Turandot, Operafest Lisboa e Oeiras, Caxias, Monastère des Chartreux, août 2026
Et si Turandot était une autobiographie déguisée de Puccini ? Questionnement passionnant de Daniela Kerck à l’OperaFest de Lisbonne, et pari réussi.
Comme l’an dernier, le Monastère des Chartreux de Caxias servait d’écrin pour inaugurer la nouvelle édition du festival d’art lyrique de Lisbonne. En prenant place dans l’immense cour de cet édifice à l’abandon devenu terrain de jeu des taggeurs, on ne pouvait s’empêcher d’être frappé par l’adéquation entre le lieu et le spectacle qui s’y donnait. Quel meilleur cadre en effet qu’un édifice historique ainsi « réinterprété » pour accueillir une production de Turandot revisitant radicalement non seulement l’œuvre mais aussi la vie du Maître de Lucques ?
Le dernier opus de Giacomo Puccini présente à lui seul un paradoxe fascinant : s’il contient l’une des arias les plus mondialement célèbres du répertoire pour ténor, « Nessun dorma », il est aussi l’un des opéras les plus difficiles à cerner en ce qu’un ingrédient majeur lui a toujours fait défaut : son dénouement. À la création posthume de l’œuvre, Arturo Toscanini posa sa baguette après la scène du suicide de la servante Liù et annonça au public de la Scala de Milan : « Ici se termine l’opéra, à l’endroit où le Maestro est mort ». Ce Finale existe cependant, sous plusieurs versions, la plus célèbre étant celle commandée par Toscanini lui-même au compositeur Franco Alfano. Chacune propose une lieto fine où la sanguinaire princesse Turandot conquise par l’amour convole en justes noces avec le prince Calaf, seul de ses prétendants à avoir échappé à la décapitation en répondant à ses trois énigmes. D’autres productions privilégient la version inachevée, comme celle de Paco Azorin à Avignon voilà deux mois ou de Pier Luigi Pizzi à Torre del Lago en 2024. Aucune de ces lectures n’atteint la profondeur de celle proposée à Lisbonne par la metteuse en scène allemande Daniela Kerck, reprise d’une production créée en 2024 à Wiesbaden.
Les indices en sont donnés avant même que résonnent les premières notes. Une vaste bibliothèque, un piano, des cris de mouette et des bruits de vagues, nous voici sur la Riviera italienne, dans la villa où Giacomo Puccini travaille à son nouvel opéra. Une pantomime le montre dans un échange véhément avec deux femmes, avant qu’un changement de scène matérialisé par les lumières de Sérgio Moureira et les projections vidéo d’Astrid Steiner plonge le public dans l’époque et le décor habituels de Turandot : le palais d’Altoum, empereur de Chine médiévale, où un énième prétendant au cœur de sa fille et au trône de son empire s’apprête à perdre la tête. La saturation de l’espace scénique par les membres de la garde impériale et la monochromie noire de leurs costumes instaurent d’emblée une atmosphère d’angoisse, renforcée par les sonorités martiales de l’Orchestre philharmonique portugais et le timbre d’airain du Mandarin (Diogo Oliveira), énonçant le décret impérial.
Les trois protagonistes sont quant à eux vêtus de blanc et endossent un « rôle secret » renvoyant à un épisode sombre de la vie du compositeur : le Calaf de Rodrigo Garull, la Liù d’Aida Pascu et la Turandot d’Olesya Golovevna incarnent également Puccini, sa jeune servante Doria Manfredi et Elvira, épouse du Maestro qui accusa la jeune fille d’avoir une aventure avec son mari, la poussant à mettre fin à ses jours. Une mise en abyme qui aurait gagné à être plus lisible, mais qui révèle de quelle façon l’art peut transfigurer un mélodrame domestique sordide. Puccini s’y donne en effet le « beau rôle » : s’il a laissé son épouse accabler Doria sans chercher à la défendre et a payé la famille de la jeune suicidée pour éviter un procès, il dépeint un Calaf dominateur envers Turandot (le ténor mexicain donne d’ailleurs à son « Nessun dorma » triomphal des accents virilistes et empoigne Turandot comme un pillard brandit son butin), et une Liù amoureuse d’une rigueur morale à la hauteur de sa loyauté (bouleversante Aida Pascu, frêle de présence mais impressionnante d’autorité vocale dans « Signore ascolta » et « Tu, che di gel sei cinta »). La soprano russe, au timbre d’une séduction imparable que vient hélas fragiliser un vibrato encombrant dans son « In questa reggia », s’efforce de conférer une certaine humanité à la tyrannique Turandot, mais le dénouement choisi par Daniela Kerck fait un sort rapide à sa rédemption.
Car, après le suicide de Liù (troublant écho au suicide de la servante de Puccini), un long silence se fait, auquel succède bientôt le Requiem Aeternam pour harmonium, alto et orgue, rare pièce composée par Puccini en hommage à Verdi. Retour à la mer, aux vagues et à la clarté du ciel, tandis que compositeur s’éloigne, au seuil de la mort, accompagné de Turandot, et que Liù demeure seule à l’avant-scène. Un sourire radieux éclaire son visage. Apaisée, sans doute – vengée, peut-être ?
Dans un plateau vocal homogène, mis en valeur par la direction d’Osvaldo Ferreira qui rend justice aux couleurs kaléidoscopiques de l’orchestre puccinien, le chancelier Ping (Tiago Amasdo Gomes) et ses acolytes Pang (Bruno Almeida) et Pong (Alberto Sousa) tirent leur épingle du jeu. L’humour bouffe de leurs interventions, qui rappelle les origines commedia dell’arte de la fable théâtrale de Carlo Gozzi, n’empêche pas des moments de tendresse et de mélancolie particulièrement réussis (leur trio « Ho une casa nell’Honan… »). Le Timur très King Lear de Nuno Dias parvient à exister dans le bouillonnement théâtral de la première scène, et Luis Caetano incarne son personnage d’empereur avec la dignité déclamatoire attendue. Une fois encore, grâces soient rendues au chœur de l’OperaFest préparé par Filipa Palhares, qui démontre une excellence scénique à l’égal de sa perfection vocale et contribue de façon décisive à la réussite de cette soirée.
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Turandot: Olesya Golovneva
Calaf: Rodrigo Garull
Liù: Aida Pascu
Timur: Nuno Dias
Ping: Tiago Amado Gomes
Pang: Bruno Almeida
Pong: Alberto Sousa
L’Empereur Altoum : Luis Caetano
Un Mandarin : Diogo Oliveira
Le Prince de Perse (rôle dansé) : Hugo Cabral Mendes
Orquestra Filarmónica Portuguesa, dir. Osvaldo Ferreira
Coro do Operafest, dir. Filipa Palhares
Mise en scène et scénographie : Daniela Kerck
Lumières : Sérgio Moureira
Costumes : Andrea Schmidt-Futterer, Frank Schönwald
Vidéo: Astrid Steiner
Chorégraphie : Rosana Ribeiro
Turandot,
Drame lyrique en 3 actes de Giacomo Puccini (1858-1924), livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni d’après la fable de Carlo Gozzi, créé à la Scala de Milan le 25 avril 1926.
Operafest Lisboa e Oeiras, Caxias, Monastère des Chartreux, août 2026.

