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À l’auditorium de Lyon, Francis Poulenc trouve son interprète idéale en Patricia Petibon

par Nicolas Le Clerre 24 mai 2026
par Nicolas Le Clerre 24 mai 2026
© Lili Roze
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En matière de musique comme en amour, les affinités électives ne se décrètent pas : elles s’imposent avec évidence et relèguent dans l’ombre les objections des Beckmesser autoproclamés. Ce vendredi, à Lyon, il suffisait d’ouvrir grand les oreilles et de se connecter aux interprètes pour se rendre à l’évidence : personne aujourd’hui ne chante ni ne comprend Francis Poulenc comme Patricia Petibon !

À l’issue du concert donné vendredi 22 mai à l’Auditorium-orchestre national de Lyon, au cœur du quartier de la Part-Dieu, la connivence stylistique qui réunit les trois artistes s’impose avec un parfum d’évidence : la soprano Patricia Petibon, le chef Marc Leroy-Calatayud et l’Orchestre de l’Opéra de Lyon étaient incontestablement connectés les uns aux autres dans l’interprétation survitaminée d’un programme entièrement consacré à Francis Poulenc. La soirée associait en effet la lumineuse Sinfonietta à l’immense monologue lyrique La Voix humaine, diptyque idéal pour saisir l’élégance néoclassique, l’esprit parisien, mais aussi la blessure intime et la gravité tragique qui sont autant de visages de la personnalité kaléidoscopique de Francis Poulenc.

Dès les premières mesures de la Sinfonietta, Marc Leroy-Calatayud impose une lecture remarquablement idiomatique. Tout, dans sa direction, semble comprendre intrinsèquement le langage de Poulenc : les brusques changements d’humeur, les respirations quasi vocales, l’équilibre fragile entre légèreté et mélancolie. Là où certains chefs accentuent la sécheresse rythmique ou, au contraire, alourdissent la pâte orchestrale, le jeune chef suisse trouve un juste milieu d’une rare finesse et confirme tout le bien qu’on pensait déjà de lui après la production des Dialogues des carmélites qu’il a dirigée cet hiver à l’Opéra national de Lorraine.

Le premier mouvement de la Sinfonietta avance avec une vivacité jamais démonstrative, porté par des bois incisifs et une transparence de texture qui rappelle combien Francis Poulenc reste l’héritier d’une tradition française de clarté et d’élégance. Le chef modèle les phrases avec souplesse, laissant constamment circuler l’air entre les pupitres. Cette manière de ne jamais forcer le trait permet aux nombreux changements de climat de s’imposer naturellement et de conférer à cette première pièce du concert une allure de prologue à La Voix humaine, comme si cette symphonie qui ne dit pas son nom retranscrivait le bonheur des amants avant leur séparation.

Le mouvement lent – andante cantabile – constitue le point d’acmé de la Sinfonietta : Marc Leroy-Calatayud y révèle toute la tendresse contenue de l’écriture. Les cordes de l’orchestre de l’Opéra de Lyon déploient alors un son à la fois moelleux et retenu, sans sentimentalisme inutile. Dans cette manière minimaliste de diriger ses musiciens, le chef semble constamment rappeler que, chez Poulenc, l’émotion naît moins de l’emphase que de la pudeur.

Le final – joué « Très vite et très gai » selon les indications facétieuses du compositeur – retrouve une verve mordante, presque théâtrale. L’orchestre y répond avec une précision admirable aux inflexions du chef, capable de passer en un instant d’une ironie scintillante à une ombre plus grave. Cette capacité à faire entendre simultanément l’esprit et la douleur de Poulenc est précisément ce qui distingue les interprètes qui comprennent profondément ce répertoire, et l’on doit bien admettre qu’à force de fréquenter cette musique Marc Leroy-Calatayud est parvenu à en faire partager la quintessence à l’ensemble des instrumentistes de la phalange lyonnaise.

Après l’entracte vient La Voix humaine, monologue bouleversant adapté d’une pièce de Jean Cocteau, où une femme abandonnée tente de retenir au téléphone l’homme qui la quitte. Dans cette œuvre d’une exposition extrême, tout repose sur l’interprète principale : sa diction, son intelligence du texte et – surtout – sa capacité à traverser en quelques minutes toutes les nuances de la détresse humaine. Patricia Petibon s’y impose comme une évidence absolue. Rarement en effet la partition de Poulenc aura trouvé une interprète aussi naturellement accordée à ses ambiguïtés. La flamboyante soprano possède cette singularité précieuse : une voix capable de conserver la clarté du mot tout en se colorant d’inflexions infiniment mouvantes. Chez elle, le texte n’est jamais plaqué sur la musique ; il naît de celle-ci avec une spontanéité saisissante.

Dès les premières phrases, le regard caché derrière des lunettes fumées et un verre d’alcool à la main, Patricia Petibon installe un personnage d’une fragilité presque insoutenable. Sans jamais céder aux facilités du pathos, elle fait entendre toutes les oscillations psychologiques de la femme abandonnée : les éclats artificiels de gaieté, les silences de panique, les moments de déni, puis l’effondrement progressif. Ce qui frappe surtout chez l’artiste dans ce répertoire, c’est son sens du théâtre intérieur : chaque nuance dynamique, chaque respiration, semble pensée comme un mouvement de l’âme. Sa maîtrise des demi-teintes fait merveille dans les passages les plus suspendus où la voix parait se briser tout en demeurant parfaitement contrôlée.

La diction française, exemplaire, permet d’entendre chaque mot de Cocteau avec une netteté remarquable. Mais au-delà de l’intelligibilité, Patricia Petibon possède cette manière unique de faire vibrer la langue française, en respectant sa prosodie naturelle sans jamais sacrifier la ligne de chant. Peu de chanteuses aujourd’hui parviennent à unir avec une telle évidence sophistication musicale et vérité dramatique. Il y a huit jours à Liège, Anna Caterina Antonacci livrait déjà un portait magistral de la femme abandonnée mais dans une esthétique radicalement différente de celle entendue ce soir à Lyon : là où la mezzo italienne s’imposait en tragédienne marmoréenne, belle comme une statue antique à qui les siècles ont fait perdre la tête, notre diva française fait vibrer la chair et esquisse un portrait bouleversant de son personnage.

Au pupitre, Marc Leroy-Calatayud accompagne cette incarnation avec une attention constante. Sa direction, d’une souplesse admirable, respire avec la chanteuse sans jamais perdre la tension dramatique de l’œuvre. Il souligne les couleurs orchestrales avec une précision presque chambriste, faisant ressortir à la manière d’un peintre qui brosse sa toile les harmonies troubles et les éclats soudains qui traversent la partition. Sous sa baguette, l’orchestre de l’Opéra de Lyon se montre remarquable de discipline et de sensibilité. Les bois, notamment, trouvent des accents d’une poésie douloureuse, tandis que les cordes savent se faire tantôt caressantes, tantôt menaçantes. Tout juste peut-on regretter que le dispositif de concert place Patricia Petibon dans la situation d’être parfois couverte par le flot tempétueux de l’orchestre : une vraie production scénique, avec les musiciens en fosse, servirait incontestablement le confort de la chanteuse.

Du théâtre, il y en avait pourtant bien à l’auditorium de Lyon : un divan bleu canard, un guéridon et un fauteuil installés en bord de scène suffisent à créer l’atmosphère d’un salon encombré d’une multitude d’appareils de toutes les époques. Récepteur en bakélite, vieux téléphone à cadran, smartphone et ordinateur permettent à Patricia Petibon d’user de toutes les formes de téléphonie, comme pour dire à notre temps qu’il est toujours aussi douloureux de se faire ghoster aujourd’hui sur les réseaux sociaux que de se faire quitter au temps des opératrices des PTT. Une peluche de l’éléphant Babar (qui passe un mauvais quart d’heure !) et la reproduction d’une toile de Picasso où elle croit se reconnaitre en vieille dame servent aussi à la chanteuse à passer ses nerfs ; dans ces moments, l’artiste laisse transpirer – en plus de ses formidables qualités musicales – son plaisir du jeu. En l’absence de toute précision dans le programme de salle, on imagine que Patricia Petibon est ici sa propre metteuse-en-scène.

Au terme de la soirée, une évidence s’impose : ce concert a atteint un degré rare où interprètes et compositeur semblent parler une langue commune. Marc Leroy-Calatayud confirme ainsi son affinité profonde avec l’univers de Poulenc tandis que Patricia Petibon apparait plus que jamais comme l’une des interprètes idéales de ce répertoire français, capable d’en révéler simultanément la grâce, l’ironie et la blessure intime. Imposant le silence à la salle qui cherche à la retenir par ses applaudissements nourris, la soprano dédie la représentation à Felicity Lott en qui elle dit admirer une inégalable interprète de Francis Poulenc. Touché, le public redouble alors d’ovations et unis les deux chanteuses dans une même affection.

Après une telle soirée, Patricia Petibon et Marc Leroy-Calatayud nous doivent un enregistrement en studio de La Voix humaine.

Les artistes

Orchestre de l’Opéra de Lyon, dir Marc Leroy-Calatayud

Soprano : Patricia Petibon

Le programme

Sinfonietta

  1. Allegro con fuoco
  2. Molto vivace
  • Andante cantabile
  1. Final : Très vite et très gai

(Entracte)

La Voix humaine

Tragédie lyrique en un acte de Francis Poulenc. Livret de Jean Cocteau d’après la pièce de l’auteur. Créée salle Favart, à Paris, le 6 février 1959.

Auditorium orchestre national de Lyon, concert du vendredi 22 mai 2026

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Marc Leroy-CalatayudPatricia Petibon
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Nicolas Le Clerre

C’est un Barbier de Séville donné à l’Opéra National de Lorraine qui décida de la passion de Nicolas Le Clerre pour l’art lyrique, alors qu’il était élève en khâgne à Nancy. Son goût du beau chant le conduisit depuis à fréquenter les maisons d'Opéra en Région et à Paris, le San Carlo de Naples, la Semperoper de Dresde ou encore le Metropolitan Opera de New-York. Collectionneur compulsif de disques, admirateur idolâtre de l’art de Maria Callas, Nicolas Le Clerre est par ailleurs professeur d’Histoire-Géographie, Président de la Société philomathique de Verdun, membre de l'Académie nationale de Metz et Conservateur des Antiquités et Objets d'Art de la Meuse.

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