Ercole amante, Opéra Bastille, jeudi 28 mai 2026
Une des rares compositrices à avoir franchi les portes de l’Opéra de Paris, Antonia Bembo (v. 1643‑v. 1715) voit renaître son Ercole amante sur la vaste scène de l’Opéra Bastille. La mise en scène de Netia Jones joue des codes baroques et contemporains, créant des décalages visuels assumés. Dans la fosse, Leonardo García Alarcón insuffle, comme à son habitude, une fantaisie orchestrale qui répond parfaitement à l’imaginaire scénique.
Histoire de dieux et de mortels, traversée de passions et de revirements
Ercole amante met en scène un Hercule vieillissant, fou d’amour pour Iole, promise à son fils Hyllus. Le héros a tué le père de la jeune femme, qui préférait l’union des deux amants. Dans les jardins d’Eochalie, Vénus ensorcelle Iole : la princesse oublie le meurtre et se déclare à Hercule, sous les yeux d’Hyllus. Junon brise l’enchantement ; Iole tente de tuer le héros endormi, mais Hyllus s’interpose. Réveillé, Hercule croit à une trahison et renie sa famille : son épouse Déjanire est exilée, Hyllus enfermé au bord de la mer. Depuis sa geôle, le jeune homme apprend qu’Iole accepte d’épouser Hercule pour le sauver ; désespéré, il se jette à la mer, mais Neptune le recueille. Déjanire, errant dans la nécropole, croit son fils mort. L’ombre d’Eutyre surgit pour maudire l’union d’Hercule et d’Iole. Sur les conseils de Lychas, Iole remet au héros la tunique de Nessus : elle s’embrase et le consume. Hyllus réapparaît alors, vivant. Junon annonce qu’Hercule, devenu dieu, est monté dans l’Olympe. Elle unit enfin Hyllus et Iole, tandis que le héros divinisé promet un âge d’or.
Une lecture contemporaine d’un mythe éclaté
Dans cette intrigue où dieux et mortels se croisent, l’intention première d’exalter la gloire du souverain s’estompe au profit d’une vision plus libre. Netia Jones déplace subtilement le centre de gravité : la grandeur héroïque laisse place à une évocation de la célébrité, son éclat, son pouvoir de séduction. Les serviteurs du palais empruntent ainsi l’allure d’un Karl Lagarfeld, tandis que Junon et Vénus apparaissent en robes de soirée éclatantes, silhouettes presque sorties d’un tapis rouge. Les infirmières‑gouvernantes, seringue de Botox à la main, manipulent l’élixir d’amour destiné à Iole, geste à la fois ironique et parfaitement intégré à l’esthétique du spectacle.
Le jardin à la française devient un espace de loisirs où l’on court, où l’on joue au badminton et à l’escrime, dans une chorégraphie vive de Maud Le Pladec. Dans le palais, les sculptures d’Hercule se multiplient, comme si l’image du héros devait se réaffirmer à chaque instant. La prison marine d’Hyllus, construite en métal, évoque un échafaudage contemporain, fragile et brutal à la fois. La vidéo, omniprésente, structure l’espace : fenêtres du palais, décors intérieurs mouvants, barque du Page filmée en direct, scores de badminton qui s’affichent et disparaissent. L’ensemble compose une lecture ludique, inventive, qui assume pleinement son décalage pour mieux éclairer le mythe.
Une direction vive et un plateau éclatant
Comme à l’accoutumée, Leonardo García Alarcón colore l’orchestration de touches personnelles (sifflet, métallophone, castagnettes…), ici en parfait écho à la scénographie. Sa direction entraîne musiciens et chanteurs dans une énergie continue, révélant les richesses d’une partition de Bembo solidement construite à travers l’interprétation entrainante des musiciens de Cappella Mediterranea et les chanteurs du Chœur de Chambre de Namur.
Le plateau vocal, lui, se distingue par son homogénéité et par la qualité d’incarnation de chacun. Habituées de la maison, Sandrine Piau (Vénus) et Julie Fuchs (Junon) déploient une palette expressive d’une grande finesse : souplesse des lignes, agilité lumineuse, mais aussi une autorité naturelle qui donne à ses interventions un éclat particulier. Parmi les nombreux artistes qui font leurs débuts à l’Opéra de Paris, Andreas Wolf et Alex Rosen s’imposent immédiatement. Le premier explore avec aisance les différentes facettes d’Hercule, entre puissance, fragilité et emportement. Le second, en Neptune et en ombre d’Eutyre, fait entendre une profondeur vocale qui semble surgir des abysses mêmes d’où ses personnages apparaissent.
Dans les rôles des jeunes amoureux, Ana Vieira Leite (Iole) et Alasdair Kent forment un duo très équilibré : le timbre direct de l’une et la douceur légèrement voilée de l’autre traduisent avec justesse les élans, les hésitations et les blessures du couple. Après son Falsacappa dans Les Brigands la saison dernière, Marcel Beekman donne à Lichas une présence immédiatement reconnaissable, grâce à une projection incisive et à une couleur vocale qui imprime le rôle.
Dans cette distribution, soignée jusque dans les rôles plus brefs (Teona Todua en Pasithée, Danaé Monnié, Giulia Fichu‑Sampieri et Dina Husseini en trois Grâces, Samuel Desguin en Mercure) deux artistes se distinguent particulièrement : Deepa Johnny en Déjanire et Théo Imart dans le rôle du Page. Tous deux impressionnent par la clarté de la projection, la maîtrise du phrasé et une présence scénique qui capte immédiatement le regard. Ils apportent à leurs personnages une musicalité vibrante, qui contribue largement à la réussite de la soirée.
Cette recréation d’Ercole amante trouve sa force dans la manière dont la mise en scène, la direction musicale et les voix se répondent. On quitte la salle avec l’impression qu’une œuvre longtemps reléguée à l’histoire retrouve soudain une respiration actuelle. Dans ce sens, la production est un grand succès !
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Ercole : Andreas Wolf
Iole : Ana Vieira Leite
Hyllo : Alasdair Kent
Dejanira : Deepa Johnny
Giunone : Julie Fuchs
Licco : Marcel Beekman
Venere, Bellezza : Sandrine Piau
Paggio : Theo Imart
Pasithea : Teona Todua
Nettuno, l’Ombra di Eutyro : Alex Rosen
Le Grazie : Danaé Monnié, Giulia Fichu-Sampieri, Dina Husseini
Mercurio : Samuel DesguinEnsemble
Cappella Mediterranea, dir. Leonardo García-Alarcón
Chœur de Chambre de Namur, dir. Thibaut Lenaerts
Mise en scène, décors, costumes, vidéo : Netia Jones
Chorégraphie : Maud Le Pladec
Lumières : Ellen Ruge
Dramaturgie : Fabián Schofrin
Ercole amante
0péra en cinq actes (1707) d’Antonia Bembo, livret de Francesco Buti.
Paris, Opéra Bastille, représentation du jeudi 28 mai 2026.

