Les Noces de Figaro, Opéra de Marseille (Odéon), jeudi 4 juin 2026
Pari osé que cette reprise de ces Noces mozartiennes données dans pratiquement la même distribution à l’Opéra de Massy en 2018. Ce pari consiste dans un premier temps à opter pour une version chambriste, car le choix est fait ici d’un orchestre réduit à sa plus simple expression (moins de quinze musiciens), dont seulement quatre pupitres de vents, sans percussions ni continuo ou clavecin. De fait les récitatifs sont remplacés par des extraits de la pièce de Beaumarchais donnés sans transition en français avec les airs de l’opéra, ce qui est un peu perturbant. Les décors sont d’une grande laideur. Ils sont constitués, pour les quatre actes, des mêmes panneaux de bois, d’un lit et de fauteuils ; d’une simple toile peinte en fond de scène, représentant un ciel nuageux, éclairée tantôt en bleu tantôt en rouge. Cela n’a que peu d’importance, dans la mesure où cela nous permet de nous concentrer surtout sur les voix.
Pour cette nouvelle soirée de l’Opéra Éclaté, on assiste à étonnante transition d’un premier acte plat à tous points de vue, tant dans la diction que dans l’interprétation des airs ou le jeu de scène, pour évoluer rapidement dès le deuxième acte vers des instants de pure beauté vocale.
Le baryton français Jean-Gabriel Saint-Martin, aux faux airs de Ludovic Tézier, interprète le rôle de Figaro avec une décontraction naturelle qui convient parfaitement au personnage. Sa projection vocale est de toute beauté et d’une puissance confondante, presque trop forte par moments pour un orchestre de douze musiciens. « Non più andrai » est un peu décevant, mais à l’image des interventions de tous les interprètes qui, au premier acte, semblent chercher leurs marques… On retiendra surtout « Aprite un po’ quegli occhi » du quatrième acte, une pure merveille, ainsi que son duo truculent avec le comte à la fin du deuxième acte : un petit bijou.
La soprano Judith Fa, qui a fait ses classes à la Maîtrise de Radio France, incarne une Suzanne toute en retenue. La voix très précise et naturellement puissante fait entendre un chant particulièrement maîtrisé. On retiendra de savoureux moments : « Aprite, presto, aprite » avec Chérubin au deuxième acte, « Crudel ! Perchè finora farmi languir così ? » avec le Comte au troisième. Mais surtout le duo avec la Comtesse « Che soave zeffiretto », tout en équilibre parfait avec les instrumentistes, est un de ces moments du pur bonheur qu’on aimerait ne voir jamais finir.
Le comte, chanté par le baryton français Anas Séguin, est le grand triomphateur de cette soirée tant vocalement que scéniquement. Son aisance, son engagement naturel, la beauté de sa voix lui permettent d’aborder toutes sortes de rôle, du baroque au contemporain. Sa diction est parfaite, surtout dans un des plus beaux airs de la soirée « Hai già vinta la causa » du troisième acte quand il se sait trompé par Suzanne ; la manière que le chanteur a d’accentuer et de noircir le mot « causa » donne le frisson… tout comme l’émotion et les sentiments qu’il communique dans ses interventions avec la Comtesse aux actes 2 ou 4, où il fait alterner fureur et douceur… Une prestation qui suscitera des applaudissements nourris !
Charlotte Despaux est une comtesse de tout premier plan tant dans son jeu de scène, empli de la nostalgie d’un temps révolu, que dans sa voix d’une pureté admirable et d’une belle précision. On est ainsi admiratif devant le « Porgi, amor » qui ouvre l’acte 2, d’une émotion et d’une tristesse absolues, qui se feront jour de nouveau à l’acte 3 avec le célèbre « Dove sono ». Quand au trio de l’acte 2 avec Suzanne et le Comte, il restera dans les mémoires par la fusion parfaite entre les trois voix et la grande intelligibilité des paroles prononcées.
Eric Vignau est ici idéal dans le rôle de Basilio. Il apporte la truculence et la jovialité à ce personnage tout en lui retirant le côté purement sournois. C’est avec grand talent qu’il joue de sa voix si particulière et forte tout en y ajoutant ce côté un rien nasillard qui complète parfaitement le personnage.
Si le premier air du Chérubin d’Estelle Mazzillo « Non so più » ne nous fait pas grand effet, en revanche le « Voi che sapete » du deuxième acte est interprété avec plus de conviction et, cette fois, entraînera les applaudissements de la salle.
Un peu en retrait, sans doute à cause de la mise en scène, la Marcelline de Ahlima Mhamdi, jouée de manière trop vulgaire et avec une voix par moments trop métallique laisse un sentiment de déception. Quant à Matthieu Toulouse, on ne le sent pas vraiment impliqué dans son rôle de Bartolo et c’est dommage car la voix offre parfois de beaux moments. Agathe Petitjean est une belle Barberine et son trop court air du quatrième acte « L’ho perduta » est chanté tout en délicatesse. Yassine Benameur est parfait dans le petit rôle d’Antonio. (Il est depuis 2023 directeur du festival des Landes).
Enfin Gaspard Brécourt dirige le petit groupe de musiciens de l’Orchestre de l’Opéra des Landes, tous excellents et dont on peut pratiquement apprécier la qualité un par un.
Triomphe pour tous lors des saluts, de la part d’un public qui, d’après les échanges entendus à l’entracte, venait pour la première fois assister à un opéra – et regrettait, en l’absence de sous-titres, de ne pas comprendre ce qui était chanté…
Au final, une très belle soirée pour bien commencer l’été dans une salle pleine à craquer et qui prouve qu’elle peut s’ouvrir à d’autres répertoires que celui de l’opérette qui lui est traditionnellement réservé.
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Figaro : Jean-Gabriel Saint-Martin
Le Comte : Anas Séguin
Suzanne : Judith Fa
La Comtesse : Charlotte Despaux
Chérubin : Estelle Mazzillo
Bartolo : Matthieu Toulouse
Marcelline : Ahlima Mhamdi
Basile : Eric Vignau
Barberine : Agathe Petitjean
Antonio : Yassine Benameur
Orchestre Opéra des Landes, dir. Gaspard Brécourt
Mise en scène : Éric Perez
Assistant à la mise en scène : Yassine Benameur
Costumes : David Belugou
Scénographie : Frank Aracil
Lumières : Joël Fabing
Production Opéra Éclaté / Opéra des Landes
Coproduction Clermont Auvergne Opéra / Opéra de Massy
Les nozze di Figaro
Opera buffa en 4 actes de Wolfgang Amadeus Mozart, livret de Lorenzo da Ponte d’après Beaumarchais, créé le 1er mai 1786 au Burgtheater de Vienne. Dialogues en français tirés du Mariage de Figaro de Beaumarchais.
Marseille, Théâtre de l’Odéon, représentation du jeudi 4 juin 2026.

