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ProductionCompte renduVu pour vous

Genève – LA TEMPÊTE de Franck Martin
Tempête sur le Rhône !

par Pierre Brévignon 18 septembre 2026
par Pierre Brévignon 18 septembre 2026

© Carole Parodi

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La Tempête, Grand Théâtre de Genève, mercredi 16 septembre 2026

Soixante ans après sa création en version française, l’unique opéra de Frank Martin revisité comme une fable steampunk.

Voilà cinq ans, l’Opéra-Comique avait donné en création Les Éclairs, opéra de Philippe Hersant retraçant le destin du génial inventeur Nikola Tesla. On ne sait si Netia Jones, la metteuse en scène anglaise de cette Tempête de Frank Martin proposée à Genève, a vu cette production. Son approche du personnage de Prospéro, ancien duc de Milan déchu de son trône et réfugié avec sa fille Miranda sur une île mystérieuse où il a développé des pouvoirs magiques, pourrait le laisser croire.

Car le « manteau de magicien » de Prospéro n’est autre qu’une blouse de laborantin, et sa « hutte » d’enchanteur une haute tour-laboratoire en acier hérissée d’antennes, de câbles électriques et de sphères électrostatiques. Une fois passée le Prélude montrant le naufrage du navire transportant son frère Antonio, duc illégitime de Milan, et le roi de Naples, le ton est donné : cette Tempête sera steampunk ou ne sera pas.

À vrai dire, elle l’était déjà avant que les premières notes de la partition se fassent entendre. Pour inaugurer sa saison et le mandat de son nouveau directeur Alain Perroux, le Grand Théâtre de Genève a en effet choisi la délocalisation en investissant le Bâtiment des Forces Motrices[1], usine hydraulique construite dans les années 1880 sur une île artificielle au milieu du Rhône. L’impressionnant assemblage de canalisations, robinets de valve, tuyaux, volants en fonte rehaussé de néons rouge qui accueille le public offre déjà une immersion dans un univers à la Jules Verne – Netia Jones raconte d’ailleurs dans les notes de programme combien la découverte de ce lieu a été déterminante pour nourrir son inspiration.

Les projections vidéo en cyclorama signées du studio Lightmap complètent l’habillage de la scène. Si elles se bornent à illustrer les différents climats météorologiques du récit, ce prosaïsme assumé reste bienvenu (loin des errances d’un Bill Viola dans Tristan et Isolde ou d’un Zakk Hein pour la Traviata de Simon Stone). Ici, le dialogue des vidéos et de la scène est fluide, l’œil du spectateur n’est pas sur-sollicité et la séduction visuelle est (presque) totale.

Pour autant, cette tour-laboratoire, même installée sur une tournette, se révèle au fil de la soirée comme une présence encombrante, et l’action finit par se dérouler non pas dans le décor mais malgré lui. Ce choix d’un décor unique, même si les lumières de Malcolm Rippeth s’efforcent d’y apporter de la variété, souligne par contraste l’action démultipliée de la pièce de Shakespeare (intrigue politique, histoire d’amour et pochade burlesque), à laquelle l’orchestre multiforme de Martin rend magnifiquement justice.

Tantôt d’une transparence toute debussyste, tantôt saturée de chromatismes post-romantiques, la musique du Genevois peut aussi s’offrir des incursions dans le jazz, la musique ancienne, le folklore, le dodécaphonisme, voire des collages post-modernes. Dans chacun de ces registres, Thierry Fischer confirme qu’il est l’un des meilleurs avocats actuels de la cause martinienne[2]. Sous sa baguette, l’Orchestre de la Suisse romande et le chœur du Grand Théâtre de Genève sonnent avec une ductilité et une précision séduisantes, qu’ils occupent la fosse ou les coulisses.

Car, de la même façon que l’histoire de Shakespeare s’étage sur plusieurs plans, Frank Martin s’est amusé à spatialiser les forces musicales en présence, principalement pour figurer le personnage d’Ariel, Esprit de l’Air aux ordres de Prospéro. Créature éthérée, impalpable, elle était dans la création originale interprétée par un danseur, sa voix étant confiée à un chœur et un petit ensemble orchestral invisibles. Le chœur et l’orchestre en coulisses demeurent dans la version française, mais leurs interventions sont plus parcimonieuses et Ariel devient un rôle parlé. Le comédien Joseph Chosson se tire plutôt bien de ce rôle hybride nécessitant une parfaite synchronisation avec la scène et la fosse puisqu’il n’apparaît qu’en projection vidéo – mais filmé en direct – sous forme d’incrustations grésillantes dans divers éléments du décor.

Le reste de la distribution vocale est dominée par un Stéphane Degout magistral. Avec une grande justesse d’incarnation, il dépeint un Prospéro oscillant entre le savant fou monomaniaque, le père aimant mais surprotecteur, le souverain blessé cherchant vengeance puis, in fine, le mage renonçant à sa science pour redevenir un homme, et accorder son pardon à ceux qui l’ont tourmenté. Jamais, dans l’immense récitatif orchestral brodé par Frank Martin, sa voix n’est prise en défaut. Charnue, d’une projection sans faille, elle impressionne aussi par sa diction d’une lisibilité idéale, qui culmine dans son grand monologue final (« Là, mes charmes prennent fin »). Face à lui, Catherine Trottman impose une Miranda à la présence frêle mais déterminée, et son timbre de soprano aux belles assises grave fait merveille dans son duo d’amour de l’acte II avec le charismatique Ferdinand de Julien Dran. Alonso le roi de Naples, sa suite et Antonio, le traître frère de Prospéro, forment un groupe de tristes sires, parfaitement incarnés et bien-chantants – mention spéciale à Léo Vermot-Desroches et Edwin Crossley-Mercer, véritables « méchants » que l’on aime détester. Le baryton germano-suisse Christian Immler campe un Gonzalo émouvant, pris entre sa fidélité à Alonso et sa loyauté ancienne à Prospéro. Nicolas Cavallier incarne un roi de Naples d’une puissance vocale forcément souveraine, où parvient à se glisser une fragilité convaincante. Enfin, le trio bouffe formé par Caliban, Trinculo et Stephano apporte son lot de péripéties burlesques sans lesquelles le théâtre elizabethain ne serait pas ce qu’il est. Par leurs reparties savoureuses, leur façon d’animer le plateau et d’endosser avec verve les multiples registres de langue et de chant de leur personnage, Alex Rosen, François Rougier et Christophe Gay ne sont pas loin de voler la vedette au reste de la distribution.

Lorsque s’éteignent les projecteurs, peu après la scène du grand pardon et le renoncement de Prospéro à la science (ou à la magie, ce qui est assez semblable comme l’explique Nieta Jones en citant le romancier de SF Arthur C. Clarke), on ne peut s’empêcher de songer aux alertes émises récemment sur les dangers d’une IA échappant à ses créateurs. Plus que jamais, Shakespeare se révèle à la fois intemporel et actuel – et Frank Martin et son prophète !

Consultez ici le dossier que Première Loge a consacré à La Tempête ; et là, le site de l’Odyssée Frank Martin, créé en 2024 à l’occasion du cinquantenaire de Frank Martin.

——————————————————

[1] Première Loge a déjà assisté à certains concerts dans ce lieu étonnant, notamment un fort beau Roméo et Juliette en 2023, pour le tout premier Roméo de Benjamin Bernheim.

[2] Et, à ce jour, l’unique chef à avoir enregistré l’intégrale de l’opéra : Der Sturm, Hyperion, 2011.

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Les artistes

Prospero : Stéphane Degout
Miranda : Catherine Trottmann
Ferdinand : Julien Dran
Alonso : Nicolas Cavallier
Sebastian : Edwin Crossley-Mercer
Antonio : Léo Vermot-Desroches
Gonzalo : Christian Immler
Adrian : Glen Cunningham
Caliban : Alex Rosen
Trinculo : François Rougier
Stephano : Christophe Gay
Le Maître d’équipage : Georgiy Derbas-Richter
Ariel : Joseph Chosson

Orchestre de la Suisse Romande, dir. Thierry Fischer
Assistant à la direction musicale (Orchestre de coulisse et chœur) : Arnaud Arbet
Chœur du Grand Théâtre de Genève, dir. Mark Biggins
Mise en scène, scénographie et costumes : Netia Jones
Lumières : Malcolm Rippeth
Vidéos : Lightmap

Le programme

La Tempête

Opéra de Frank Martin, livret d’August Wilhelm von Schlegel et Johann Ludwig Tieck d’après la pièce de William Shakespeare, traduction française de Pauline Martin, créé à l’Opéra de Vienne le 17 juin 1956.
Grand Théâtre de Genève, représentation du mercredi 16 septembre 2026.

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Catherine TrottmannLéo Vermot-DesrochesNetia JonesThierry FischerStéphane DegoutJulien DranNicolas CavallierEdwin Crossley-Mercer
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Pierre Brévignon

Pierre Brévignon jongle avec les mots et les notes, tour à tour dans les programmes de l'Opéra de Paris, de la Cité de la Musique, du Théâtre du Châtelet, dans les livrets de CD, dans les salles de conférence de la Philharmonie, au sein de l'Association Capricorn (www.samuelbarber.fr) ou dans les livres qu'il consacre à sa passion : la première biographie française de Samuel Barber ("Samuel Barber, un nostalgique entre deux mondes", éditions Hermann, 2012), le "Dictionnaire superflu de la musique classique" (avec Olivier Philipponnat, Castor Astral, 2015) et "Le Groupe des Six, une histoire des années folles" (Actes Sud, 2020).

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