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Théâtre des Champs-Élysées – FAUSTO de Louise Bertin : un avatar musical méconnu du mythe faustien

par Stéphane Lelièvre 22 juin 2023
par Stéphane Lelièvre 22 juin 2023

© Gil Lefauconnier

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Résurrection du Fausto de Louise Bertin par le Palazzetto Bru Zane au Théâtre des Champs-Élysées

Grand succès pour ce concert permettant de faire revivre l’œuvre étonnante composée par Louise Bertin, à l’orée de la véritable « folie faustienne » qu’allait connaître la France – et l’Europe. 

Louise Bertin et le mythe faustien

Si Louise Bertin est restée (relativement) célèbre pour La Esmeralda, opéra dont Victor Hugo rédigea le livret, créé à l’Académie royale de musique à Paris le 14 novembre 1836, elle composa également (outre des symphonies de chambre, des cantates et diverses pièces vocales) trois autres opéras : Guy Mannering (1825), Le Loup-garou (1827), et donc ce Fausto créé aux Italiens en 1831. Si une part de condescendance vis-à-vis d’œuvres composées par une femme n’est bien sûr pas à exclure dans l’accueil mitigé que ses compositions reçurent en leur temps, Louise Bertin bénéficia de l’appui très marqué de plusieurs hommes d’importance au fil de sa carrière (à commencer par son père, Louis Bertin, le directeur du Journal des débats, mais aussi Berlioz – qui sera lui-même critique dans ce journal –, le peintre Louis Boulanger ou encore Franz Liszt) et se vit offrir des conditions extrêmement confortables pour la création de ses œuvres : en moins de dix ans, Bertin fut en effet jouée sur les scènes parisiennes les plus prestigieuses : l’Opéra-Comique, le Théâtre-Italien et l’Opéra : « C’est chose notable dont peu de compositeurs – et aucune autre compositrice – ne purent s’enorgueillir avant ou après cette époque », rappelle Alexandre Dratwicki dans son texte de présentation.

Fausto fut créé le 7 mars 1831, mais la partition était déjà imprimée en 1830 (et Bertin avait manifesté un intérêt pour le sujet dès 1826 semble-t-il). La France et l’Europe étaient alors en peine folie faustienne : Stapfer et Nerval avaient fait paraître leurs traductions de la tragédie allemande en 1825 et 1828, Berlioz avait fait éditer la partition de ses Huit scènes de Faust en 1829 (et fera jouer sa Damnation à l’Opéra-Comique en 1846 ; Schumann composera ses Scènes de Faust entre 1844 et 1853) ; les lithographies de Delacroix, quant à elles, étaient connues depuis 1827 ; Emmanuel Théaulon et Gondolier avaient proposé leur adaptation de la pièce de Goethe au Théâtre des Nouveautés en 1827 et Anthony Béraud avait fait représenter au Théâtre de la Porte Saint-Martin un drame en trois actes imité de Goethe en 1828 ! Au sein de cette riche moisson faustienne, quelle place occupe la partition de Bertin ?

Une personnalité artistique qui trace sa voie au sein d’influences multiples

L’œuvre est à coup sûr étonnante et méritait sans nul doute d’être de nouveau soumise à l’attention et à la curiosité du public. Notons que la version proposée au TCE n’est pas celle de la création, où le rôle-titre était tenu par un ténor. Le PBZ a souhaité revenir aux intentions premières de Bertin qui destinait dans un premier temps le rôle de Fausto à Rosmunda Pisaroni, interprète célèbre d’Andromaca dans Ermione ou de Malcolm dans La donna del lago. Si l’incarnation de Faust jeune homme par une femme ne surprend guère plus que celle de Roméo par une mezzo, reste à savoir quelle impression produirait aujourd’hui, dans le cadre d’une représentation scénique, la présence d’une femme pour incarner un vieillard octogénaire. Mais pourquoi pas après tout…

Riche et originale dans son orchestration, d’un dramatisme puissant dans les scènes clés de l’intrigue, la partition révèle également, chez la compositrice, un sens mélodique original, Bertin émaillant l’œuvre de trouvailles mélodiques séduisantes mais souvent brèves, toutes ne faisant pas systématiquement l’objet d’« arias » au sens traditionnel du terme. D’une manière générale d’ailleurs, c’est la fluidité du discours musical qui saute aux oreilles : l’œuvre comporte bien sûr certains « pezzi chiusi », mais c’est bien plutôt l’enchaînement des scènes entre elles qui se remarque, assurant à la continuité dramatique une très belle efficacité. Plusieurs pages produisent un effet certain sur l’auditeur : la prière de Margarita à l’acte III, offrant un fort contraste avec les ragots des voisines ; la déploration de Margarita après la mort de Valentino, suivie de la malédiction de la foule ; le bel air dans lequel Fausto est pris de remords et hésite à déchirer le pacte diabolique (« Ah, ciel clément, regarde ma honte »), au cantabile tout italien, suivi d’une véhémente et difficile cabalette ; le beau duo de la prison entre Fausto et Margarita, suivi du trio final… Parallèlement à ces points forts qui donnent à l’ouvrage une belle singularité, d’autres aspects surprennent quelque peu, à commencer par le fait que l’œuvre semble tout à la fois se projeter très nettement vers l’avenir (avec notamment des couleurs quasi berlioziennes, par exemple dans les scènes « infernales »), tout en restant fortement ancrée dans le passé, avec des accents dignes de Rossini (Méphisto, dans le chant syllabique qu’il utilise pour énumérer les pays dans lesquels il lui semble impossible de trouver des beautés comparables à celle de Catarina, semble parfois habité par l’esprit de Taddeo !) – voire de Mozart, ce qu’accentue la présence de récitatifs « secs » – n’était une densité dans l’orchestre clairement romantique. Mais ce sont aussi des accents dignes de Gluck, parfois de Meyerbeer que l’on entend, à moins que le pur bel canto ne fasse subitement irruption dans la partition, avec mélodie flatteuse, vocalises, acrobaties vocales, aigus et suraigus : concession accordée au public des Italiens ? Choix esthétique délibéré et assumé (mais curieux dans un air où le personnage chante la nostalgie qui le gagne en revoyant son pays natal…) ? Bref, tout se passe comme si Bertin, au carrefour des différentes esthétiques musicales à l’honneur en ce début des années 30 (mais aussi sans doute influencée par sa formation : elle étudia notamment avec Reicha, ami de Haydn) traçait sa propre voie et cherchait à affirmer son indéniable personnalité tout en rendant explicitement hommage aux maîtres présents ou passés qu’elle connaît et admire – sans atteindre toujours à une forme d’unité stylistique. Espérons que nous aurons bientôt l’opportunité d’entendre ses compositions plus tardives pour constater dans quelle mesure son écriture aura évolué au fil des ans…

Le concert du T.C.E.

Quoi qu’il en soit, le Palazzetto Bru Zane a, comme à son habitude, mis tout en œuvre pour servir au mieux cette partition étonnante, avec notamment un orchestre (les Talens lyriques) et des chœurs (Vlaams Radiokoor) qui, sous la direction de Christophe Rousset, font preuve d’une énergie et d’un sens dramatique remarquables – même si la puissance sonore nous a paru parfois excessive – mais peut-être est-ce la partition elle-même qui l’exige ? Aux côtés de seconds rôles très efficaces (excellents Thibault de Damas, Diana Axentil et Marie Gautrot), Nico Darmanin convainc en Valentino et surmonte avec brio les difficultés dont sont hérissées sa partie. Ante Jerkunica déploie sa large voix de basse avec une aisance étonnante dans la projection, et reste raisonnablement sobre dans un rôle où l’on pourrait être tenté d’en faire beaucoup. La talentueuse Karina Gauvin n’a pas paru au mieux de sa forme (à moins que le rôle de Margarita ne lui convienne pas tout à fait ?…), avec une projection vocale limitée en première partie et une interprétation souvent « sur la réserve ». Elle se libère cependant après l’entracte et fait entendre d’émouvants accents dans les scènes suivant la mort de Valentino.  Quant à Karine Deshayes (Fausto), sa totale implication vocale et dramatique force l’admiration, dans un rôle dont l’écriture est assez tendue et demande une belle assurance dans l’aigu. Elle reçoit de la part du public un accueil des plus chaleureux !

Attendons maintenant la parution du CD pour nous faire une idée plus précise de cet opéra atypique : il est toujours assez délicat de se faire une idée claire et définitive d’une œuvre sur une seule écoute ! Et rendez-vous la saison prochaine pour La Esmeralda, qui sera donnée dans divers théâtres de France (hélas dans une version « adaptée » qui ne permettra pas d’apprécier l’orchestration originale de la compositrice…).

Les artistes

Fausto : Karine Deshayes
Margarita : Karina Gauvin
Mefistofele : Ante Jerkunica
Valentino : Nico Darmanin
Catarina : Marie Gautrot
Una strega / Marta : Diana Axentii
Wagner / Un banditore : Thibault de Damas

Les Talens Lyriques, dir. Christophe Rousset
Vlaams Radiokoor

 

 

Le programme

Fausto

Opera semi-seria en quatre actes de Louise Bertin, livret de la compositrice traduit par Luigi Balocchi, créé au Théâtre-Italien le 7 mars 1831.
Théâtre des Champs-Élysées, concert du mardi 20 juin 2023.

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Karina GauvinNico DarmaninAnte JerkunicaLes Talens LyriquesMarie GautrotKarine DeshayesChristophe Rousset
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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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