La Montagne noire, Opéra National de Bordeaux (auditorium), mardi 19 mai 2026
Cette soirée électrisante posait une question : était-ce bien nécessaire de redécouvrir un ouvrage totalement oublié depuis sa création à l’Opéra Garnier en 1895 ? A l’époque, ce fut un évènement. Dans un monde d’hommes, Augusta Holmès fut la première compositrice à pénétrer dans un lieu qui fêtait alors ses vingt ans d’existence. S’agit-il donc d’une recréation de plus ou, comme aime à le dire le chef d’orchestre Pierre Dumoussaud, d’un « monument du répertoire musical injustement invisibilisé tout au long du XXe siècle » ?
Quelle femme, et quelle renommée ! Il suffit de penser à 1889 : pour le centenaire de la Révolution, les festivités furent nombreuses, de l’inauguration d’une Tour Eiffel toute rouge à l’immense Exposition Universelle à ses pieds. Non loin, au Grand Palais, une immense cérémonie musicale avait été confiée à Augusta Holmès : son Ode Triomphale (et pompeuse) dédiée à la République, chantée dans son versant le plus social, nécessita un millier d’exécutants ! Six ans plus tard, suite à ses multiples succès dans le domaine symphonique comme dans celui de la mélodie, la compositrice propose donc son quatrième opéra dont elle écrivit – comme pour les autres – le livret.
On sait l’insatiable curiosité qui pousse les équipes de la Fondation Bru Zane à défricher l’impossible, à exhumer l’improbable afin de nous convaincre que ces grandes partitions oubliées le sont pour de mauvaises raisons. Pour s’en tenir aux dames, nous avons ainsi pu découvrir de multiples œuvres avec le coffret des Femmes compositrices[1], et quelques opéras dont le formidable Fausto de Louise Bertin, donné en version concert au Théâtre des Champs Elysées en juin 2023, ou, plus récemment, le Mazeppa de Clémence de Grandval (1892)… jamais monté à Paris, mais également proposé en version concert à Munich en janvier 2025[2]. La mise en scène de cette Montagne Noire est donc à plus d’un titre un évènement.
Mise en scène ? Dominique Pitoiset a choisi un parti pris déroutant qu’il résume ainsi : « Le public assistera à la répétition d’une représentation… qui ne sera jamais donnée ! La production est en retard, les techniciennes et techniciens s’activent sur scène. Puis nous allons graduellement glisser vers une mise en jeu réaliste de l’histoire. Il s’agira de faire croire « pour de vrai », et en musique, aux personnages de la fiction. » Disons d’emblée que le résultat original s’avère plutôt convaincant puisque permettant de s’immerger dans la musique en resserrant l’attention et le drame dans les deux derniers actes.
L’action « historique » se déroule en 1657 dans les Balkans. Les chefs monténégrins Mirko et Aslar rentrent victorieux d’une bataille contre les troupes turques. Se jurant fraternité jusqu’à la mort, ils rapportent avec eux Yamina, une captive musulmane dont Mirko tombe follement amoureux. Difficile d’imaginer un ouvrage lyrique se calquant davantage sur les passions du temps. D’abord en lien direct avec les évènements des Balkans : c’est en 1883 que l’Empire Ottoman reconnait les frontières du Montenegro – qui se traduit par Montagne Noire…
Ensuite parce que dans le climat où la cuisante défaite française de 1870, ses conséquences sont plus que prégnantes, avec un fort sentiment anti-germaniste. Or, avant d’être créé, l’opéra avait été écrit une dizaine d’années plus tard, en 1881-1882. Tout commence par le chœur d’ouverture qui chante « Hélas la bataille est perdue ! » ; la musique est guerrière et la mère pleure « les gloires passées » de son père. Mais très vite, nous rentrons dans l’action et le sort des armes se retourne, le chœur pouvant cette fois chanter « Victoire ! » : l’opéra conjure la réalité en fantasmant la revanche.
Autre élément de l’intrigue en accord avec l’air du temps, l’orientalisme d’une France chrétienne colonisatrice, car c’est la victoire des chrétiens qui est vantée : « Le Christ a combattu pour la Montagne Noire », « Le Christ victorieux nous protège et nous accompagne», chante le chœur au premier puis au deuxième acte. Et l’impressionnante voix d’airain de Guilhem Worms célèbre « le seul vainqueur (…) le Dieu des armées ». C’est ce que proclame le Pére Sava, ce religieux qui supervise les réjouissances et impose aux deux vainqueurs, auparavant rivaux par leurs clans opposés, de devenir amis : « Je jure devant Dieu de t’aimer comme un frère » chante le duo en ajoutant « nous n’avons plus qu’un cœur et un même destin ».
C’est devant la statue de la Vierge que les deux amants, le héros Miko et la jeune Helena, se sont fiancés et le soir à la veillée, on chante « la blanche Vierge ». Sans cesse la place d’un christianisme pur et intransigeant est magnifiée – sans pour autant déboucher sur autre chose que le code de l’honneur, l’enfermement sectaire et la mort.
Lorsqu’arrive sur scène Yamina, en criant, poursuivie par les soldats, elle subjugue Miko par sa beauté. Il obtient de sa mère qu’elle lui sauve la vie – tout en la faisant esclave. Pourtant, le livret ne tombe absolument pas dans les poncifs de l’époque, bien au contraire. Yamina est une femme libre de ses désirs et de son corps, une femme qui vient bouleverser une communauté campée dans ses certitudes. Personnage complexe (tentatrice, amoureuse, sincère, menant sa proie à la mort ?) elle fait peur, se moque des femmes chrétiennes soumises à leurs hommes et affirme, bravache, que c’est le contraire à Istamboul tout en affichant une liberté qui se décline avec sensualité. Au troisième acte, lorsque Miko et elle se sont enfuis, le gardien de l’ordre et de l’honneur qu’est Aslar reprend les codes de l’Église parlant d’Eve : «O femme, être vil et rampant… » Sans parler de son appel à l’extermination : face à « l’impur Croissant, il faut du sang ! » Mais Yamina n’est pas en reste : « Sois maudit, chrétien, chien et fils de chien… Chrétiens maudits, je vous défie ». Ce sont là ses dernières mots. Alors que Miko, enivré au dernier acte, blasphème en clamant que « L’enfer avec l’amour est plus doux que les cieux ! »
Outre ces résonances (encore) très contemporaines, le livret ne manque pas de regarder vers la trame de celui de Carmen, si célèbre déjà depuis sa création en 1875 : une étrangère, femme libre, amoureuse (une mezzo) ; un soldat indécis entre l’amour et le devoir (un ténor) qui finit par trahir sa patrie, sa fiancée Héléna, et son frère de sang ; une fiancée délaissée (mais si Micaëla est perdante, Helena est battante) ; une mise à mort… Mais ce n’est pas Yamina qui meurt, ce sont les deux amis, Aslar tuant son frère au nom de l’honneur chrétien, avant de se suicider – ce qui n’est pas très religieusement correct…
Augusta Holmès ne décline pas l’héritage de Berlioz, Gounod ou Saint-Saens, son protecteur. Son vaste drame lyrique, personnel, s’inscrit dans l’esprit des opéras de Wagner, avec emploi insistant des leitmotive. Dès l’ouverture dramatique et lyrique, l’excellent Orchestre National Bordeaux Aquitaine – chauffé à blanc par son chef Pierre Dumoussaud qui défend la partition avec enthousiasme – a parfois quelques échos wagnériens avec des cuivres et des cordes graves qui dominent dans une fosse d’ailleurs organisée « à la Bayreuth » – le chef en hauteur et les musiciens en gradin descendants. Au deuxième acte, le chœur et l’entrée d’Aslar, qui se fait au son du cor, rappela Le Vaisseau Fantôme. Holmès n’était pas avare de références, où l’orientalisme affleure avec les mélismes du hautbois ou de la clarinette, voire regardant vers Gounod comme dans le chœur « Buvons à la Montagne Noire» qui ressemble à un pandémonium enfanté par Faust. Mais elle produit aussi une musique personnelle.
Logiquement, dans le climat de machisme ultra-nationaliste de 1895, la création fut un échec, même si le Président de la République en personne était là, symboliquement. Les anti-wagnériens se déchainèrent d’autant plus qu’il s’agissait d’une femme compositrice et l’ouvrage fut retiré de l’affiche après treize représentations[3]. Et l’idée d’un opéra déjà démodé se répandit, la partition ayant dû attendre une douzaine d’années avant d’être montée.
De fait, les raison de l’échec sont multiples. Il y a les incohérences du livret, où l’on voit Miko tuer Aslar au troisième acte (« Il est mort», dans ses bras) et quelques instants après, Aslar ressusciter… Il y a le traitement des personnages de la mère et d’Helena qui disparaissent quasiment après l’arrivée de Yamina. Quant à la musique, malgré un don réel de l’orchestration, Augusta Holmès fait souvent donner du volume guerrier à l’orchestre, accentuant l’effet de dramatisme des actions dans d’innombrables forte et se montrant finalement plus à l’aise dans les moments bucoliques.
Qu’en est-il en 2026 ? Tout a été réuni pour que cette recréation soit un succès artistique et elle l’est. La précision et la puissance des chœurs, très sollicités, impressionne. L’orchestre aussi par son engagement, répondant avecune grande précisions et de très belles couleurs aux inflexions de Pierre Dumoussaud. Les solistes sont à l’avenant. La mezzo Marie-Andrée Bouchar-Lesieur campe une mère de Miko impériale et très en voix. La soprano Hélène Carpentier nous touche dans son interprétation d’une Héléna tour à tour tendre et lyrique au premier acte («Sauvez Miko le jeune chef au pied léger ») ou angoissée, pathétique dans son duo du deuxième acte avec Miko. Le baryton grec Tassis Christoyannis est un habitué des productions Bru Zane et c’est tant mieux. Voix puissante, maniant legato et forte, d’une forte présence scénique, il insuffle à son personnage une réelle épaisseur dramatique. Ses duos avec Miko sont de grands moments qui font penser, toutes choses égales, à l’énergie des duos verdiens entre Posa et Don Carlos.
Le ténor Julien Henric est parfait dans ce rôle de jeune guerrier dépassé par son adiction au sexe – puis à la boisson car « de l’aube jusqu’au soir l’esclave en mon cœur est entrée». Tellement crédible par sa diction et sa ligne de chant, il offre des aigus imparables, foudroyants et lyriques, mêlant tendresse et emportements. Voilà un très grand ténor, fait pour le répertoire français.
Quant à la Yamina d’Aude Extrémo, sa voix étonne par la force et la qualité de la projection, parfois poussée, dans ce rôle qui demande tant de prouesses au personnage, survolté, vénéneux et si sensuel. Elle fait tour à tour de la belle hétaïre une révoltée, une manipulatrice, une rêveuse racontant son parcours de Delhi à Alger « Parmi les fleurs et les odeurs » ou « Près des flots d’une mère bleue et lente » dans un lyrisme oriental appuyé.
Ce fut donc une grande soirée, acclamée par un public enthousiaste. Il n’est pas certain, toutefois, que l’œuvre connaisse un autre avenir que l’enregistrement prévu qui sortira en 2027.
————————————————
[1] Coffret de 8 CD de la Fondation Bru-Zane
[2] Les deux ont fait l’objet d’un enregistrement.
[3] Pour en savoir plus, voir le superbe numéro 349 de L’Avant-Scène Opéra consacré à La Montagne Noire.
- Si vous souhaitez publier un commentaire (dans l’encadré ci-dessous, en bas de page), merci de prendre connaissance auparavant de la « Charte des commentaires » ! / If you wish to post a comment (in the box below, at the bottom of the page), please read the “Comment Policy” first!
Yamina : Aude Extrémo,
Helena : Hélène Carpentier
Dara : Marie-Andrée Bouchard-Lesieur
Mirko : Julien Henric
Aslar : Tassis Christoyannis
Le Père Sava : Guilhen Worms
Orchestre National Bordeaux Aquitaine, Chœur de l’Opéra National de Bordeaux (chef de choeur : Salvatore Caputo), dir. Pierre Dumoussaud
Mise en scène : Dominique Pitoiset
Lumières : Christophe Pitoiset
Costumes : Emma Gaudiano
La Montagne noire
Drame lyrique en quatre actes et cinq tableaux d’Augusta Holmès, créé à l’Opéra de Paris le 8 février 1895
Opéra national de Bordeaux (auditorium), représentation du mardi 19 mai 2026

