A Vida secreta de coisa et Último andamento, Operafest Lisboa, vendredi 11 septembre 2026
Les problématiques de notre temps sont-elles solubles dans l’opéra ? Tentatives de réponse par deux jeunes compositeurs et un librettiste portugais.
Traditionnellement, chaque édition de l’Operafest Lisboa s’achève sur une production de deux opéras commandés à de jeunes compositeurs, sur des livrets originaux. Cette année, c’est au dramaturge Miguel Castro Caldas qu’il revenait d’imaginer les histoires à mettre en musique. Dans A Vida Secreta de Coisa (La Vie Secrète d’une Chose), une intelligence artificielle humanoïde baptisée Eve sur le point d’être débranchée tombe amoureuse d’une danseuse. Dans Último Andamento (Dernier Mouvement), un couple adultère surpris par le mari trompé se trouve comme phagocyté par le mouvement final de la symphonie Les Adieux de Joseph Haydn.
Francesco Lima da Silva, dont on avait apprécié l’humour macabre dans son premier opéra Rigor Mortis (2023), renoue avec un ton farcesque pour dépeindre l’éveil sentimental d’Eve tout en interrogeant les risques des dérives d’un monde où l’IA parvient à émuler les émois humains – première étape vers un grand remplacement numérique ? Sa musique, sans verser dans une écriture binaire opposant humain à humanoïde, combine des éléments disparates, du grand orchestre aux accents pucciniens aux modulations répétitives étasuniennes en passant par des inflexions percussives propres au rock. L’écriture vocale obéit au même principe d’hybridation, avec cette particularité d’accorder à la voix d’Eve les moments les plus mélodiques de sa partition quand les personnages humains se partagent des dialogues plus théâtraux. L’Eve de Filipa Portela et Célia Teixeira, dans le rôle de la danseuse Marlene, jouent le jeu de la gémellité. Même vocalité virtuose et cristalline, même apparence dans des costume empruntés à la garde-robe de David Lynch ou Pedro Almodovar. Face à elles, les personnages masculins tout de sombre vêtus incarnent une humanité en désarroi, entre l’inventeur dépassé par ses créatures – le Johnson de Diogo Oliveira, d’une présence scénique incontestable -, le mari jaloux qui finit par s’éprendre de l’humanoïde – Gabriel Neves do Santos, au ténor nerveux, parfois poussé dans ses retranchements – et le maladroit directeur de l’école de ballet – André Soares, toujours juste dans ses interventions comiques. En arrière-plan de cette comédie de mœurs à l’ère de l’IA, une satire sociale grinçante montre la condition de chauffeurs de taxis type Uber, nouveaux visages d’une esclavagisation de l’homme par la société numérique. De quoi tempérer le dénouement doux-amer, où l’humanoïde échappe in extremis à la déconnexion… pour mieux prendre sa revanche sur l’humanité ?
Dans Último Andamento, le compositeur Pedro Laranjeira Finisterra propose une nouvelle variation très originale sur le thème éternel du triangle amoureux. Revenu sans prévenir dans l’appartement de Lisbonne qu’il loue sur une plateforme touristique, Leonardo surprend sa femme Mariana dans les bras de leur locataire Maurice. Pendant que l’épouse adultère tente de dédramatiser la situation, l’amant de passage essaye de prendre la tangente mais un phénomène qui n’est pas sans rappeler celui de l’Ange exterminateur de Buñuel semble l’en empêcher. Contraints de cohabiter dans l’espace désormais toxique de l’appartement, les trois personnages vont peu à peu se retrouver confrontés à leurs doubles métaphoriques : les musiciens de la Symphonie n°45 « Les Adieux » (1772) de Joseph Haydn. On le sait, en signe de protestation contre le prince Estherazy qui avait prolongé plus que de raison le séjour de l’orchestre dans son palais d’été, Haydn met en scène dans l’Adagio final de cette symphonie le départ progressif de ses membres. La mise en abyme imaginée par Miguel Castro Caldas tire l’argument vers le théâtre de l’absurde, mais la dramaturgie, même sur une heure, trouve assez vite ses limites. Si la metteuse en scène Rita Calçado Bastos conçoit des images fortes pour signifier cette superposition d’époques, notamment lorsque les pages de la partition tombent des cintres comme une neige et recouvrent de blanc l’espace scénique, la problématique semble un peu trop mince pour s’arracher au très littéral : quand l’amour n’est plus là, à quel moment partir, à quel moment rester, et que se passe-t-il après ? Comme une preuve de l’impuissance à dépasser ce questionnement, le second acte voit nos trois personnages se métamorphoser en musicologues et commenter la symphonie de Haydn en prenant le public à témoin…
Dans un parlando-cantando qui peine à accrocher l’oreille, Filipa Portela fait valoir la beauté de son timbre de soprano, et Diogo Oliveira compense un jeu stéréotypé par une projection vocale convaincante. Une nouvelle métaphore émerge dans l’aria finale, a cappella puisque la fosse d’orchestre est désormais vide : celle de la ville de Lisbonne dépeuplée de ses habitants par la gentrification et le tourisme sauvage. Ce chant d’amour désespéré est un morceau de bravoure courageux mais risqué qui détonne dans l’économie générale de l’œuvre, d’autant que la voix âpre de Gabriel Neves do Santos peine à lui rendre justice. Mais n’oublions pas que, comme A Vida Secreta de Coisa, cette partition reste un work-in-progress, susceptible d’évolution et de retouches. En l’état, elle montre déjà avec quelle virtuosité Finisterra parvient, dans un esprit proche de Luciano Berio, à se saisir d’un matériau ancien et à le remixer selon une sensibilité contemporaine – comme il l’avait déjà fait avec un ¡¿Lamento?! inspiré de Purcell.
Très à l’aise dans ces grands écarts proposés par les deux compositeurs, les musiciens de l’Orchestre de l’Operafest Lisboa e Oeiras emmenés par Diogo Costa signent une prestation d’un ludisme assumé, et permettent à cette nouvelle édition de l’Operafest Lisboa de se conclure sans fausse note.
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Nota : À l’issue de la soirée, un jury international composé d’une chorégraphe, de deux compositeurs, d’un dramaturge et d’une réalisatrice ont décerné le New Opera Prize à Francisco Lima da Silva.
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Eve* et Mariana® : Filipa Portela
Marlene* : Célia Teixeira
Abdul*, Johnson* et Maurice® : Diogo Oliveira
Paul* et Leonardo® : Gabriel Santos
Directeur de l’école de ballet* : André Soares
Orchestre de l’Operafest Lisboa e Oeiras, dir. Diogo Costa
Mise en scène : Rita Calçado Bastos
Assistée de : Constança Teixeira dos Santos
Scénographie : Daniela Cardante
Lumières : Sincronia – Gabriel Vicente
Costumes : Claudia Efe
A vida secreta de Coisa*
Opéra de Francisco Lima da Silva (1992) sur un livret original de Miguel Castro Caldas
Úlitimo andamento®
Opéra de Pedro Laranjeira Finisterra (1994) sur un livret original de Miguel Castro Caldas
Productions Opera do Castelo pour Operafest Lisboa
Créations mondiales le vendredi 11 septembre 2026 au Teatro Camões de Lisbonne.

