« Humilité » semble être le mot qui définit le mieux Ricarda Merbeth, superbe artiste et l’une des plus grandes voix de sa génération. Plutôt discrète dans les médias français, la soprano accorde peu d’interviews, préférant s’exprimer dans sa langue maternelle pour trouver le mot juste. Et pourtant, cette voix puissante qui impressionne dans Wagner ou Strauss a des choses à dire. Elektra de référence, elle aborde le rôle de La Princesse étrangère dans Rusalka au Théâtre du Capitole de Toulouse, un théâtre qu’elle apprécie. Rencontre avec une artiste d’exception…
Hugues RAMEAU : Quand et comment avez-vous découvert que vous aviez une voix ?
Ricarda MERBETH : J’ai commencé à prendre des cours de chant à onze ans. Dès lors, j’ai toujours voulu chanter, et je n’ai jamais arrêté.
H.R. : Vous avez commencé votre carrière avec Mozart. À quel moment avez-vous senti que votre instrument vous conduisait vers un répertoire plus dramatique ?
R.B. : Je dirais que ce sont les directeurs d’opéra qui ont entendu cette évolution possible dans ma voix. Au fil de ces trente-sept dernières années, ils m’ont confié des rôles qui m’ont conduite, jeune soprano lyrique, vers le répertoire lyrique dramatique, puis vers les grands rôles dramatiques. Chaque chose est venue en son temps. Pour ma part, je n’ai pu qu’accueillir ces propositions avec gratitude lorsqu’elles se sont présentées.
H.R. : Vous avez longtemps chanté Chrysothémis avant d’aborder Elektra. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps avant de prendre le rôle-titre ?
R.B. : C’était le bon moment pour franchir cette étape. Alexander Pereira, alors directeur de la Scala de Milan, m’a invitée à y faire mes débuts dans le rôle d’Elektra en novembre 2018. J’ai travaillé la partition intensivement pendant un an, puis je me suis lancée. Je pense qu’il était tout à fait juste de maîtriser d’abord parfaitement Chrysothémis sur le plan technique. Chaque chose demande du temps.
H.R. : Vous avez chanté Elektra à Toulouse en 2021 et vous revenez aujourd’hui dans Rusalka. C’est une scène que vous appréciez ?
R.B. : Je dois énormément au Théâtre du Capitole. En 2004, lorsque j’ai chanté le rôle-titre de Daphne dans une nouvelle production à l’Opéra de Vienne, Nicolas Joël en était le metteur en scène. Il m’a aussitôt invitée à Toulouse pour y faire mes débuts dans le rôle de l’Impératrice de La Femme sans ombre. Ce fut le début d’une série de rôles magnifiques, comme la Comtesse, Rezia, la Teinturière et Elektra, que j’ai eu et que j’ai encore la joie de chanter ici, désormais sous la merveilleuse direction de Christophe Ghristi. J’en suis très heureuse et reconnaissante !
H.R. : Vous y effectuez une prise de rôle avec la Princesse étrangère de Rusalka, un rôle plus bref mais extrêmement caractérisé. Parlez-nous de votre approche de ce nouveau rôle ?
R.B. : J’ai pris contact très tôt avec un coach de langue tchèque. C’était très important pour moi. Ensuite, j’ai abordé ce rôle comme tous mes nouveaux rôles : je prends le temps de m’imprégner des harmonies au piano, ce qui me détend toujours beaucoup. Je commence tôt à étudier la partition, je travaille avec mon pianiste, puis il m’arrive de la laisser reposer quelques jours pour qu’elle puisse mûrir en moi. Enfin, je me renseigne sur le contexte de l’œuvre et sur son compositeur.
H.R. : De tous les personnages que vous avez incarnés sur scène, quels sont ceux qui vous ont le plus marquée vocalement et humainement, et pourquoi ?
R.B. : Chaque rôle me marque, vocalement comme humainement, et j’en suis très reconnaissante. Isolde, Elektra, la Teinturière et les trois Brünnhilde, bien sûr, représentent des défis vocaux particuliers : ils se dressent devant vous comme des montagnes. J’aime ces défis. J’aime pouvoir aborder cette montagne grâce à une bonne technique vocale et entrer en relation avec les personnages à travers la musique. Au fil des années, j’ai aussi appris à garder la distance nécessaire avec le rôle et avec la musique pour pouvoir toucher le public, pour qui j’aime tant chanter !
H.R. : Qu’en est-il des productions ? On vous a vue chauve dans Die tote Stadt, en robe de mariée défraîchie dans Elektra, en Marylin Monroe dans L’affaire Makropoulos. Comment appréhendez-vous les visions des metteurs en scène ?
R.B. : Mais c’est merveilleux ! Vous venez de citer quelques-uns de mes plus beaux souvenirs de productions fantastiques. J’y ajouterais Daphne et La Femme sans ombre dans les mises en scène de Nicolas Joël, ainsi que Rusalka aujourd’hui.
Je peux répondre à votre question à partir de cet exemple tout récent. Lorsque je rencontre un metteur en scène qui est véritablement un artiste, comme Stefano Poda, je sais pourquoi je chante et pourquoi je dois monter sur scène. Cela me rend très heureuse de sentir qu’un metteur en scène me voit vraiment, qu’il perçoit mon potentiel, mon âme et mon énergie, et qu’il peut ensuite s’en servir pour son art, pour l’image qu’il peint avec sa mise en scène.
H.R. : Quels metteurs en scène ont le plus profondément transformé votre manière d’aborder un personnage ?
R.B. : Les metteurs en scène ne changent pas ma manière d’aborder un personnage. Ils m’aident plutôt à me construire, pas à pas, en partant du point où je me trouve. Pour n’en citer que quelques-uns : Stefano Poda, Nicolas Joël, Arturo Marelli, avec qui j’ai travaillé ma première Hélène d’Egypte ; Robert Carsen, qui m’a préparée et encouragée pour le Ring et mes premières Brünnhilde au Teatro Real de Madrid ; Sven-Eric Bechtolf, avec qui j’ai chanté Hélène d’Egypte à la Scala ; et Michel Fau, à qui nous devons une phénoménale Elektra à Toulouse.
Elektra (extraits) - Opéra national de Paris, mise en scène : Robert Carsen
H.R. : Le travail avec le chef d’orchestre est évidemment essentiel dans Strauss et Wagner, le cœur de votre répertoire. Y a-t-il des chefs avec lesquels vous avez particulièrement aimé construire un rôle, parce qu’ils vous ont fait entendre quelque chose que vous n’aviez pas encore découvert dans la partition ?
R.B. : Oui, bien sûr : Christian Thielemann. Je n’oublierai jamais le mois de janvier 2023, lorsque j’ai remplacé au pied levé la chanteuse prévue pour incarner Brünnhilde dans l’intégralité du Ring à Dresde. J’ai eu la chance d’assister à son travail avec l’orchestre et les chanteurs. Pour moi, il est très important de pouvoir communiquer librement et d’égal à égal avec les chefs d’orchestre. J’ai eu des expériences positives tout au long de ma carrière, et c’est également le cas ici, à Toulouse, avec le maestro Giacomo Sagripanti, un chef si énergique, charismatique et merveilleux.
H.R. : Enfin, quels sont vos projets ? Quand reviendrez-vous en France ?
R.B. : En novembre de cette année, je chanterai Elektra à la Deutsche Oper Berlin. Je retournerai ensuite à Valence en décembre pour interpréter Ortrud dans Lohengrin au Palau de les Arts Reina Sofía.
L’année 2027 commencera en janvier avec des concerts consacrés à Wagner : j’interpréterai la scène finale de Brünnhilde dans Le Crépuscule des dieux et la Mort d’Isolde avec l’Orchestra Sinfonica Nazionale della RAI, sous la direction du maestro Pietari Inkinen. Je chanterai également les Brentano-Lieder et les Vier letzte Lieder de Strauss au Musiikkitalo d’Helsinki, sous la direction du maestro James Hendry.
Je me réjouis tout particulièrement de chanter Elektra au Maggio Musicale Fiorentino en mai 2027, sous la direction du maestro Daniele Gatti. Je reviendrai aussi chanter en France au cours des prochaines saisons. Je ne peux pas encore vous en dire davantage, puisque seule la saison 2026/27 a été officiellement annoncée. Mais je suis très heureuse à l’idée de retrouver le public français !
Propos recueillis le 25 septembre 2026

