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SIMON BOCCANEGRA revient dans les lieux de sa création dans la nouvelle production de Luca Micheletti

par Camillo Faverzani 2 février 2026
par Camillo Faverzani 2 février 2026

© Michele Crosera

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Simon Boccanegra, Fenice (Venise), dimanche 1er février 2026

Un doge rêveur qui reparcourt la parabole verdienne entre 1857 et 1881.

Un drame ibsénien

Simon Boccanegra retrouve les lieux de sa création mais, bien sûr, dans la version milanaise de 1881. Absent de la première salle lyrique vénitienne depuis l’automne 2014, il y revient dans la nouvelle production que La Fenice a confiée à Luca Micheletti. Nous connaissons les multiples ressources du metteur en scène italien, à la fois baryton, comédien et réalisateur. Boccanegra en puissance, il se borne ce soir à la seule conception scénique, nous livrant une lecture en tout point singulière. Comme il nous le rappelle dans le programme de salle, il appréhende le titre verdien suivant une ligne symboliste et bourgeoise, dans une perspective ibsénienne caractérisée par un passé irrésolu, par des affrontements cachés et par des passions violentes. Quasiment contemporain du compositeur de Busseto, le dramaturge norvégien a, en effet, maintes fois nourri son théâtre de situations qui peuvent renvoyer au destin d’isolement du héros génois. Si quelques éléments peuvent néanmoins convier le Moyen-Âge de la trame, c’est surtout une sensibilité XIXe qui donne vie aux personnages, comme l’illustrent notamment les beaux costumes dessinés par Anna Biagiotti. C’est ainsi qu’une arche gothique parcourt constamment la scène (décors de Leila Fteita), à la fois lit et tombeau où se couche dès l’introduction le doge déjà vieilli. Une grille gigantesque devant symboliser à son tour l’enfermement de l’individu dans un temps qui ne s’écoule pas et dans un lieu qui n’en est pas un, sinon celui de sa propre narration intérieure, nous dit encore le maître d’œuvre. Rêveur et songeur, Simon Boccanegra sort alors de son repaire et monte un escalier qui est vraisemblablement aussi celui de son ascension politique, avant de regagner sa retraite à la fin du Prologue. Une petite fille reparcourt le sort de Maria, avant de s’enfuir. Un jeu réitéré sur l’identité du protagoniste permet de mettre constamment en abyme son itinéraire humain, deux Simon se relayant sans cesse, dans une parabole qui reflète sans doute également celle de Verdi entre 1857 et 1881. Ce que vient confirmer une savante utilisation de la lumière (Giuseppe Di Iorio) et des ombres portées. Une mer en tempête sert d’arrière-plan afin de figurer la dimension aquatique de la pièce.

Un doge incontestablement exceptionnel

Anciennement Paolo Albani auprès du Simone de Leo Nucci, à Parme en 2010, Simone Piazzola retrouve le rôle-titre qui avait déjà été le sien ici même en 2014 et campe un doge incontestablement exceptionnel. Troquant son manteau de cuir de corsaire et sa chevelure brune pour la cape dorée ou rouge du seigneur et une crinière poivre et sel, il assume sans réserve l’évolution psychologique du personnage. Si la projection semble encore hésitante dans le premier duo avec Fiesco, l’interprète s’investit aussitôt dans un beau dialogue avec son interlocuteur, gagne progressivement en ampleur, en évoquant ses mésaventures, et donne d’emblée vie au drame. Caverneux dans la scène de la reconnaissance, lorsque réapparaît la fillette, il impressionne de par la noblesse de son accent dans un finale I qu’il sait rendre grandiose. Contrit au finale II, il varie à l’envi les teintes et crée un contraste saisissant avec son rival dans le dernier affrontement qui les oppose, alors qu’un second Simon assiste à ce dernier combat qui est également celui contre la mort. Le squelette d’une coque de bateau qui se profile enfin en est vraisemblablement l’un des transferts symboliques, signifiant probablement aussi l’inachèvement du pouvoir et de toute construction terrestre.

Deux prises de rôles intéressantes

Débutant en Jacopo Fiesco, Alex Esposito lui donne une réplique de tout premier ordre, non seulement dans leurs deux duos, dans lesquels il s’engage corps et âme, mais aussi dans de par sa sortita, très dramatique dès le récitatif, qu’il défend par un legato rare et par une élocution magistrale. Elle aussi en prise de rôle, Francesca Dotto incarne une Maria Boccanegra au portamento généreux dans un air de présentation qui la voit encore endosser la robe bleue de l’innocence, cependant que la petite fille semble avoir grandi, lorsqu’elle assume la fonction de projeter son image d’adulte. Dans le duo avec son père, elle maîtrise avec éloquence l’art du diminuendo que viennent couronner des notes filées séduisantes. Énoncé dans une remarquable robe marron clair arborant des œuvres peintes en surimpression, son récit du finale I sait habilement gérer la partie haute du registre, même si la soprano italienne se révèle par la suite assez monocorde dans le duo avec bien-aimé. Angélique dans le trio du finale II, elle nous émeut à nouveau devant le cadavre du géniteur. Très en voix, Francesco Meli, revêtu d’une belle redingote Empire, établit avec elle la meilleure entente dès leur duo de l’acte I, débouchant sur une strette électrisante, avant d’aborder son air du II par un récitatif tout en force, la ductilité de la ligne dans le cantabile se doublant de beaux effets vers le grave, dans la cabalette. Paolo Albiani de bonne école, Simone Alberghini vit intensément son personnage, notamment dans la scène de la condamnation à mort.

Un orchestre et un chœur remarquables

Renato Palumbo sait faire habilement ressortir le meilleur de l’Orchestra del Teatro La Fenice, tout particulièrement grâce à des vents très harmonieux dès le prélude, appelés plus tard à soutenir le propos de Boccanegra, à l’issue de la scène du conseil, tandis qu’un admirable dialogue s’instaure avec les cuivres, dans le prélude à l’acte III. Le rideau se referme sur une frappante agonie des cloches. Assumant la fonction de véritable personnage, le chœur de la maison répond efficacement aux principaux acteurs, comme dans l’introduction avec Paolo, puis avec Fiesco. Éclatant dans le tableau de l’élection, il devient menaçant lors de l’insurrection, soutenue par des cuivres éblouissants, mais sait aussi se réfugier dans le murmure de la malédiction.

Applaudissements chaleureux pour toute l’équipe au rideau final.

Les artistes

Simon Boccanegra : Simone Piazzola
Maria Boccanegra (Amelia Grimaldi) : Francesca Dotto
Jacopo Fiesco : Alex Esposito
Gabriele Adorno : Francesco Meli
Paolo Albiani : Simone Alberghini
Pietro : Alberto Comes
Un capitano dei balestrieri : Mathia Neglia
Un’ancella di Amelia :  Alessandra Vavasori

Orchestra et Coro del Teatro La Fenice, dir. Renato Palumbo et Alfonso Caiani

Mise en scène : Luca Micheletti
Décors : Leila Fteita
Costumes : Anna Biagiotti
Lumières : Giuseppe Di Iorio
Dramaturgie : Benedetto Sicca

Le programme

Simon Boccanegra

Melodramma en un prologue et trois actes de Giuseppe Verdi, livret de Francesco Maria Piave, modifié par Arrigo Boito, créé au Teatro La Fenice de Venise le 17 mars 1857 (seconde version : Teatro alla Scala de Milan, 24 mars 1881).

Venise, Teatro La Fenice, dimanche 1er février 2026

 

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Alex EspositoFrancesco MeliSimone PiazzolaRenato PalumboFrancesca DottoLuca Micheletti
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Camillo Faverzani

Professeur de littérature italienne à l’Université Paris 8, il anime le séminaire de recherche « L’Opéra narrateur » et dirige la collection « Sediziose voci. Studi sul melodramma » aux éditions LIM-Libreria musicale italiana de Lucques (Italie). Il est l’auteur de plusieurs essais sur l’histoire de l’opéra. Il collabore également avec des revues et des maisons d’opéra (« L’Avant-scène Opéra », Opéra National de Paris).

2 commentaires

ARMAND ALEGRIA 5 février 2026 - 12 h 41 min

Bonjour, monsieur Faverzani.
Je lis avec un extrême plaisir votre compte-rendu de la soirée du 1er février 2026. J’étais moi-même dans la salle, avec ma femme, le soir de la première du vendredi 23 janvier, et le spectacle nous a enthousiasmés, dans les mêmes approches et propos de votre commentaire si fin.
Inoubliable, bien sûr, l’enregistrement de Claudio Abbado, en 1971, et sa production parisienne de 1978, à Garnier, mais ma dernière émotion sublimissime fut celle de 2006, à Bastille, dirigée par Sylvain Cambreling et dans une distribution quasi idéale: Carlos Alvarez, Ferruccio Furlanetto, Ana Maria Martinez.
Nous appréhendions donc la production vénitienne, mais la joie fut au rendez-vous, de retrouver de si grands et beaux moments lyriques, dans un panorama depuis plusieurs années morose, en tout cas sur les scènes parisiennes.
Avec nos chaleureux remerciements et en toute cordialité,
Armand A.

Répondre
Camillo FAVERZANI 5 février 2026 - 19 h 18 min

Cher monsieur Alegria,
tout d’abord merci d’être parmi nos lecteurs.
Ensuite un grand merci pour les bons mots que vous réservez à con compte rendu. Je suis heureux d’apprendre que vous avez apprécié la mise en scène de Micheletti. Nous n’avons pas entendu le même Boccanegra mais il est vrai que la distribution était excellente dans son ensemble.
Heureux aussi d’entendre que cela éveille en vous le souvenir de grands moments musicaux du passé.
Bien cordialement
Camillo

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