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Idoménée à la Monnaie par Calixto Bieito : c’est le pied (mais pas trop)

par Stéphane Lelièvre 11 mars 2026
par Stéphane Lelièvre 11 mars 2026

@ Simon Van Rompay

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Idoménée, Bruxelles, La Monnaie, mardi 10 mars 2026

Entre fulgurances et procédés usés, la mise en scène de Calixte Bieito ne convainc qu’à moitié. Mais l’orchestre et la distribution de cette nouvelle production bruxelloise sont de haut niveau !

Calixto Bieito, entre fulgurances et procédés usés

Ce mardi 10 mars 2026, la Monnaie de Bruxelles présentait une nouvelle production d’Idoménée signée par le metteur en scène espagnol Calixto Bieito. Après les succès de ses Guerre et Paix et Lady Macbeth de Mtsensk au Grand Théâtre de Genève, puis une Khovantchina (toujours à Genève) qui nous avait un peu déçu par son réemploi trop systématique de procédés déjà vus dans ses anciens spectacles, et enfin un Or du Rhin parisien particulièrement ennuyeux, la curiosité était grande de découvrir ce nouveau spectacle de Calixto Bieito et de voir s’il allait proposer une vision tout à la fois iconoclaste et dramatiquement forte et pertinente du chef-d’œuvre de Mozart.
Le résultat laisse une impression mitigée : une soirée à moitié convaincante, où de véritables réussites côtoient des tics de mise en scène devenus presque embarrassants.

Ce qui frappe d’abord, c’est la précision du travail d’acteurs. Bieito dirige ses chanteurs avec une acuité remarquable, donnant aux relations entre personnages une tension constante. Cette intensité est renforcée par une scénographie intelligente (signée Anna-Sofia Kirsch) qui, dans la première moitié du spectacle, compartimente l’espace : les personnages se heurtent littéralement aux parois du décor, incapables d’en sortir comme ils sont incapables d’échapper aux dilemmes qui les enferment.

© Simon Van Rompay

Le spectacle est également ponctué de tableaux visuellement saisissants. L’un des plus marquants montre les choristes se débattant derrière un grand écran plastifié, image puissante qui transpose visuellement la tempête qui se déchaîne à l’orchestre. Plus tard, à l’approche du sacrifice d’Idamante, des vidéos d’enfance ou de guerre apparaissent, comme autant de souvenirs ou de fantômes qui viennent hanter l’action.

La caractérisation du personnage d’Idoménée constitue peut-être la réussite la plus intéressante de la soirée. À une époque où les rares personnages masculins attachants et touchants du répertoire opératique sont presque exclusivement relus comme des figures monstrueuses — salauds, violeurs ou manipulateurs, jusques et y compris les personnages de Werther ou Alfredo —, il est presque surprenant de voir apparaître sur scène un Idoménée profondément humain : blessé, fragile, bouleversant. Bieito rappelle ici les ravages physiques et psychologiques de la guerre sur les hommes. L’image du roi qui se met brusquement, mécaniquement au garde-à-vous et commence à marcher au pas dès qu’une marche aux accents militaires retentit est à cet égard d’une force terrifiante.

Mais on trouve également dans ce spectacle ce que l’on pourrait appeler du « pur Bieito » : des scènes échappant à toute compréhension claire, qui raviront ses aficionados et exaspéreront les autres. Certaines possèdent au moins une dimension esthétique — comme le spectaculaire « lâcher de jerricans en plastique » qui ouvre le troisième acte, avant qu’Ilia n’entoure chaque jerrican d’un élastique noir puis ne les « allume » grâce à une ampoule dissimulée à l’intérieur de chacun d’entre eux. D’autres semblent n’avoir pour fonction que de susciter perplexité ou irritation : Elettra qui enfouit sa tête dans son sac à main pendant le chœur final, tandis que les choristes lèvent vers le ciel de grands cabas blancs.

Le véritable raté de la soirée tient cependant selon nous à l’étrange obsession des personnages pour les chaussures. Les personnages passent leur temps à les enlever, les remettre, les cirer — ou se masturber avec, si possible dans des pages musicalement tendres et élégiaques comme l’ « Idol mio » d’Elettra.

@ Simon Van Rompay

 On cesse très vite de chercher la possible signification de ce geste pour ne plus retenir qu’une  volonté plutôt puérile de choquer mais qui, in fine, inscrit clairement Bieito dans une esthétique datée : voir des chanteuses se caresser les fesses, l’entrejambe ou la poitrine pendant leurs airs — souvent lorsqu’elles émettent des vocalises ou des aigus — relevait d’une provocation efficace à la fin des années 1980. À l’époque, ça dépoussiérait l’opéra (??). Ça avait un côté : « Regardez ! Non, l’opéra ce n’est pas que pour les bourgeois coincés et compassés ! Nous aussi on peut s’encanailler, voire être trash ! ». Maintenant, le procédé paraît aussi ennuyeux et daté que le surgissement d’une toile peinte des années 60 dans un spectacle moderne.

Une (très) belle réussite musicale

Musicalement, la réussite se révèle plus homogène que scéniquement.

À Michael J. Scott revient le rôle du Grand Prêtre de Neptune, auquel viennent s’ajouter certaines répliques d’Arbace, rôle supprimé dans cette production. Si la voix sonne claire et sonore, l’émission vocale est un peu instable et l’italien pas tout à fait idiomatique. Frédéric Jost possède quant à lui la voix que l’on attend pour le Deus ex machina final : profonde, noble, stylée. On espère pouvoir réentendre ce chanteur prochainement dans un rôle plus conséquent.

Shira Patchornik est pour nous une découverte. Elle remporte un joli succès en Ilia, qu’elle chante d’une voix fraîche et nuancée, très attentive à l’élégance de la ligne de chant mozartienne, avec de jolies variations dans la reprise de Zeffiretti lusinghieri. On peut tout juste lui reprocher un léger manque de puissance dans la scène finale, lorsqu’elle se propose de s’offrir en sacrifice — mais c’est là un péché véniel (que l’on pourrait d’ailleurs reprocher à de nombreuses interprètes d’Ilia). Son Idamante est une Gaëlle Arquez magnifiquement impliquée vocalement et scéniquement : timbre capiteux, voix puissante, chant racé. Son incarnation constitue une des très belles réussites de la soirée.

Après la douce Juliette récemment interprétée au Théâtre des Champs-Élysées, Kathryn Lewek affronte ici le rôle d’Elettra, dont elle ne fait qu’une bouchée. En véritable soprano dramatico d’agilità, elle aborde les deux airs de fureur avec beaucoup d’autorité et une formidable intensité dramatique, tout en parvenant à préserver, en belcantiste aguerrie qu’elle est également, le délicat legato d’ « Idol mio » au deuxième acte.

Enfin, le rôle-titre est chanté par Joshua Stewart, encore relativement peu connu en Europe, même s’il est passé par l’Opernstudio de la Bayerische Staatsoper de Munich. Il propose un compromis intéressant entre les Idoménée d’essence très latine et à l’expressivité jugée  parfois excessive — tels ceux de Luciano Pavarotti ou Plácido Domingo — et d’autres incarnations plus baroquisantes que certains trouvent parfois un peu légères vocalement. Nous sommes ici dans un entre-deux assez convaincant, avec une incarnation scéniquement touchante et globalement séduisante vocalement, même si le galbe de la ligne mozartienne peut encore être poli. On trouve dans son chant un beau panel de nuances et une utilisation intéressante de la voix de tête, même si la liaison entre les registres de tête et de poitrine peut encore être peaufinée. Il remporte un joli succès personnel au rideau final.

Notons enfin l’excellente prestation des chœurs et de l’orchestre de La Monnaie, sous la direction de Enrico Onofri, spécialiste des interprétations historiquement informées. Ils prouvent ici que, plus encore peut-être que la présence d’un orchestre baroque, ce qui compte avant tout ce sont l’esprit et le style avec lesquels cette musique est jouée. Entre les mains du chef et des musiciens de l’orchestre de la Monnaie, la partition de Mozart acquiert toute la justesse stylistique et l’intensité dramatique requises, et ce dès une ouverture particulièrement haletante.

—————————————————————-

Retrouvez Kathryn Lewek en interview ici.

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Les artistes

Idomeneo : Joshua Stewart
Idamante : Gaëlle Arquez
Ilia : Shira Patchornik
Elettra : Kathryn Lewek
Gran Sacerdote di Nettuno : Michael J. Scott
La Voce : Frédéric Jost

Orchestre symphonique et chœurs de la Monnaie, dir. Enrico Onofri
Chef des chœurs : Emmanuel Trenque
Mise en scène : Calixto Bieito
Décors : Anna-Sofia Kirsch
Costumes : Paula Klein
Éclairages : Reinhard Traub / Calixto Bieito
Vidéo : Adrià Reixach

Le programme

Idomeneo, re di Creta

Opera seria en trois actes de Wolfgang Amadeus Mozart, livret de Giambattista Varesco, créé le 29 janvier 1781 au théâtre Cuvilliés de Munich.
Bruxelles, la Monnaie, représentation du mardi 10 mars 2026.

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Gaëlle ArquezCalixto BieitoKathryn LewekJoshua StewartShira PatchornikEnrico Onofri
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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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