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Nice : Une Traviata qui crée l’événement grâce à son interprète et à la direction d’orchestre

par Hervé Casini 1 juin 2026
par Hervé Casini 1 juin 2026

© Nathan Cassar

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La traviata, Opéra de Nice Côte d’Azur, vendredi 29 mai 2026

Devant une salle archi-comble, la Violetta de la soprano américaine Kathryn Lewek réalise une véritable leçon de beau chant, tout comme nous captivent les infinies nuances de la direction du maestro Andrea Sanguineti, une baguette à suivre de très près !

Une mise en scène forte …

De la production signée par Silvia Paoli, chroniquée à plusieurs occasions dans ces colonnes (voir nos comptes rendus des spectacles donnés à Montpellier et à Tours) depuis sa création à Angers-Nantes Opéra, en 2025, on pourrait insister, de nouveau, sur la vision déterminée de la metteuse en scène italienne – « incisive » est-il écrit dans le programme de salle – et, effectivement, considérer celle-ci comme peu nuancée, faisant de la totalité des personnages masculins de l’opéra de Verdi de parfaits salauds, à tout le moins des individus au comportement « appropriatif » et « bourgeois »[1] à l’égard des femmes. De même, les hommes accoutrés des tutus des ballerines, l’inversion des sexes lors de la fête chez Flora voire la mort de Violetta abandonnée de tous – sauf d’Annina – rappellent certains des clichés de nombreuses mises en scènes contemporaines…

Et pourtant, est-ce l’effet de l’imposant et parfaitement cohérent décor de Lisetta Bucellato, des magnifiques costumes de Valeria Donata Bettella – qui, en transposant l’action à la Belle Epoque nous ont irrésistiblement fait penser à la Gigi de Vincente Minnelli – ou encore des lumières crépusculaires de Fiammetta Daldisseri – on ne peut s’empêcher de sentir passer alors l’ombre de Luchino Visconti … mais oui ! – qui, dans un théâtre patrimonial aussi historiquement marqué que celui de la rue Saint-François de Paule, ont emporté notre adhésion pour un spectacle fort, sans doute militant mais dont les prises de position n’ont, à aucun moment de la soirée, gêné notre écoute, certes particulièrement à la fête, nous allons y venir.

Faire de Violetta l’une de ces actrices-danseuses – qui, personnellement, ici, à quelques pas de la Promenade des Anglais, m’ont davantage fait songer à Caroline Otero qu’à Sarah Bernhardt – permet à l’équipe réunie pour ce spectacle de créer la vision d’un Monde d’Hier où le théâtre, en tant que pratique sociale bourgeoise, avait ses codes, ses grandeurs, ses servitudes, ses scandales, ses bassesses, ses horreurs voire ses monstruosités… bref, toute une économie sociétale que cette production évoque sans jamais se faire ni si insistante ni si « politique » que le spectateur n’en sorte groggy voire assommé !

Malgré quelques huées de spectateurs sans doute offusqués de voir tous ces travestissements de gitanes et de toréadors au moment du ballet, réglé avec précision par Emanuele Rosa, – une pratique pourtant assez fréquente parmi les snobs des soirées de la French Riviera décrites, en particulier, par Jean Lorrain dans Monsieur de Phocas -, c’est une salle dans l’ensemble convaincue par le propos de la metteuse en scène qui, au rideau final, salue la performance.

Cela a déjà été écrit, mais nous ne pouvons qu’insister sur l’image choc sur laquelle s’ouvre le rideau rouge où, pendant le prélude, une danseuse – Violetta, donc – fait face à une rangée d’hommes qui, progressivement, s’avancent vers elle et finissent, sans un regard, par… l’écraser.

De même, quelle idée bouleversante que de faire chanter « Dite alla giovine » alors que l’ombre de la protagoniste, s’effaçant déjà d’une société à laquelle elle voulait à tout prix s’agréger, se projette sur la tapisserie du fond de décor. On pourrait parler, encore, de l’efficace scénographie en jeux de miroirs qui, au moment où Violetta écrit à Alfredo qu’elle l’aime, dévoile un « Amore mio » écrit en lettres de sang ou, pendant le concertato de l’acte II, d’une héroïne lentement dépouillée par l’assistance de tous ses vêtements et ainsi condamnée à finir, malgré tous ses efforts, de nouveau dénudée.

Une collaboration d’exception entre un chef et son interprète principale

De l’ensemble de la production du maître de Busseto, La Traviata est, on le sait, l’opus le plus intimiste, centré avant tout sur la psychologie sociale et vocale d’un seul personnage : celui de Violetta Valery, la « dévoyée ». Ce n’est donc pas faire insulte à une distribution homogène dans son ensemble que d’écrire que c’est le personnage titre qui prend ici toute la lumière… jusqu’à la plus blafarde.

Commençons donc par écrire que l’ensemble des rôles secondaires, si indispensables dans un opéra reflétant à ce point un climat social, sont parfaitement tenus, du marquis d’Obigny de Mickaël Guedj au docteur Grenvil de luxe de Wolfgang Rauch en passant par le Gastone de Letorières de Luca Lombardo et le Baron Douphol de Frédéric Cornille, à la projection vocale parfaite. Si l’Annina de Cécile Lo Bianco trouve, dans cette production, un rôle scéniquement plus important qu’à l’habitude, la Flora de Madjouline Zerari retient moins l’attention, malgré son travestissement en homme durant la fête de l’acte II et même si la voix n’appelle aucun reproche.

Toujours placé sous la direction de Giulio Magnanini jusqu’à la fin de la saison, le chœur de l’Opéra de Nice est particulièrement impliqué dans une mise en scène qui lui confie le rôle délicat de foule d’admirateurs, impersonnelle et faussement bienveillante envers l’héroïne principale.

Peu avantagés, ici, dans leurs rôles de Germont père et fils, Jean-Sébastien Bou et Julien Behr s’efforcent de faire vivre leurs personnages. Du baryton, on retiendra, tout d’abord, un volume et une projection adéquats, les trois airs attendus – « Pura siccome un’angelo », « Di Provenza il mar » et la cabalette – non coupée ! – « No, non udrai riproveri » sont correctement exécutés mais sont souvent avares de couleurs et de ces sfumature qui font tout le prix du chant verdien. Un rôle qui demanderait sans doute à cet attachant interprète d’être approfondi car la voix est bien là !

On connaît les qualités vocales évidentes de Julien Behr, un ténor familier de tout un répertoire français – contemporain de la production verdienne – qu’il défend avec conviction.
Si la vaillance est bien, ici, au rendez-vous – on est d’ailleurs presque étonné de ne pas entendre la fin de la cabalette de l’acte II couronnée d’un aigu triomphal ? -, on attend dans Alfredo ce slancio, sorte d’élan dans la voix qui, même si le personnage n’est ni Ernani ni Manrico, doit emporter la conviction en termes d’ardeur, de « Di quell’amor » à « Parigi, o cara » en passant par le concertato final de l’acte II. De ce point de vue, le compte n’y était pas complètement en ce qui nous concerne.

Nous n’avions jamais eu l’occasion d’entendre sur scène Kathryn Lewek, soprano nord-américaine à la carrière importante sur les grandes scènes des États-Unis. (Elle fut sur cette même scène une Lucia remarquée, et a récemment triomphé dans la Juliette de Gounod au TCE). Ne tournons pas autour du pot : d’un strict point de vue vocal, nous tenons là l’une des Violetta les plus exceptionnelles de notre époque. Avec un physique qui, sur scène du moins, fait penser à celui d’une Renata Scotto, l’interprète délivre, tout au long de l’ouvrage, une véritable leçon de chant qui mêle avec bonheur, dans un volume vocal adéquat – et ce pour les trois actes ! – un art consommé du legato verdien et des sfumature infinies. Sans pathos exagéré, sachant superlativement projeter le texte de Piave, Kathryn Lewek n’oublie pas pour autant que l’ouvrage nécessite, de façon indispensable, de s’envoler sans faiblir vers les hauteurs exigées par le lyrisme d’un « Amami, Alfredo » et vers la pyrotechnie du soprano d’agilità, réclamée à la fin du premier acte, avec évidemment un mi-bémol suraigu qui ne semble plus vouloir se terminer !

Une fois de plus, grâce soit rendue à l’équipe artistique de l’Opéra de Nice de nous permettre de découvrir – après, pour ne citer qu’un seul exemple, Sara Blanch, il y a quelques saisons, dans La Sonnambula – de tels calibres vocaux, parfois bien absents des scènes de région !

On l’aura compris, avec une telle interprète, on était déjà assuré de passer une grande soirée ! Pourtant, c’est aussi grâce à la direction d’orchestre d’un chef particulièrement attentif à l’équilibre entre fosse et plateau que cette représentation comptera parmi les plus belles entendues récemment à l’Opéra de Nice.

Sous la baguette d’Andrea Sanguineti, maestro d’origine ligurienne et actuellement directeur musical de Aalto-Musiktheater Essen et du Theater und Philharmonie Essen, l’orchestre donne à entendre les moindres nuances – aux cordes et aux bois en particulier – d’une partition au raffinement d’une bouleversante simplicité. Avec cette battue, les lignes musicales sont limpides et les nombreux aspects diaphanes de la partition ne sont pas sans évoquer l’image d’un battement de cœur qui s’éteint lentement, alors que l’ombre de l’héroïne se fait plus effacée sur le mur…

Quel bonheur d’écoute dans cette direction qui maitrise, tout à la fois, le souci du détail et la construction d’ensemble, sachant créer des climats musicaux, en gardant le bon tempo, dans la fosse comme sur le plateau.

Accomplissant un travail d’orfèvre, aux palpables nuances, avec son interprète principale, Andrea Sanguineti est en totale adéquation avec le chemin pavé de résignations que doit accomplir l’héroïne sur scène, nous délivrant ainsi un dernier acte d’anthologie, scéniquement recentré autour de Violetta, emportant l’adhésion par la complicité artistique qui le lie à une Violetta di prima forza, telle que Giuseppe Verdi la souhaitait.

—————————————————————–

[1] Silvia Paoli, Une Traviata au miroir de la société, entretien publié dans le programme de salle, p.8-9.

Retrouvez Kathryn Lewek en interview ici !

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Les artistes

Violetta Valery : Kathryn Lewek
Flora Bervoix : Madjouline Zerari
Annina : Cécile Lo Bianco
Alfredo Germont : Julien Behr
Giorgio Germont : Jean-Sébastien Bou
Le vicomte Gastone de Letorières : Luca Lombardo
Le baron Douphol : Frédéric Cornille
Le docteur Grenvil : Wolfgang Rauch
Le marquis d’Obigny : Mickaël Guedj
Giuseppe : Elio Trombetta
Un domestique : Eric Ferri
Un commissionnaire : Ioan Hotensche

Orchestre de l’Opéra de Nice, dir. Andrea Sanguineti
Chœur de l’Opéra de Nice, dir. Giulio Magnanini
Mise en scène : Silvia Paoli
Décors : Lisetta Bucellato
Costumes : Valeria Donata Bettella
Lumières : Fiammetta Daldisseri
Chorégraphie : Emanuele Rosa

Le programme

La traviata

Opéra en trois actes de Guiseppe Verdi, livret de Francesco Maria Piave, créé au Teatro alla Fenice de Venise le 6 mars 1853.
Opéra de Nice Côte d’Azur, représentation du vendredi 29 mai 2026.

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Jean-Sébastien BouJulien BehrSilvia PaoliKathryn LewekAndrea Sanguineti
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Hervé Casini

Hervé Casini est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, docteur en littérature française à Aix-Marseille Université et Secrétaire Général du Museon Arlaten (Musée d’ethnographie provençale). Collaborateur de diverses revues (Revue Marseille, Opérette-Théâtre Musical, Résonances Lyriques…), il anime un séminaire consacré au « Voyage lyrique à travers l’Europe (XIXe-XXe siècle) à l’Université d’Aix-Marseille et est régulièrement amené à collaborer avec des théâtres et associations lyriques dans le cadre de conférences et colloques.

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