Une soirée rafraîchissante menée par de jeunes artistes rayonnants
C’est à un florilège d’extraits de leur répertoire de prédilection que nous invitent ce soir Lea Desandre et Huw Montague Rendall dans le cadre du cycle Les Grandes Voix : le Mozart de la trilogie dapontienne et le Barbier rossinien. Dans le premier cas, on suit la chronologie des ouvrages et l’on met en situation le spectateur grâce à l’ouverture des Nozze di Figaro. Le chef américain Sasha Scolnik-Brower dirige avec entrain, même si, par moments, les vents nous parviennent plutôt écrasés. Cela doit sans doute tenir à la place que nous occupons, même si les autres instruments, y compris les voix, ne subissent pas ce même sort. Les transitions sont tout de même d’un bel effet. Le baryton britannique prend alors le relais pour donner le la au duettino de l’acte III entre Almaviva et Susanna. Il aborde le comte avec noblesse, un rôle dont nos colonnes ont déjà rendu compte en janvier 2020, lors des représentation nancéennes. L’ambitus n’est pas des plus étendus mais le personnage est vaillamment incarné. Légèrement hésitante au tout début, sa consœur s’éclot en Cherubino, un page que le public parisien connaît très bien pour l’avoir entendu à deux reprises sur les planches du Palais Garnier, à l’hiver 2022 et, plus récemment, en début de saison. Dans l’air de l’acte I, la variation des coloris est très séduisante, notamment dans les passages vers le haut du registre. Mélodieuse, l’arietta de l’acte II se singularise à son tour par la ductilité de l’instrument. Entre temps, l’indignation d’Almaviva confirme l’engagement total de son acolyte, grâce à la fois à une élocution hors-pair et à un jeu scénique qui est trop souvent relégué au second plan au concert. Un zest de projection en plus ne nuirait cependant pas à sa caractérisation.
Entrepris avec panache, le récitatif précédant le duo entre Don Giovanni et Zerlina nous révèle un suborneur parfaitement campé qui gagnerait néanmoins à être un peu plus assombri. L’écart ne serait que plus saisissant face à la luminosité de la jeune femme sur le point de se laisser séduire. Un rôle que la mezzo n’a pas encore endossé à la scène. La bonne entente entre les deux interprètes vient parfaire la scène. La sérénade de l’acte II est alors murmurée comme dans un charme, dans un dialogue ensorceleur avec une mandoline au rendu extrêmement soigné.
Après une ouverture de Così fan tutte affichant une reprise des cordes tout particulièrement chatoyante, l’aveu d’un sentiment partagé entre Guglielmo et Dorabella sonne très idiomatique, soutenu notamment par la complicité entre les deux chanteurs. Un ravissement !!! Plus à l’aise chez Despina, Lea Desandre peut donc donner libre cours à sa belle colorature, lorsque Huw Montague Rendall revêt son personnage d’une allure davantage héroïque dans l’air de l’acte I.
Si la sinfonia du Barbiere n’est pas exempte de quelques lourdeurs chez les percussions, la belle entrée des vents instaure un dialogue efficace avec les cordes pour aboutir à un crescendo bien dosé. Mais c’est surtout dans le temporale que l’Orchestre national de Belgique fait des merveilles, la douceur des vents se mariant à la perfection à la simulation des gouttes d’eau. C’est d’ailleurs en arborant un parapluie qu’apparaît le barbier éponyme, jouant quelque peu avec l’agencement de la pièce. C’est un Figaro tout en nuances qui peut enfin exploiter à bon escient ses graves et s’illustrer dans un chant syllabique sans réserve. Investissant une Rosine à la Berganza, sa partenaire aura auparavant rendu justice à la virtuosité de sa cavatine, la rondeur des vocalises de l’andante se renouvelant dans la variété des fioritures du moderato. Le duo du billet crée encore un contraste jubilatoire entre les deux voix, au bénéfice de la meilleure comédie. Face au baryton vaillant de son confrère, la cantatrice franco-italienne oppose un legato de premier ordre.
Le public en redemande. Ce concert ayant été conçu de manière très homogène, nous nous attendions à un ou deux bis dans le même registre. C’est en revanche la valse d’Hanna et de Danilo (« Lippen schweigen ») qui s’en suit, dans une version française de La Veuve joyeuse pas toujours intelligible. Chantée à deux, la chanson populaire Non ti scordar di me d’Ernesto De Curtis précède la reprise du duo Figaro-Rosina, tout aussi plaisant. Et pourtant ce ne sont pas les occasions qui manquaient chez Mozart ou chez Rossini. Le spectateur parisien se souvient toujours du Papageno exquis de l’Opéra Bastille. L’émulation aurait sans doute su, l’espace de quelques instants, donner vie à sa Papagena comme jadis Don Giovanni à sa Susanna.
Au final, une soirée rafraîchissante menée par de jeunes artistes rayonnants.
Lea Desandre, mezzo-soprano
Huw Montague Rendall, baryton
Orchestre national de Belgique, dir. Sasha Scolnik-Brower
Wolfgang Amadeus Mozart
Le nozze di Figaro, ouverture
« Crudel! Perché finora » (Almaviva, Susanna)
« Non so più cosa son, cosa faccio… » (Cherubino)
« Hai gia vintà la causa! Cosa sento! / Vedrò, mentr’io sospiro » (Almaviva)
« Voi che sapete » (Cherubino)
Don Giovanni, « Alfin siamo liberati / Là ci darem la mano » (Don Giovanni, Zerlina)
« Deh, vieni alla finestra, o mio tesoro! » (Don Giovanni)
Così fan tutte, ouverture
« Il core vi dono » (Guglielmo, Dorabella)
« In uomini, in soldati » (Despina)
« Rivolgete a lui lo sguardo » (Guglielmo)
Gioachino Rossini
Il Barbiere di Siviglia, ouverture
« Una voce poco fa » (Rosina)
Temporale
« Largo al factotum » (Figaro)
« Dunque io son… tu non m’inganni? » (Rosina, Figaro)
Paris, Théâtre des Champs-Élysées, mardi 12 mai 2024

