À la une
In memoriam – MARTINA ARROYO (1937-2026), la voix verdienne…
Roméo et Juliette à La Monnaie : le lyrisme en...
Même sans mariage, de charmantes Noces de Figaro au Théâtre...
Opéra de Rome : un Falstaff milanais, mental et onirique
Tarare de Salieri (1787) : un cas rare à Versailles
Les brèves d’octobre –
Le Requiem de Verdi selon Jérémie Rhorer : entre terreur...
Gala de l’Opéra royal de Versailles aux Concerts d’automne –...
Le Crépuscule des dieux de Wagner à Bastille : pour...
« Faute et Pardon » au Festival Verdi 2027 de Parme
  • Accueil
  • À Voir
  • Avant-concerts
  • Vu pour vous
  • Artistes
  • Œuvres
  • Médiathèque
  • Humeurs
Première Loge

Subscribe our Newsletter for latest news.

ProductionCompte renduVu pour vous

Berne, L’Agamennone – L’opéra d’Eschyle selon Sciarrino

par Jean-François Lattarico 1 juin 2026
par Jean-François Lattarico 1 juin 2026

© Tanja Dorendorf

© Tanja Dorendorf

© Tanja Dorendorf

© Tanja Dorendorf

0 commentaires 1FacebookTwitterPinterestEmail
1,K

L'Agamennone, Théâtre municipal de Berne, samedi 30 mai 2026

Six ans après, Sciarrino revient à Eschyle qui lui a inspiré Il canto s’attrista, perché ?, bref opéra qui mettait déjà en scène Clytemnestre, Cassandre et Agamemnon. Dans son dernier opus, le compositeur sicilien nous rappelle que la tragédie grecque n’est jamais dissociée de son habillage musical. Une très grande réussite.

Le goût de Sciarrino pour les mythes littéraires est au cœur de plusieurs chefs-d’œuvre : Macbeth (d’après Shakespeare), Lohengrin (d’après Jules Laforgue), et Eschyle l’avait déjà inspiré pour une partition créée en 2020. En s’attaquant plus frontalement au premier volet de l’Orestie, le compositeur sicilien revient d’une certaine façon aux sources musicales de la tragédie. Dans sa remarquable édition d’Agamemnon (L’Arche, 2013), Florence Dupont rappelle la structure musicale de l’œuvre, indiquant en italique les passages chantés (chœurs et « airs ») qu’elle distingue de la déclamation pure. La version de Sciarrino condense la tragédie en deux actes brefs ne dépassant pas en tout une heure vingt d’une musique constamment tendue, d’une difficulté redoutable dans le registre aigu et suraigu et d’une force dramatique époustouflante.

Le dispositif scénique contribue grandement à cette tension palpable. Toute la scène est occupée par l’orchestre (une soixantaine de musiciens) et par les chœurs (une trentaine), tandis qu’une longue passerelle traverse obliquement la scène et la salle du théâtre ; la fosse surélevée, sur laquelle évoluent également les personnages, constitue ainsi la frontière tangible entre les deux espaces. On ne dira jamais assez l’importance de la spatialisation du son chez Sciarrino, qui passe notamment par une réorganisation de l’espace théâtral traditionnel. De la sorte, le spectateur éprouve l’illusion de se trouver dans un théâtre antique, illusion alimentée par le mur de pierre en fond de scène, affublée sur la droite d’une porte géante qui évoque à la fois les remparts de la ville d’Argos et la « skêné » du théâtre grec.

L’orchestre pléthorique sollicite surtout les vents (flûtes principalement) et les cordes, dans le registre aigu ; il accompagne souvent colla parte les interventions solistes, aboutissant ainsi, comme souvent chez Sciarrino, à une sorte de fusion primitive de la parole poétique et de la musique. Assez fidèle à l’hypotexte grec, l’opéra fait défiler tour à tour les principaux protagonistes, soulignant ainsi le point de vue de chacun (Clytemnestre, Agamemnon, le Héraut, Cassandre), avant que de brefs dialogues s’installent entre eux, lesquels dialoguent surtout avec le chœur, très présent, selon la fonction, bien loin d’être adventice, qu’il exerçait dans la tragédie grecque.

L’ouvrage débute par l’intervention du veilleur d’Argos dans ce qui fait office de prologue. Dans ce rôle en apparence secondaire, mais déjà très exigeant vocalement, Tobias Hechler impressionne par son timbre de contre-ténor puissant, précis, révélant un sens dramatique qui force le respect. On louera également son habileté à passer sans encombre du registre de poitrine au registre de tête dans une fluidité d’émission proprement stupéfiante. Les sons étirés, les glissandi chromatiques qui abondent dans cette partition comme dans toute l’œuvre de Sciarrino, font office de leitmotiv stylistique et renforcent la cohérence de l’ensemble. En outre, la prise de Troie, et sa destruction, nous vaut un des rares moments d’allégresse, symbolisé par des mouvements de danse (orchestrés efficacement par Jean-Philippe Gullois), dont la gestuelle désarticulée n’est pas sans rappeler l’iconographie des vases grecs. Apparaît alors Clytemnestre, somptueusement incarnée par la mezzo volcanique d’Iris van Wijnen: projection admirable, puissance sonore qui jamais n’obère une diction précise. Agamemnon, quant à lui, apparaît diminué, après sa victoire sur Troie, avançant péniblement à l’aide de cannes tripodes, une couronne sur la tête. Le baryton nord-irlandais Timothy Connor compose le personnage avec une grande justesse : hagard, et conscient d’être un meurtrier (il a sacrifié sa fille Iphigénie pour obtenir des vents favorables à sa navigation). L’orchestre est ici plus fourni, comme pour mieux souligner la gravité de l’acte. Stupéfiante est l’apparition de Cassandre, longue silhouette sombre emmitouflée dans une cape, le visage recouvert par une large capuche. Elle a les traits et la voix de Patricia Westley : son chant déclamatoire constamment tendu vers l’aigu et le suraigu, force le respect par sa maîtrise exceptionnelle, d’un naturel confondant. Elle avance telle une ombre et lorsque des néons aveuglants éclairent latéralement la passerelle (admirable trouvaille du metteur en scène David Hermann), la silhouette fantomatique disparaît dans l’obscurité et elle n’est plus qu’une voix, et quelle voix, qui mêle à son discours des mots de grec ancien. La stupeur – la tragédie a pour fonction de susciter la terreur et la pitié, et c’est sur les mots « douleur et pitié » que s’achève l’opéra – atteint son paroxysme lorsque Clytemnestre apporte fièrement les cadavres déchiquetés d’Agamemnon et de Cassandre mêlés à un tas de tissus dont ne dépasse qu’une main ensanglantée. La scène et toute la salle deviennent alors d’un rouge pourpre (lumières d’une efficace sobriété de Bernhard Bieri) pour mieux souligner l’absence de remords de la reine (« Non mi vergogno ») : suit un discours fondé sur la figure de l’hypotypose propre à la tragédie : la description détaillée de la scène du meurtre, preuve supplémentaire, s’il en était besoin, de l’importance du texte. Une mention spéciale pour le héraut impressionnant de William Meinert, basse caverneuse à faire trembler les pierres, ainsi que pour la phalange parfaite du Chor der Bühnen Bern, dirigée par Zsolt Czetner.

Sur la vaste scène du Stadttheater de Berne, Clément Lonca dirige le Berner Symphonieorchester avec une précision d’entomologiste. Salle comble et tonnerre d’applaudissements mérités pour cette création mondiale, en présence du compositeur presque octogénaire, manifestement ravi.

  • Si vous souhaitez publier un commentaire (dans l’encadré ci-dessous, en bas de page), merci de prendre connaissance auparavant de la « Charte des commentaires » ! / If you wish to post a comment (in the box below, at the bottom of the page), please read the “Comment Policy” first!
Les artistes

Cassandra : Patricia Westley
Clitemestra : Iris van Wijnen
Un veilleur : Tobias Hechler
Agamennone : Timothy Connor
Héraut : William Meinert
Un habitant d’Argos : Andries Cloete
Une habitante d’Argos : Alexandra Lewis
Une habitante d’Argos : Amber Opheim
Un habitant d’Argos : Peter Strömberg

 Berner Symphonieorchester : dir. Clément Lonca
Chor der Bühnen Bern : dir. Zsolt Czetner

Mise en scène : David Hermann
Scénographie : Bettina Meyer
Costumes : Axel Aust
Chorégraphie : Jean-Philippe Gullois
Dramaturgie : Rebekka Meyer
Lumières : Bernhard Bieri

Le programme

L’Agamennone

 Opéra en deux actes de Salvatore Sciarrino, livret de Fabio Cassadei Turroni et Salvatore Sciarrino, création mondiale le 30 mai 2026 au Stadttheater de Berne.

 

 

Stadttheater de Berne, représentation du 30 mai 2026.


 

image_printImprimer
David HermannClément LoncaPatricia WestleyIris van WijnenToboias HechlerTimothy Connor
0 commentaires 1 FacebookTwitterPinterestEmail
Jean-François Lattarico

Professeur des Universités en études italiennes à l'université Lyon 3 Jean Moulin, spécialiste de l'opéra des XVIIe et XVIIIe siècles. Il a publié l'édition critique des livrets de Busenello, ainsi qu'un ouvrage sur les animaux à l'opéra (Le chant des bêtes), tous deux parus chez Classiques Garnier.

Laisser un commentaire Annuler la réponse

Sauvegarder mes informations pour la prochaine fois.

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.

post précédent
Nice : Une Traviata qui crée l’événement grâce à son interprète et à la direction d’orchestre
prochain post
Découvrir le pansori coréen à l’Opéra de Montpellier

Vous allez aussi aimer...

Roméo et Juliette à La Monnaie : le...

14 octobre 2026

Même sans mariage, de charmantes Noces de Figaro...

14 octobre 2026

Opéra de Rome : un Falstaff milanais, mental et...

13 octobre 2026

Tarare de Salieri (1787) : un cas rare...

13 octobre 2026

Le Requiem de Verdi selon Jérémie Rhorer :...

11 octobre 2026

Gala de l’Opéra royal de Versailles aux Concerts...

11 octobre 2026

Le Crépuscule des dieux de Wagner à Bastille...

10 octobre 2026

« Faute et Pardon » au Festival Verdi 2027 de...

10 octobre 2026

À Lille, les voix de la magicienne Alcina...

9 octobre 2026

Wozzeck à Florence : Marie, gratia plena

8 octobre 2026

Humeurs

  • PAATA BURCHULADZE : UN AN DE PRISON, ET LE SILENCE ASSOURDISSANT DU MONDE LYRIQUE

    7 octobre 2026

En bref

  • Les brèves d’octobre –

    12 octobre 2026
  • La vidéo du mois : Gala aus dem Festspielhaus Baden-Baden – Anja Harteros, Ekaterina Gubanova, Jonas Kaufmann, Bryn Terfel et Marco Armiliato

    1 octobre 2026

La vidéo du mois

Édito

  • Édito de septembre –
    L’inaltérable modernité des chefs-d’œuvre

    7 octobre 2026

Suivez-nous…

Suivez-nous…

Commentaires récents

  • Hugues Rameau dans Le Crépuscule des dieux de Wagner à Bastille : pour les voix et la musique
  • Jean-Jacques van Weinan dans PAATA BURCHULADZE : UN AN DE PRISON, ET LE SILENCE ASSOURDISSANT DU MONDE LYRIQUE
  • Jean-Jacques van Weinan dans À Lille, les voix de la magicienne Alcina enchantent dans la confusion des genres
  • Marylise Ty dans Le Crépuscule des dieux de Wagner à Bastille : pour les voix et la musique
  • Hugues Rameau dans A l’Opéra de Nice, une rentrée de folie avec Orlando de Haendel

Première loge

Facebook Twitter Linkedin Youtube Email Soundcloud

Keep me signed in until I sign out

Forgot your password?

Login/Register

Keep me signed in until I sign out

Forgot your password?

Rechercher

Archives

  • Facebook
  • Twitter
  • Youtube
  • Email
Première Loge
  • Accueil
  • À Voir
  • Avant-concerts
  • Vu pour vous
  • Artistes
  • Œuvres
  • Médiathèque
  • Humeurs

A découvrirx

Roméo et Juliette à La Monnaie...

14 octobre 2026

Même sans mariage, de charmantes Noces...

14 octobre 2026

Opéra de Rome : un Falstaff milanais,...

13 octobre 2026