La Flûte enchantée, Opéra de Bordeaux, vendredi 27 mars 2026
À l’Opéra National de Bordeaux, Julien Duval signe une Flûte enchantée lisible, élégante et généreuse, qui privilégie l’enchantement de la fable à l’architecture symbolique.
Il y a des soirs où La Flûte enchantée rappelle d’abord qu’elle est un conte. Non pas une machine symbolique qu’il faudrait à tout prix surligner, mais un théâtre d’images, de seuils, de peurs apprivoisées, de contrastes lisibles, d’apparitions capables de parler à tous. La nouvelle production de Julien Duval à l’Opéra National de Bordeaux suit clairement cette voie, et il faut lui rendre cette justice : elle le fait avec cohérence, élégance et un sens très sûr de la lisibilité scénique. On y passe un bon moment, souvent même très bon, et l’on comprend sans peine que les enfants, à la sortie, puissent être ravis.
Dès l’ouverture, le spectacle donne le ton. Le serpent n’est pas seulement la menace du conte. Il devient une figure d’ordonnateur, entouré de présences de mort qui rôdent autour de berceaux comme autour de destinées déjà écrites. L’image est forte, immédiatement marquante, et suffit à poser ce monde parallèle que développera toute la soirée. Car l’une des belles idées du spectacle est bien là : la nature n’y apparaît jamais comme simple paysage, mais comme puissance stylisée, suspendue, renversée, comme si nous étions passés de l’autre côté du miroir, dans le monde des esprits plus que dans celui, matériel, des hommes.
Le premier acte baigne ainsi dans une lumière éclatante, presque immaculée, faite de voiles, de transparences et de surfaces lavées, qui donnent au plateau une allure de songe très composé. La scénographie d’Olivier Thomas y joue un rôle central, en créant un espace lisible, respirant, ouvert à l’apparition. Les costumes inventifs d’Aude Desigaux prolongent cette réussite en faisant de chaque personnage une figure immédiatement identifiable. Tamino en prince bleu, les Dames en grandes masses sombres, Papageno en gros poussin jaune sympathique et sautillant, Papagena en apparition tendre et fantasque : tout cela fonctionne sans lourdeur, avec un sens très juste de la caractérisation. Quant à la lumière d’Anna Tubiana, elle donne au spectacle sa respiration la plus expressive, tantôt frontale et solaire, tantôt plus secrète. La scène de la Reine de la nuit, éclairée à la bougie, compte d’ailleurs parmi les plus belles réussites visuelles de la soirée.
Cette Flûte n’est jamais décevante. Elle séduit, elle raconte, elle emporte. Mais elle gomme partiellement la portée initiatique de l’ouvrage. On pourra le regretter si l’on attend de l’œuvre une architecture symbolique plus nettement affirmée. On pourra aussi reconnaître que Julien Duval fait ici un autre pari : celui de la clarté, de l’adresse directe, d’un théâtre capable de parler sans mode d’emploi. De ce point de vue, la réaction très positive de la salle lui donne raison. Et si la dimension initiatique est un peu gommée, les grandes valeurs de l’ouvrage, elles, restent bien là : la puissance de la force, l’essence de la sagesse et la perfection de beauté.
Le deuxième acte confirme ce choix sans basculer entièrement dans les ténèbres. La pénombre se réserve surtout aux épreuves, et ce contraste est bien ménagé. Le climat y devient plus puissant, servi par des couleurs changeantes selon les éléments de la nature et par une impression réussie de descente à l’intérieur de la terre. Autour de Sarastro, en revanche, le spectacle reste dans une blancheur plus sereine, et le personnage lui-même est traité moins comme hiérarque redoutable que comme figure paternelle et débonnaire. La danse « rituelle » finale prête davantage à sourire qu’à frémir, mais elle n’annule pas le plaisir réel de la soirée. Elle dit surtout le choix dramaturgique de cette production : préférer la fable au vertige du symbole.
En fosse, Joseph Swensen privilégie une pulsation noble plutôt que mordante. Sa direction est efficace, théâtrale sans agitation, et l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine ne manque ni de transparence ni d’une certaine verdeur de cordes très vivante. La fosse respire avec les chanteurs, les équilibres sont globalement bien tenus, même si les scènes avec les trois Dames laissent parfois une impression plus floue. Il manque cependant un supplément de poésie et de souplesse dans les changements de registre. Sa direction se montre en revanche particulièrement efficace dans les scènes périlleuses avec les trois enfants de la Jeune Académie Vocale Aquitaine, dont la présence est belle malgré quelques difficultés vocales. Avec le Chœur de l’Opéra national de Bordeaux, préparé par Salvatore Caputo, chaque intervention gagne d’un coup en assise et en épaisseur. Dans La Flûte enchantée, les ensembles ne servent jamais de décor sonore : ils fondent un monde et, ici, ce monde existe pleinement.
Côté plateau, Omar Mancini et Elena Villalòn forment un couple de Tamino et Pamina d’une belle jeunesse, sincère et touchant. À lui, la tenue héroïque de la ligne. À elle, un grain de voix plus corsé qu’à l’accoutumée, qui donne au personnage un relief particulier. Julia Knecht impose une Reine de la nuit de forte présence dramatique, aux vocalises bien négociées et aux suraigus puissants, malgré une homogénéité des registres perfectible. Jean Teitgen, en Sarastro, déploie son habituelle majesté dans une lecture que la mise en scène incline vers la bonté paternelle. Thomas Dolié trouve en Papageno un terrain de jeu idéal : bonhomme à souhait, d’un naturel verbal exquis, il fait de chaque intervention un bonheur de théâtre. Sa Papagena, Sofia Kirwan-Baez, partage ce même naturel heureux. Julie Goussot, Axelle Saint-Cirel et Anouk Defontenay composent un trio de Dames qu’on a connu ailleurs plus piquant, plus acéré peut-être, mais qui s’acquitte ici avec une élégance très sûre, tant vocale que scénique, de sa mission. Mathias Vidal apporte à Monostatos un vrai relief dramatique. Quant à Ugo Rabec l’Orateur), annoncé souffrant, il assure les textes parlés tandis que la partie chantée est doublée par Andoni Etcharren, ce qui permet de sauver avec intelligence et talent une situation délicate. Luc Seignette et Simon Solas pour les deux Prêtres, Zachary McCulloch et Loïck Cassin en Hommes d’armes, assurent avec efficacité des interventions brèves mais bien tenues, au service de la solide charpente collective de la soirée.
Belle, lisible, soignée, inventive sans être pesante, cette Flûte enchantée bordelaise ne cherche pas à percer tous les mystères de l’œuvre. Elle en choisit un, peut-être le plus simple et le plus difficile à défendre sans mièvrerie : celui de la fable. Et elle le défend assez bien pour que la salle s’y abandonne avec plaisir. Si le critique, lui, reste parfois sur le seuil, c’est peut-être qu’il voulait davantage de symbole là où le spectacle préfère encore l’enchantement… ou qu’il a perdu son âme d’enfant.
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Tamino : Omar Mancini
Pamina : Elena Villalòn
Papageno: Thomas Dolié
Sarastro : Jean Teitgen
Reine de la Nuit : Julia Knecht
Papagena : Marie Petit-Despierres
Première Dame : Julie Goussot
Deuxième Dame : Axelle Saint-Cirel
Troisième Dame : Anouk Defontenay
Monostatos : Mathias Vidal
Orateur : Ugo Rabec (parlé) / Andoni Etcharren (chant)
Premier et second prêtre : Luc Seignette et Simon Solas
Hommes d’armes : Zachary McCulloch et Loïck Cassin
Orchestre National Bordeaux Aquitaine, dir. Joseph Swensen
Chœur de l’Opéra National de Bordeaux, dir. Salvatore Caputo
Jeune Académie Vocale Aquitaine, dir. Marie Chavanel
Mise en scène : Julien Duval
Scénographie : Olivier Thomas
Costumes : Aude Desigaux
Création lumière : Anna Tubiana
Die Zauberflöte (La Flûte enchantée)
Singspiel en deux actes de Wolfgang Amadeus Mozart, livret d’Emanuel Schikaneder, créé à Vienne en 1791.
Grand-Théâtre, Opéra National de Bordeaux, représentation du vendredi 27 mars 2026.

