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Seconde distribution d’Un ballo in maschera à Florence

par Camillo Faverzani 23 mai 2026
par Camillo Faverzani 23 mai 2026

© MMF (photo de la première distribution)

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Un ballo in maschera, Teatro del Maggio Musicale Fiorentino, 22 mai 2026

Le Festival du Maggio Musicale Fiorentino poursuit son chemin de manière très convaincante

Alessia Panza s’investit corps et âme dans sa prise de rôle d’Amelia

La première de cette nouvelle production d’Un ballo in maschera a déjà été chroniquée sur ces colonnes. Il est donc intéressant de se pencher ce soir sur une seconde distribution qui n’est pas sans surprise. La révélation de cette représentation réside avant tout dans la prise de rôle d’Alessia Panza. Dès son apparition dans la demeure d’Ulrica – ici un lieu de rassemblement en faveur de l’émancipation des Noirs d’Amérique contre la ségrégation –, elle impose une Amelia à la projection phénoménale, associant une ligne aérienne à des notes bien tranchantes, lorsque le requiert la situation dramatique. Si l’interprète semble avoir beaucoup écouté Maria Callas, elle associe un grand investissement scénique à une pureté de timbre qui la rapprocherait davantage d’une Margaret Price. Dans son grand air de l’acte II, elle étale une large palette de couleurs dans le récitatif, la longueur du souffle relayant une élocution magistrale. L’aria de l’acte III est un chef-d’œuvre de legato, non dépourvu de nuances irrésistibles, telle l’évocation de sa mort prochaine, à peine murmurée (« Spenta per man del padre »), que couronne un crescendo de tout premier ordre. Rayonnante, elle sait devenir également caverneuse lors du quatuor de la désignation du justicier.

Vétéran du rôle, Max Jota campe un Riccardo au volume plus limité, du moins dans sa sortita, mais au legato et à l’articulation tout aussi généreux. Bon diseur dans sa canzone de l’antre de la devineresse, il s’épanouit pleinement dans la romanza des adieux, un récitatif savamment déclamé introduisant un andante presque dialogué avec soi-même, pour aboutir à un allegro très lyrique, par ailleurs scéniquement bien géré par la production.

Le Renato d’Hae Kang constitue l’autre bonne surprise de la soirée. Ayant abordé le rôle assez récemment, le baryton coréen paraît en connaître déjà toutes les facettes. Son cantabile de présentation se distingue par des teintes modulées qui savent insuffler le doute même au sein de cet éloge indéfectible, notamment par la variation sur « Te perduto, ov’è la patria / col suo splendido avvenir? ». Une diction à toute épreuve, jusque dans les doubles consonnes, se confirme alors dans les tons menaçants du récitatif de son air de l’acte III, le smorzando de l’andante créant une atmosphère unique lors des souvenances (« O dolcezze perdute! O memorie »).

Comme le rappelait notre consœur la semaine dernière, l’osmose entre ces trois belles voix se produit forcément au cours du trio menant au finale II où se reforme déjà le couple marital. Bien entendu, c’est la partition qui les réunit, surtout dans la cabalette de la fuite (presto assai) ; cependant, ce soir, l’insolence de l’accent de l’épouse se conjugue à merveille avec la virilité de l’intonation de son conjoint, créant le juste écart qui les sépare désormais de celui qui se retrouve dans la fâcheuse circonstance de jouer le rôle de la troisième roue du carrosse. Le duo d’amour précédent, desservi par la mise en scène, avait quelque peu déjà creusé le fossé entre les deux soupirants. Comédienne chevronnée, Alessia Panza avait su prodigieusement doser la progression de l’aveu, tout particulièrement par le recul (« Ah mi lasciate… ») et par l’invocation à la clémence (« Conte, abbiatemi pietà »), tandis que son acolyte, scéniquement assez gauche, les yeux rivés vers le chef, voyait s’évaporer l’intensité de son sentiment, malgré des qualités vocales certaines. Les notes filées de la soprano venant couronner l’étendue d’un instrument sans bornes. Dans le duettino de la mort, l’adéquation de sa personnification contraste quelque peu avec les accents hors propos de son partenaire ; sa modulation angélique, puis stratosphérique, s’opposant, en revanche, à propos aux inflexions abyssales d’un Riccardo impérieux, dans la scène finale. Dès l’introduction, une bonne entente s’établit aussi entre ténor et baryton, le jeu extrêmement spontané d’Hae Kang l’amenant plus tard à une incarnation royale de sa soif de vengeance.

Des confirmations sans réserve

À son tour très naturelle, l’Ulrica en travesti de Ksenia Dudnikova renouvelle son excellente performance par un grave masculin qui ne paraît jamais forcé et par un portamento aux crescendos impressionnants. L’ampleur de l’ambitus ne pénalise nullement la variété des coloris, les échanges avec Amelia soulignant la complicité entre deux cantatrices aux voix parfaitement assorties. Troquant son habit de page par la jupe d’une énième maîtresse, Lavinia Bini confirme pareillement sa place de véritable secondo soprano, son Oscar à la santé vocale très épanouie associant la colorature brillante du personnage à une épaisseur certaine de la texture. Nullement celle d’une soubrette, son interprétation s’enrichit par l’exactitude des notes piquées et par la précision des trilles au sein du quintette de l’acte III. Très enjouée auprès de Renato au début de la fête, elle parsème sa chanson de vocalises époustouflantes.

Si la direction d’Emmanuel Tjekavorian ne couvre pas les voix, elle ne les aide pas non plus. Assez discordant, le prélude installe une lenteur ne se démentant guère au cours de la représentation, notamment chez les cordes qui, dans le prélude à la scène d’Amelia, sonneront plutôt savonnées. La strette de l’introduction connaît une certaine lourdeur des percussions qui se renouvelle à la scène suivante, infligeant à l’entrée d’Ulrica des coups de fouet sans merci. Si la mise en scène se focalise sur la ségrégation raciale des années 1960, grâce aussi à des projections d’images d’archives, la direction d’orchestre semble vouloir rétablir l’esclavage du siècle précédent. L’hymne à la mère patrie du finale I assène à son tour des coups de marteau qui conviendrait davantage à l’enclume des bohémiens du Trovatore. C’est un choix qui, par moments, affecte également les chœurs, habituellement si reluisants. Ils parviennent néanmoins à se libérer dans des situations-clés comme l’éloge de l’Angleterre, justement, ou encore la scène du bal. Chez les seconds rôles, aucun ne démérite vraiment.

Quelques incongruités

Encore un mot sur la conception de Valentina Carrasco. Comme nous le rappelait Roberta Manetti à l’entracte, le parallélisme entre Un ballo in maschera et le monde des Kennedy avait déjà été évoqué par Pier Luigi Pizzi il y a plus de vingt ans. Relevons tout de même quelques incongruités, comme ce Riccardo décrochant son téléphone afin de convoquer sa cour par la réplique « Ebben… tutti chiamate… ». Ou encore le quartier glauque où l’on distribue une sorte de soupe populaire pour l’« orrido campo », puis Riccardo enlevant sa chemise et commençant à défaire sa ceinture, dans l’acte de forcer Amelia, lorsqu’il lui demande confirmation de leur amour partagé (« Di’ che m’ami… »), et l’héroïne enfin dévoilée par les conjurés au lieu de se découvrir elle-même, tout en s’écriant « No: fermatevi… ». Et, bien sûr, ce n’est plus Riccardo qui frappe son ancien compagnon d’armes mais… Oswald, arrêté quand même tout de suite… Le décalage entre les enfants par synecdoque, afin d’indiquer le peuple, et l’apparition de Caroline et John junior avec leur mère ne survenant pas uniquement à l’épilogue tragique mais s’imposant dès la première scène (« io deggio / su’ miei figli vegliar »), en guise de conférence de presse à la Maison Blanche.

Très reconnaissant, le public remercie de bon cœur.

NB. photo de la première distribution

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Les artistes

Riccardo : Max Jota
Renato : Hae Kang
Amelia : Alessia Panza
Ulrica : Ksenia Dudnikova
Oscar : Lavinia Bini
Silvano : Janusz Nosek
Samuel : Mattia Denti
Tom : Adriano Gramigni
Un giudice : Francesco Congiu
Un servo d’Amelia : Roberto Miani

Orchestra del Maggio Musicale Fiorentino, dir. Emmanuel Tjekavorian
Coro del Maggio Musicale Fiorentino (dir. Lorenzo Fratini)
Mise en scène : Valentina Carrasco
Décors : Andrea Belli
Costumes : Silvia Aymonino
Lumières : Marco Filibeck
Vidéo : Max Volpini

Le programme

Un ballo in maschera

Melodramma en trois actes de Giuseppe Verdi, livret d’Antonio Somma, créé au Teatro Apollo de Rome le 17 février 1859.
Florence, Teatro del Maggio Musicale Fiorentino – Sala Grande, vendredi 22 mai 2026

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Valentina CarrascoKsenia DudnikovaLavinia BiniHae KangAlessia PanzaMax JotaEmmanuel Tjekavorian
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Camillo Faverzani

Professeur de littérature italienne à l’Université Paris 8, il anime le séminaire de recherche « L’Opéra narrateur » et dirige la collection « Sediziose voci. Studi sul melodramma » aux éditions LIM-Libreria musicale italiana de Lucques (Italie). Il est l’auteur de plusieurs essais sur l’histoire de l’opéra. Il collabore également avec des revues et des maisons d’opéra (« L’Avant-scène Opéra », Opéra National de Paris).

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