Récital Ermonela Jaho, Paris, Salle Gaveau, dimanche 24 mai 2026
À la Salle Gaveau, Ermonela Jaho fait de Massenet, Verdi et Puccini les étapes d’un art du don, de la demi-teinte et de l’intériorité. Jusqu’à cet ultime “Io son l’umile ancella”, offert après la remise des insignes de chevalier des Arts et des Lettres comme une réponse en musique.
Le programme avait déjà, sur le papier, quelque chose de déraisonnablement généreux. Marco Zambelli, le chef du jour, le souligne lui-même au cours de la soirée : pareille succession d’airs tient presque de l’inhumain. Ce dimanche, il ne s’agit pas d’un récital de gala composé autour de quelques morceaux attendus, mais d’un parcours dense, exigeant, où Massenet, Verdi et Puccini imposent à Ermonela Jaho une concentration dramatique constante. Cherubini et Martucci y ouvrent quelques respirations orchestrales, mais l’essentiel demeure ailleurs : dans cette traversée de figures féminines confrontées à l’abandon, au renoncement, à la prière, à la mort, ou à cette solitude que l’opéra sait parfois mieux dire que le théâtre.
La première partie donne d’abord à entendre ce qui fait la singularité de la soprano albanaise, mais aussi quelques limites. Le français n’a pas toujours la précision souhaitable. La diction demeure parfois un peu floue, avec une tendance à arrondir certains a vers une couleur plus fermée, qui trouble par instants la netteté de la prosodie. Mais cette réserve n’empêche ni l’intensité ni l’habitation. Dans Sapho, puis dans Manon, Ermonela Jaho ne fabrique pas l’émotion par l’insistance ; elle installe une intériorité, une attention à la ligne, une manière de laisser le personnage exister sans surcharge expressive.
L’« Ave Maria » extrait d’Otello de Verdi est un modèle de ligne et de couleurs, mais le moment le plus accompli de cette première partie vient sans doute de Thaïs. Dans « Dis-moi que je suis belle », le travail sur les couleurs et sur les mots atteint une grande finesse. Non que la diction y devienne soudain exemplaire, mais chaque inflexion paraît liée à une intention musicale et dramatique précise. L’absence de suraigu ajouté à la fin pourra frustrer les amateurs d’effet ; elle paraît pourtant cohérente avec une interprétation qui privilégie la continuité de la phrase, la concentration expressive et la tenue du climat.
La forme vocale impressionne. Les aigus sont bien assurés, les demi-teintes magnifiques, la ligne assez solide pour autoriser de véritables nuances sans affaiblir le chant. Les graves, en revanche, se montrent parfois plus espérés qu’entendus, surtout lorsque le poids dramatique demanderait davantage d’ancrage. Mais l’ensemble reste d’une très belle tenue, soutenu par un Orchestre Lamoureux, impressionnant de cohésion et de souplesse, que Marco Zambelli conduit avec une attention constante à la respiration vocale. Sa direction accompagne sans alourdir, veille aux équilibres, donne aux pages orchestrales une vraie fonction dans le déroulement du récital et trouve souvent une sensualité souple, jamais appuyée.
La seconde partie, entièrement puccinienne, confirme cette capacité de la soprano à faire de la fragilité un élément expressif sans réduire le chant à l’effet lacrymal. Turandot, Madama Butterfly, Suor Angelica, Manon Lescaut : le programme pourrait verser dans l’accumulation de douleurs célèbres. Il n’en est rien, ou presque, tant la chanteuse sait différencier les climats, retenir l’émotion lorsqu’elle risquerait de devenir trop attendue, et faire entendre, dans chaque héroïne, autre chose qu’un destin sacrifié. Un petit faux départ dans Senza mamma, aussitôt repris, n’entame pas l’émotion du moment ; il rappelle plutôt la difficulté d’un programme aussi considérable, dont la chanteuse assume la longueur avec une générosité peu commune.
La soirée atteint finalement plus de deux heures de musique. Après un premier bis, Ombra di nube de Licinio Refice, le récital prend un tour officiel lorsque Jean-Philippe Thiellay, ancien directeur général adjoint de l’Opéra national de Paris et ancien président du Centre national de la musique, remet à Ermonela Jaho les insignes de chevalier des Arts et des Lettres. La soprano revient ensuite pour un ultime bis, « Io son l’umile ancella », d’Adriana Lecouvreur. Le choix est presque trop parfaitement accordé à la circonstance, mais il fonctionne. À peine décorée des insignes de chevalier des Arts et des Lettres, Jaho rappelle que l’artiste, même célébrée, demeure d’abord au service de la musique. C’est peut-être cette évidence, plus que tout effet spectaculaire, qui aura donné à ce récital sa vraie grandeur.
- Si vous souhaitez publier un commentaire (dans l’encadré ci-dessous, en bas de page), merci de prendre connaissance auparavant de la « Charte des commentaires » ! / If you wish to post a comment (in the box below, at the bottom of the page), please read the “Comment Policy” first!
Ermonela Jaho, soprano
Orchestre Lamoureux, dir. Marco Zambelli
Récital Ermonela Jaho
Luigi Cherubini
Anacréon — Ouverture
Jules Massenet
Sapho — « Ces gens que je connais… Pendant un an je fus ta femme »
Manon — « Allons ! il le faut… Adieu, notre petite table »
Giuseppe Martucci
Notturno, op. 70 n° 1
Giuseppe Verdi
Otello — « Ave Maria »
Jules Massenet
Thaïs — « Ah ! me voilà seule… Dis-moi que je suis belle »
Giacomo Puccini
Le Villi — « La tregenda »
Turandot — « Signore, ascolta ! »
Turandot — « Tu che di gel sei cinta »
Madama Butterfly — « Un bel dì vedremo »
Suor Angelica — Intermezzo
Suor Angelica — « Senza mamma »
Crisantemi, version pour orchestre à cordes
Manon Lescaut — « Sola, perduta, abbandonata »
La rondine — « Canzone di Doretta »
Bis
Licinio Refice
Ombra di nube
Francesco Cilea
Adriana Lecouvreur — « Io son l’umile ancella »
Paris, Salle Gaveau, concert du dimanche 24 mai 2026.

