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Édito de mai – L’artiste peut-il ne pas être politique ?

par Stéphane Lelièvre 1 mai 2026
par Stéphane Lelièvre 1 mai 2026
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L’artiste peut-il ne pas être politique ?

La question posée récemment par notre confrère Roberto Scoccimarro, à l’occasion de manifestations devant la Staatsoper Unter den Linden à Berlin lors de la venue d’Anna Netrebko, mérite que l’on s’y attarde. Peut-on réellement dissocier l’artiste du politique ? La réponse, en réalité, ne fait guère de doute : non.

L’artiste, qu’il soit compositeur, interprète ou directeur d’institution, est un acteur du monde. À ce titre, il est nécessairement traversé par les tensions, les idéologies et les fractures de son époque. Certaines œuvres choisissent délibérément de porter un message politique ou sociétal fort, de façon pleinement assumée. Pensons par exemple à la belle réussite de Cassandra de Bernard Foccroulle, présentée à Bruxelles en septembre 2023 : il s’agit d’un opéra dénonçant l’inaction de nos responsables face aux changements climatiques qui menacent la planète – une œuvre militante, intelligente, nuancée, qui mériterait d’être proposée sur plusieurs grandes scènes internationales. Mais même lorsqu’une œuvre ne se revendique pas explicitement militante, elle s’inscrit dans un contexte social et politique qui lui donne sens. Les prises de position ne sont pas toujours affaire de déclarations : elles se manifestent dès lors que l’œuvre, qu’elle soit récente ou ancienne, entre en résonance avec le présent et l’actualité.

Dans le cas d’Anna Netrebko, la question prend une dimension particulièrement visible. Son soutien passé à Vladimir Poutine, ses apparitions aux côtés du leader séparatiste ukrainien Oleg Tsarev, puis son revirement après avoir été écartée de nombreuses scènes occidentales, ont cristallisé les tensions. La soprano russo-autrichienne a depuis prudemment déclaré être « contre la guerre ». S’agit-il d’un changement sincère ou d’un repositionnement stratégique ? La question reste ouverte — et, au fond, secondaire. Car ce qui demeure, c’est la trace publique de ses prises de position et leur impact sur son image.

Car c’est bien là le cœur du problème : lorsqu’un artiste rend publiques ses opinions, il engage avec elles la relation qu’il entretient avec son public. Or ce public n’est en rien tenu d’adhérer aux mêmes convictions, la fidélité artistique n’impliquant nullment une quelconque fidélité idéologique.

Faut-il alors demander aux artistes de taire leurs opinions ? Certainement pas. Mais il faut reconnaître qu’une parole publique n’est jamais neutre. Elle appelle des réactions, des soutiens, des rejets. Elle engage une responsabilité. De la même manière, les institutions culturelles font des choix en programmant — ou non — certains artistes, et les spectateurs exercent leur liberté en décidant d’assister ou non à une représentation.

Reste enfin une question plus délicate : les lieux artistiques sont-ils les espaces les plus appropriés pour porter des revendications politiques ? En France, les incidents survenus à la Philharmonie à l’occasion de la venue du chef Lahav Shani ont suscité une certaine indignation (pour rappel, les protestations, dirigées contre l’orchestre mais surtout le jeune chef israëlien, ont eu lieu « malgré [s]on engagement de longue date et publiquement exprimé en faveur de la paix et de la réconciliation » (dixit l’intéressé lui-même…). Et à l’automne dernier, lors du festival Verdi de Parme, une projection militante (« Free Gaza ») est venue s’imposer au moment des saluts à l’issue de la première d’Otello.

© D.R.

Le trouble suscité dans la salle ne traduisait pas nécessairement un rejet du message, mais peut-être une résistance à sa temporalité. Car l’art, s’il est indissociable du réel, offre aussi un espace de suspension. Un moment où l’on peut, provisoirement, mettre à distance l’actualité pour mieux la penser, ou, simplement, pour respirer. Rompre brutalement cette parenthèse peut apparaître, pour certains, comme une forme de violence symbolique.

L’artiste ne peut pas ne pas être politique. Mais entre engagement, expression et réception, il navigue sur une ligne de crête. Et c’est peut-être là que réside toute la complexité — et toute la richesse — de sa place dans la cité.

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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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