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ProductionCompte renduVu pour vous

Les festivals de l’été –
Torre del Lago : La bohème, vérisme… ou plutôt Vérité !

par Hervé Casini 7 août 2026
par Hervé Casini 7 août 2026

© Festival Puccini Torre del Lage / Andreuccetti

© Festival Puccini Torre del Lage / Andreuccetti

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La bohème, Festival Puccini Torre del Lago, jeudi 6 juillet 2026

Dans un spectacle reproduisant, avec une fidélité amoureuse pour la période, le Paris de la deuxième moitié du XIXe siècle, la reprise de la mise en scène de La bohème signée, à l’origine, par le grand cinéaste Ettore Scola, donne aux « petites choses discrètes et modestes » caractéristiques des Scènes d’Henry Murger, revues par les librettistes de Puccini, toute leur importance capitale sans pour autant noyer le propos d’une partition au naturalisme épuré.

Une vision aux belles intuitions qui émeut par la vérité simple des sentiments humains qui en émane

Venant d’un cinéaste au parcours artistique largement tourné vers la peinture psychologique, à l’œil de la caméra, des sentiments humains, il n’était pas étonnant de retrouver, au détour d’un geste ou d’une action scénique, certaines des caractéristiques chères à l’auteur d’Una giornata particolare et de Passione d’amore. Avec nos bohèmes, nous sommes ainsi face à six personnages en quête d’amour – pour paraphraser la pièce de théâtre de Pirandello – qui n’ont nullement besoin d’une transposition sur la lune ou dans la France de l’hécatombe des premières décennies de l’épidémie de Sida pour faire ressentir au spectateur leur mal de vivre ou leur quête d’idéal.

Les intuitions scéniques d’Ettore Scola, reprises aujourd’hui par Marco Scola di Mambro, donnent aux lumières, signées Valerio Alfieri, une émouvante valeur poétique et viennent parfaitement se lover dans la scénographie de Luciano Ricceri qui fait des toits, des luminaires, des cheminées fumantes et des enseignes de Paris (hôtel, café, librairie…) le personnage principal de l’ouvrage, comme l’avait subtilement pressenti Claude Debussy, lorsqu’il écrivait « Personne n’a mieux décrit Paris que Puccini ». Parmi ces jolies intuitions, on apprécie tout particulièrement ce figurant incarnant Manet qui, en plein Quartier Latin, pendant l’acte II, est en train de donner vie au Déjeuner sur l’herbe ou ce Désossé tout droit sorti d’un tableau de Toulouse Lautrec. Quant à Musette, elle est assez scéniquement proche de ces divettes dont raffolait le cinéma français de l’avant- guerre, que l’on songe à Yvonne Printemps ou à Danielle Darrieux ! Pour la première fois, depuis longtemps, le tableau naturaliste du début du troisième acte, à la barrière d’Enfer, permet de parfaitement comprendre cette tranche de vie économique de la cité, tant il n’y manque aucun rôle, aucun métier, aucun bruissement dans ce Paris enneigé qui s’éveille doucement. Dans les gestes de chacun des personnages, principaux comme secondaires, rien ici n’est laissé au hasard et les costumes de Cristina Da Rold, parfaitement en adéquation avec la période historique, viennent se fondre avec une touchante simplicité poétique à cette évocation scénique particulièrement réussie.

Une compagnie homogène au service d’une partition qui aurait gagnée à être davantage mise en relief par la direction d’orchestre

Dans La bohème plus que dans toute autre production du maître lucquois, il n’est pas besoin d’une distribution de stars pour faire une grande soirée lyrique… à condition de disposer d’une direction d’orchestre qui parvienne, dès les premières notes et jusqu’à l’épilogue orchestral auquel Puccini confie la fin de sa partition, à mettre en exergue la qualité exceptionnelle de la pâte musicale ici présente. Force est de constater que, ce soir, le compte n’y est pas totalement. Même si la direction de Francesco Ivan Ciampa – venu remplacer au quasi pied levé Antonino Flogliani, initialement prévu – est particulièrement attentive à toutes les nuances de l’impressionnisme musical puccinien et si la phalange orchestrale du festival fait tout ce qu’il faut pour donner à entendre un travail de précision rigoureuse, sans aucun accroc – ce qui est déjà beaucoup dans ce type de manifestation estivale à l’extérieur où, la grosse chaleur n’arrangeant rien, les musiciens ne jouent pas toujours dans des conditions idéales – il manque, cependant, cette science indéfinissable des dosages, faite de contrastes et de clairs-obscurs, pour permettre à paroles et musique de nous amener très loin dans le discours musical. A l’exception d’un dernier acte orchestralement bouleversant, on reste ainsi un peu en deçà des attentes, même si cette direction orchestrale reste totalement efficace.

Disposant d’un chœur d’enfants à la justesse salutaire – placé sous la direction de Sonia Franzese – et d’un impeccable chœur maison – direction Marco Faelli – la distribution de cette Bohème peut compter sur un plateau vocal parfaitement homogène où les rôles de composition sont évidemment nombreux : du Parpignol de Nicola Pamio au Benoît de Claudio Ottino en passant par l’Alcindoro de Stefano Marchisio, tous s’inscrivent, ce soir, dans la grande tradition italienne d’un théâtre chanté qui continue à donner de beaux résultats dans les théâtres de région de la Péninsule.

Dans sa « Vecchia zimarra », le Colline d’Adolfo Corrado donne à entendre une voix claire mais au timbre de véritable basse, tandis qu’Alberto Petricca fait preuve en Schaunard d’une envergure vocale de belle facture.

Fort de son succès, en Sharpless, ici même l’été dernier, puis de son Macbeth entendu à Turin , au printemps (un rôle qu’il reprendra à la rentrée à l’Opéra Royal deWallonie-Liège), Luca Micheletti fait de Marcello un véritable alter ego de Rodolfo : la voix est magnifiquement projetée et l’autorité vocale est bien présente dans une interprétation, comme toujours, théâtralement subtile.

A ses côtés, nous découvrions la Musette d’Elisa Balbo qui donne à son personnage non seulement le charisme cinématographique voulu par la mise en scène de De Sica mais, également, un impact vocal naturel, dépourvu de tout effet facile : « Quando m’en vo », chanté avec un sourire dans la voix non dépourvu de mélancolie – et sans stridence dans l’aigu ! – redevient enfin autre chose qu’un simple air « carte de visite ». On aura plaisir à ré-entendre cette soprano d’origine ligurienne dans une salle à l’acoustique plus adaptée à ses beaux moyens.

Beaucoup d’amateurs de belles voix semblaient s’être déplacés pour écouter Freddie De Tommaso : au stade actuel de sa carrière, le désormais célèbre ténor italo-britannique n’a aucune difficulté pour chanter un Rodolfo à la voix ensoleillée et égale sur tout l’ambitus. Que ce soit dans « Che gelida manina » ou dans « Dal mio cervel sbocciano i canti », De Tommaso fait entendre une voix solide mais jamais avare de nuances et ce d’autant plus que la personnification du rôle est particulièrement émouvante et sans excès. Au troisième acte, dans les phrases bouleversantes « Mimi è una civetta… Mimi è tanto malata », puis dans le quatuor qui termine l’acte, on a plaisir à entendre « la » voix du rôle, celle d’un authentique ténor lyrique en pleine possession de ses moyens qui, espérons-le, n’émaillera pas trop vite un matériau de la plus belle composition.

Triomphante à l’applaudimètre final, Valeria Sepe – déjà Cio-Cio-San l’été dernier -, dispose de toutes les cartes pour faire de sa Mimi une interprétation marquante de cette soixante-douzième édition du festival de Torre del Lago. Dès son entrée dans la mansarde de Rodolfo, l’interprète sait émouvoir par le geste, subtil mélange de retenue et de simplicité non feinte, vocalement incarné dans un «  Si, mi chiamano Mimi » de haute école. On remarquera, de nouveau, ce parfait alliage dans la manière dont, au café Momus, cette belle Mimi se coiffe un instant de ce bonnet – fidèle ainsi au livret ! -, accessoire bouleversant que l’on retrouvera, sur un mode pathétique, lors de la scène finale où Valeria Sepe sait être particulièrement touchante. Si, dans cette production, Marcello est le double de Rodolfo, on peut également dire que Mimi présente ici l’autre visage de Musette : ainsi, c’est bien à une femme déterminée dans ses choix que l’on a affaire ici et non à une fragile cousette, déjà malade dès son entrée en scène !
Disposant du matériau vocal de grand soprano lyrique indispensable au rôle, la chanteuse napolitaine confirme toutes les qualités que l’on a déjà eu l’occasion de relever chez elle : élégance du fraseggio puccinien, si spécifique, qualités de souffle et de maintien de la note sans appui intempestif, facilité pour rendre pleine la couleur des notes diaphanes du dernier acte, au moment des réminiscences musicales (« Piangi ? Sto bene… Pianger così perchè ?… Qui, amor, sempre con te… Le mani… al caldo… e… dormire… »). En chantant exactement les rôles que ses moyens naturels lui permettent d’aborder, à ce jour, Valeria Sepe a vraisemblablement aujourd’hui de belles opportunités de carrière internationale qui s’offrent à elle et l’on ne peut que s’en réjouir !

Cent trente ans tout juste après sa création au Teatro Regio de Turin, La bohème poursuit ainsi sa course triomphale pour le plus grand bonheur des auditeurs d’hier, d’aujourd’hui et de demain !

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Les artistes

Rodolfo : Freddie de Tommaso
Mimi : Valeria Sepe
Marcello : Luca Micheletti
Musetta :  Elisa Balbo
Schaunard : Alberto Petricca
Colline : Adolfo Corrado
Benoît : Claudio Ottino
Alcindoro : Stefano Marchisio
Parpignol : Nicola Pamio
Un sergent des douanes : Lorenzo Barbieri
Un douanier : Luigi Cirillo

Chœur du festival Puccini, direction : Marco Faelli
Chœur d’enfants du festival Puccini, direction : Sonia Franzese
Orchestre du festival Puccini, direction : Francesco Ivan Ciampa

Mise en scène : Ettore Scola, reprise par Marco Scola di Mambro
Scénographie : Luciano Ricceri
Costumes : Cristina Da Rold
Lumières : Valerio Alfieri

Orchestre du festival Puccini, direction : Francesco Ivan Ciampa

Le programme

La bohème

Opéra en quatre actes de Giacomo Puccini, livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica d’après Scènes de la vie de bohème d’Henry Murger, créé au Teatro Regio de Turin le 1er février 1896.

Festival Puccini de Torre del lago, représentation du jeudi 6 juillet 2026.

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Freddie De TommasoEttore ScolaLuca MichelettiFrancesco Ivan CiampaElisa BalboValeria Sepe
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Hervé Casini

Hervé Casini est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, docteur en littérature française à Aix-Marseille Université et Secrétaire Général du Museon Arlaten (Musée d’ethnographie provençale). Collaborateur de diverses revues (Revue Marseille, Opérette-Théâtre Musical, Résonances Lyriques…), il anime un séminaire consacré au « Voyage lyrique à travers l’Europe (XIXe-XXe siècle) à l’Université d’Aix-Marseille et est régulièrement amené à collaborer avec des théâtres et associations lyriques dans le cadre de conférences et colloques.

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