Cronaca di un amore. Callas e Pasolini, Teatro Municipale di Piacenza, vendredi 27 mars 2026
Cronaca di un amore de Davide Tramontano évoque la rencontre entre Maria Callas et Pier Paolo Pasolini en évitant la tentation du biopic. Entre absence et impossibilité de communiquer, il transforme leur relation en une réflexion sur l’amour impossible. Une écriture fluide, des personnages fragmentés et une mise en scène symbolique donnent corps à un théâtre qui ne raconte pas mais interroge, laissant ouverte la question du sens d’aimer.
Callas et Pasolini : ni une commémoration, ni une narration, mais un questionnement et une œuvre « en suspens »
Il y a quelque chose de vertigineusement actuel — et en même temps d’irrémédiablement ancré dans le XXe siècle — dans Chronique d’un amour. Callas et Pasolini, la nouvelle œuvre présentée (sur commande) au Teatro Municipale di Piacenza et confiée au talent, étonnamment mûr, du jeune Davide Tramontano, âgé de vingt-six ans. Un titre qui s’inscrit avec justesse entre deux anniversaires qui projettent de longues ombres sur la culture italienne : le cinquantième anniversaire de la mort de Pier Paolo Pasolini en 2025 et celui de Maria Callas en 2027. Rien à voir pourtant avec une quelconque commémoration : ici, on ne célèbre pas, on fouille…
Deuxième œuvre théâtrale du compositeur après l’acte unique Mother, cet opéra en deux actes, sur un livret d’Alberto Mattioli, prend pour point de départ un épisode connu — la rencontre entre Maria Callas et Pier Paolo Pasolini sur le tournage de Medea en 1969 — pour le déconstruire pièce par pièce.
Aucune reconstitution philologique, aucun vernis de biopic lyrique : Chronique d’un amour fuit le didactisme ; au contraire, l’œuvre avance par soustraction, par vides, par silences. Et surtout par écoute. Non pas tant des paroles prononcées que de celles qui demeurent en suspens, absentes, impossibles.
Le premier mérite de l’œuvre est précisément celui-ci : éviter le piège, toujours aux aguets, du musée en musique. Il n’y a aucune trace d’hagiographie, ni pour la diva ni pour le poète. Pas de cartes postales callassiennes, aucun cliché pasolinien.
Au contraire, l’histoire réelle — ce lien énigmatique et jamais véritablement accompli — est transfigurée en une réflexion sur l’amour impossible. « Vrai bien qu’impossible », comme le définit lui-même Davide Tramontano. Un amour qui, peut-être, trouve précisément dans son impossibilité une forme plus authentique, plus radicale.
Le choix dramaturgique d’Alberto Mattioli est, à cet égard, décisif. La « chronique » évoquée par le titre est une fausse piste, presque ironique. Ici, on ne raconte pas une histoire : on met en scène une distance. Le cœur battant de l’œuvre n’est pas le dialogue, mais la rencontre manquée. Deux monologues parallèles, deux lignes émotionnelles qui se rapprochent sans jamais réellement se toucher. Et la fin — ce « non-duo » qui laisse les protagonistes irrémédiablement seuls — résonne comme une déclaration poétique limpide, presque cruelle dans son honnêteté.
Une musique de l’absence
Davide Tramontano construit une partition qui échappe autant au mélodrame traditionnel qu’aux rigidités de certaines avant-gardes académiques. Son écriture est fluide, mobile, traversée de glissements constants entre présent et mémoire, entre réalité et projection. L’orchestre n’accompagne pas : il agit. C’est une matière vivante, une pensée qui devient son, une émotion qui s’incarne dans le timbre. On y perçoit une leçon du XXe siècle intériorisée — à partir de Benjamin Britten — mais jamais exhibée, jamais maniériste. Le résultat est une texture sonore qui respire, se contracte, se dissout.
Les deux figures centrales trouvent une définition musicale précise. Maria Callas — la diva, la figure publique, la femme vivant dans le luxe et le solitude — évolue dans une vocalité plus lyrique, suspendue, presque évanescente. Pier Paolo Pasolini, en revanche — antibourgeois, scandaleux, radical — est confié à une dimension plus déclamée, concrète, parfois âpre. Si la Callas semble flotter dans une musicalité éthérée, Pasolini s’enfonce dans une matière sonore plus dense, plus terrestre. Deux mondes qui se frôlent sans jamais se fondre.
De la trame musicale émergent, çà et là, des échos opératiques qui fonctionnent comme des traces de mémoire : des citations vocales de Lucia di Lammermoor ou de La sonnambula, ou encore des réminiscences orchestrales plus discrètes, comme le thème de « Amami Alfredo » confié au hautbois — une présence ténue, presque subliminale. L’Orchestra Filarmonica Italiana, sous la direction attentive et sensible de Enrico Lombardi, restitue une palette de timbres toujours transparente, ciselée avec finesse, sans jamais donner l’impression d’écraser. Sa direction ne se limite pas à soutenir : elle dialogue constamment avec la scène, construisant un tissu sonore qui laisse toute sa place aux voix sans jamais s’appauvrir. La complicité entre orchestre et chanteurs est manifeste : respirations communes, attaques partagées, sensation de flux continu qui rend justice à l’écriture mobile de Davide Tramontano.
Mais c’est peut-être dans la gestion de l’absence que l’œuvre trouve sa signature la plus originale. Absence physique, bien sûr — un amour jamais consommé — mais aussi symbolique : l’impossibilité de coïncider avec soi-même. Davide Tramontano parle ouvertement de « dramaturgie de l’absence », et le concept se traduit sur scène avec cohérence. Maria Callas n’est jamais seulement Callas : elle est Maria, une femme qui aspire à être aimée pour ce qu’elle est, et non pour ce qu’elle représente. Pier Paolo Pasolini, de son côté, n’est pas le poète corsaire, mais un homme traversé de contradictions, incapable d’habiter pleinement ses relations.
Tous deux apparaissent comme des figures scindées, incomplètes, marquées par des tensions irrésolues — et précisément pour cela profondément humaines. L’œuvre évite tout psychologisme facile, toute tentation d’expliquer ou d’enfermer les personnages dans une définition rassurante. Elle les laisse ouverts, vulnérables, exposés. Maria Callas émerge comme une figure fragile, marquée par les désillusions et une quête obstinée d’authenticité. Pier Paolo Pasolini est saisi dans son rapport complexe au désir, à la solitude, à l’impossibilité d’aimer selon des codes « normatifs ».
Dans ce jeu de réfractions, les personnages secondaires assument un rôle tout sauf marginal. La Mère et le Garçon ne sont pas de simples seconds rôles, mais des projections, des miroirs déformants, des clés d’interprétation.
La Mère introduit une dimension presque psychanalytique : le lien avec Pier Paolo Pasolini devient une lentille à travers laquelle se lit son incapacité à entrer en relation. Le Garçon, quant à lui, incarne une dimension physique concrète, une dimension érotique qui échappe autant à Pier Paolo Pasolini qu’à Maria Callas. Ensemble, ils construisent un système de relations oscillant entre réalisme et symbole.
Malgré son ancrage dans des figures emblématiques du XXe siècle, Chronique d’un amour parle avec force au présent. Il n’y a ni nostalgie ni complaisance rétrospective. Au contraire, l’œuvre interroge notre manière contemporaine de vivre les relations. À une époque de connexions incessantes et de communications immédiates, elle met en scène l’incommunicabilité la plus radicale. Un paradoxe seulement apparent : car l’amour, semble suggérer le livret, demeure toujours un territoire de malentendus, de projections et de distance.
Le thème de l’« amour différent », marqué par des obstacles sociaux et culturels, traverse l’œuvre sans jamais se transformer en manifeste. La relation entre Maria Callas et Pier Paolo Pasolini devient un prisme à travers lequel observer les tensions entre désir individuel et normes collectives. Mais tout passe par une écriture qui privilégie la complexité et refuse la simplification.
Sur le plan théâtral, l’œuvre démontre une remarquable capacité à alterner les registres. À côté des moments introspectifs, émergent des épisodes d’une forte intensité dramatique — comme les duos entre Pier Paolo Pasolini et le Garçon — où la musique devient plus nerveuse, plus incisive, presque tranchante. Ici, le théâtre prend le dessus, et les contradictions du protagoniste se manifestent avec une crudité désarmante.
Une réalisation musicale et scénique remarquable
Carmela Remigio se jette avec son enthousiasme habituel et une grande générosité dans le rôle de la Divina, en s’offrant presque elle-même dans le portrait qu’elle dessine. Elle renonce à « faire la Callas » : aucune recherche du timbre callassien, aucun maniérisme hérité de la grande tradition. Elle restitue au contraire une femme, un être humain traversé de failles, d’hésitations, de désirs non résolus. En modelant les phrases, en travaillant davantage les nuances que les élans, elle parvient à épouser l’écriture de Davide Tramontano, qui demande à la voix non pas tant de s’imposer que de s’insinuer, d’habiter les interstices entre parole et son.
Bruno Taddia s’intègre à la structure multiple du personnage, aux différents Pasolini présents sur scène, en maintenant une cohérence profonde tout en traversant des registres variés : il ne les sépare pas en compartiments étanches, mais les laisse s’interpénétrer, comme cela se produit dans la conscience réelle. Les moments en duo avec le Garçon sont particulièrement réussis : Taddia y laisse émerger sans filtre les contradictions du personnage. Sa vocalité y devient plus tranchante, plus à découvert, et le contrôle de la ligne cède volontairement la place à une urgence expressive accrue.
Didier Pieri dessine avec une grande efficacité la figure du Garçon, tandis que Caterina Meldolesi met sa belle voix au service du personnage de la Mère. Tous deux, par leurs interprétations, confirment l’importance, loin d’être secondaire, de ces deux rôles.
La mise en scène, signée Davide Livermore et Mercedes Martini, saisit avec précision ces ambivalences en construisant un espace scénique à la fois concret et mental. Sur scène évoluent plusieurs alter ego des protagonistes : deux Callas (la diva et la femme), quatre Pasolini (le poète, le réalisateur, le penseur, l’homme blessé). Une démultiplication qui donne à voir la fragmentation intérieure des personnages. Le Garçon évoque explicitement les traits et les manières de Ninetto Davoli, tandis que la figure de la Mère épouse les contours simples et concrets de Susanna Colussi.
La scénographie d’Eleonora Peronetti reprend celle déjà appréciée pour Il lutto di addice ad Elettra, en créant un environnement presque abstrait. Les images, souvent filtrées et stratifiées, dialoguent avec la musique en en amplifiant les résonances. L’apport vidéo de D-Wok renonce à la spectaculaire digitalisation habituelle pour miser sur des photographies en noir et blanc : un fonds visuel qui devient mémoire partagée. Les costumes d’Anna Verde et les lumières d’Aldo Mantovani complètent un dispositif scénique cohérent, jamais envahissant.
In fine, Chronique d’un amour s’impose comme une proposition intéressante dans le paysage de la nouvelle musique italienne. Non pas tant pour une supposée « nouveauté » linguistique — qui existe néanmoins — mais pour son ambition : utiliser le théâtre musical comme instrument d’investigation, et non comme simple représentation. Un théâtre qui ne raconte pas, mais interroge. Qui n’offre pas de réponses, mais ouvre des questions.
Et c’est peut-être là son point fort. L’œuvre ne prétend pas nous dire ce qu’a réellement été l’amour entre Maria Callas et Pier Paolo Pasolini. Elle ne défait pas le nœud, ne boucle pas le cercle. Elle nous laisse plutôt face à un questionnement simple et vertigineux : est-il possible d’aimer sans posséder ? Est-il possible de se rencontrer vraiment, ou toute relation est-elle destinée à rester, au moins en partie, inachevée ?
Lorsque, au finale, les deux protagonistes restent seuls — « seul/e », à l’unisson — il n’y a ni catharsis, ni consolation. Seul demeure un silence dense, chargé, habité. Un silence qui continue de résonner bien au-delà de la dernière note. Et qui, peut-être, constitue la réponse la plus sincère que le théâtre puisse offrir.
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Retrouvez le compositeur Davide Tramontano en interview ici !
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Maria Callas : Carmela Remigio
Pier Paolo Pasolini : Bruno Taddia
La Madre : Caterina Meldolesi
Il Ragazzo : Didier Pieri
Orchestra filarmonica italiana, dir. Enrico Lombardi
Mise en scène : Davide Livermore et Mercedes Martini
Décors : Eleonora Peronetti
Assistante aux décors : Paola Grandi
Costumes : Anna Verde
Assistante aux costumes : Francesca Sartorio
Lumières : Aldo Mantovani
Video : D-Wok
Cronaco di un amore. Callas e Pasolini
Opéra en deux actes de Davide Tramontano, livret d’Alberto Mattioli, créé à la Fondazione teatri di Piacenza le mercredi 25 mars 2026.
Piacenza, Teatro Municipale, représentation du vendredi 27 mars 2026.

