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Teatro Regio de Turin – Tosca, ou la Rome des vitrines

par Renato Verga 14 juin 2026
par Renato Verga 14 juin 2026

© Mattia Gaido

© Mattia Gaido

© Daniele Ratti

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Tosca, Teatro Regio de Turin, vendredi 12 juin 2026

Stefano Poda transforme Tosca en une grandiose installation consacrée à la romanité, dominée par des symboles, des vitrines et des visions monumentales. L’impact visuel est extraordinaire, mais cet excès de représentation atténue l’implication émotionnelle qu’exige l’œuvre de Puccini. Sur le plan musical, brillent la Tosca intense et magistrale de Chiara Isotton, le Scarpia raffiné de Roberto Frontali, ainsi que la direction vigoureuse d’Andrea Battistoni.

Le symbole apporte-t-il quelque chose à la tragédie, ou finit-il au contraire par l’éloigner du spectateur ?

Cent vingt-six ans après sa création mondiale, le 14 janvier 1900 au Teatro Costanzi de Rome, Tosca continue d’être une machine théâtrale presque parfaite. Puccini avait conçu un mélodrame construit comme un thriller psychologique avant la lettre : trois actes, trois décors, trois personnages principaux, et une tension dramatique qui ne laisse aucun répit. Tout y progresse par concentration, par réduction progressive du champ visuel, comme dans un film dont le cadrage se resserre toujours davantage sur les visages des protagonistes.

Dans le spectacle qui clôt la saison du théâtre turinois, Stefano Poda choisit la voie opposée. Pour cette production réalisée en collaboration avec l’Abay Kazakh National Opera, mais créée à l’origine pour le Bolchoï de Moscou il y a cinq ans, le metteur en scène, scénographe, costumier, chorégraphe et concepteur lumière Stefano Poda transforme l’opéra en une immense installation contemporaine consacrée à l’idée même de Rome. Non pas la Rome historique de 1800, ni celle des États pontificaux évoquée par le livret, mais une Rome mentale, symbolique, archéologique et muséale. Une Rome qui existe simultanément dans le passé, le présent et une sorte de futur posthumain. Le résultat est un spectacle immédiatement identifiable comme un « Poda ». À bien des égards, il constitue même une synthèse de son langage artistique. Longues redingotes noires pour les personnages masculins, robes et manteaux flottants pour Tosca, gants rouges pour tous. Déplacements au ralenti, mouvements chorégraphiques nerveux. À l’exception des danseurs à demi nus, rien ne manque dans cette production du metteur en scène originaire de Trente.

L’église de Sant’Andrea della Valle devient un espace monumental dominé par des surfaces noires réfléchissantes et des parois en faux marbre. Partout apparaissent des vitrines : sur la scène, suspendues dans les airs, montant et descendant sans cesse. Elles renferment des Madones vêtues comme des reliques baroques, mais aussi des statues classiques, des vestiges archéologiques, des symboles religieux et des emblèmes de la romanité éternelle. Le Laocoon, Apollon et Daphné, la coupole de Saint-Pierre… Images sacrées et profanes cohabitent dans un gigantesque musée de la mémoire occidentale.
Peu à peu, on comprend que ces présences ne sont même pas réellement présentes : ce sont des hologrammes, des apparitions, les fantômes d’une civilisation qui continue de se contempler elle-même.
L’idée possède une force visuelle indéniable. À certains moments, elle coupe littéralement le souffle ; à d’autres, elle paraît davantage insistante que véritablement signifiante. C’est le cas lorsque la Victoire de Samothrace apparaît pendant le célèbre « Vittoria ! Vittoria ! » de Cavaradossi, ou encore lorsque les cloches de l’aube romaine sont accompagnées d’images illustrant littéralement ce que l’on entend déjà dans l’orchestre : le symbole risque alors de se réduire à une simple illustration.
On peut également regretter que, dans le deuxième acte, soit repris un effet déjà utilisé plus tôt : le plancher de la salle du Palais Farnèse se soulève pour révéler la salle de torture, mais il s’agit en réalité de la même chapelle-crypte des Attavanti, avec ses religieux pendus, déjà aperçue à l’acte précédent.

La véritable caractéristique de cette mise en scène n’est cependant pas tant son symbolisme que son horror vacui, cette peur du vide. Puccini et ses librettistes avaient imaginé une tragédie dominée par trois figures principales. Poda quant à lui peuple la scène jusqu’à l’invraisemblable. Gardes, cardinaux, religieux, enfants déguisés en gardes suisses, courtisans, danseurs, figures allégoriques et surtout une multitude de Maria Carolina de Naples semblent surgir d’une galerie imaginaire où Velázquez rencontrerait Fellini. Le spectateur a ainsi l’impression d’assister à une gigantesque procession visionnaire. Le point culminant survient naturellement à la fin du premier acte. Pendant le Te Deum, en soi l’un des moments les plus saisissants de toute l’histoire du mélodrame, la scène se remplit de papes, chacun enfermé dans sa propre vitrine, tels des objets exposés dans un musée pontifical. C’est une vision qui dépasse tout réalisme et même toute référence historique. Certains y verront un écho de Zeffirelli, d’autres une réminiscence de certaines iconographies cinématographiques felliniennes. En réalité, c’est du pur Poda : un univers autoréférentiel, cohérent et immédiatement reconnaissable, fondé sur la prolifération de l’image.
Nous sommes face à une véritable « grande machine » scénique qui finit presque par s’émanciper de l’œuvre elle-même. Le risque est alors que le contenant devienne plus important que le contenu. Paradoxalement, on quitte le théâtre les yeux remplis d’images, mais le cœur moins touché que Tosca ne parvient habituellement à le faire.
C’est précisément là qu’apparaît la principale limite de cette production.

Puccini est probablement le plus cinématographique des compositeurs italiens. Son art vit de détails, de regards, de demi-phrases, de soudaines confidences intérieures. Son écriture suppose une succession ininterrompue de gros plans émotionnels. Poda, au contraire, travaille presque exclusivement en plan large. Les protagonistes apparaissent souvent perdus dans un espace immense, constamment traversé par des personnages secondaires, des symboles et des mouvements chorégraphiques. L’intrigue perd ainsi une partie de son urgence dramatique. Même le deuxième acte, le plus féroce et le plus claustrophobique de l’opéra, peine à atteindre cette intensité émotionnelle qui devrait le rendre presque insoutenable.
Le « Vissi d’arte » est particulièrement révélateur. Enfin, la scène se vide. Enfin, Tosca reste seule. Enfin, la musique peut respirer. Et, de fait, le public réagit immédiatement. Ce n’est pas un hasard. Lorsque Puccini redevient le protagoniste absolu, le drame retrouve toute sa force.
La conclusion confirme elle aussi l’approche symbolique du metteur en scène. Tosca ne se jette pas du haut des remparts du château Saint-Ange comme le prévoit le livret. Elle sort, puis revient en scène, tandis que l’architecture en arrière-plan semble s’effondrer. Ou peut-être est-ce simplement la perspective qui se transforme. Ou peut-être est-ce le monde qui s’écroule, et non le personnage. Cette ambiguïté est sans doute volontaire, mais elle laisse ouverte une question essentielle : le symbole apporte-t-il réellement quelque chose à la tragédie, ou finit-il au contraire par l’éloigner davantage du spectateur ?

L’excellence de l’interprétation musicale

Sur le plan musical, en revanche, la soirée repose sur des bases solides. La soprano Chiara Isotton confirme qu’elle est aujourd’hui l’une des interprètes de Tosca les plus intéressantes de sa génération. Ces dernières années, ce rôle est devenu une véritable signature artistique pour la chanteuse originaire de Belluno, qui l’aborde avec une maturité croissante. Sa voix possède ampleur, homogénéité et une projection naturelle qui lui permet de dominer l’orchestre sans effort apparent. Les aigus sont sûrs et lumineux, tandis que le registre médian conserve une couleur sombre et veloutée, particulièrement adaptée à l’écriture de Puccini.
Mais ce qui convainc le plus demeure son phrasé. Isotton évite soigneusement le cliché de la prima donna vériste tout entière faite de tempérament et d’exubérance théâtrale. Sa Tosca apparaît plus jeune, plus impulsive, presque vulnérable. Moins diva que femme. Dans une mise en scène qui tend constamment à abstraire les personnages, son interprétation leur restitue au contraire une véritable épaisseur humaine. Le public le perçoit clairement et lui réserve l’accueil le plus chaleureux de la soirée.

Martin Muehle aborde le rôle de Cavaradossi en misant avant tout sur l’impact vocal. Le ténor brésilien dispose de moyens considérables et d’une voix généreuse, mais son émission, toujours franche et directe, privilégie l’énergie au raffinement. Ce n’est pas un interprète qui séduit par le ciselage du mot ou les subtilités du phrasé. Il s’inscrit plutôt dans la tradition des grands ténors dramatiques, ceux qui conquièrent le public par la force de l’accent et l’ampleur de la projection sonore. Par moments, la diction pourrait gagner en netteté et le timbre tend à une certaine uniformité expressive.
À ses côtés, Roberto Frontali livre sans doute la prestation la plus raffinée de la soirée. Son Scarpia renonce complètement aux excès du baryton vériste. Aucune brutalité appuyée, aucun sadisme ostentatoire, aucune recherche de l’effet facile ou grossier. Frontali compose un véritable aristocrate du pouvoir. La longue expérience qu’il a acquise dans le répertoire verdien transparaît dans chaque phrase. Le chant demeure constamment maîtrisé, surveillé, élégamment sculpté. La cruauté naît ici du calme. L’autorité naît de la mesure. Dans une production dominée par le symbole, ce choix d’interprétation s’avère particulièrement efficace. Son Scarpia n’est pas un monstre : c’est un homme qui exerce le pouvoir avec un absolu naturel. Et c’est peut-être précisément ce qui le rend si inquiétant.

Les rôles secondaires fonctionnent également très bien, d’autant que Poda leur confère une présence scénique plus importante qu’à l’accoutumée. Excellent, le Sacristain de Matteo Torcaso ; efficaces également le Spoletta de Cristiano Olivieri et l’Angelotti d’Igor Durlovski. Eduardo Martínez (Sciarrone), Lorenzo Battagion (un geôlier) et le jeune Jacopo Gallo (le petit pâtre) complètent avec professionnalisme la distribution des rôles mineurs.

Une mention particulière revient au chœur du Regio, préparé par Gea Garatti Ansini, ainsi qu’au chœur d’enfants dirigé par Claudio Fenoglio, tous deux protagonistes d’un Te Deum d’une grande puissance sonore et visuelle.
À la tête de l’orchestre, Andrea Battistoni dirige avec l’autorité d’un chef fréquentant ce répertoire avec enthousiasme et assiduité. Sa lecture privilégie l’élan narratif et la tension dramatique, maintenant constamment en mouvement le flux musical. L’orchestre du Regio lui répond avec précision et richesse de couleurs, favorisé également par une acoustique qui met particulièrement en valeur les grandes expansions dynamiques de la partition, davantage toutefois que les voix.

Au terme des applaudissements, on quitte le théâtre avec une impression contrastée. D’un côté, on ne peut qu’admirer une machine scénique imposante, conçue avec une maîtrise technique extraordinaire et capable de produire des images qui demeurent gravées dans la mémoire. De l’autre, subsiste l’impression qu’en cherchant à transformer Tosca en une réflexion symbolique sur la civilisation occidentale, quelque chose de sa dévastatrice simplicité théâtrale s’est perdu en chemin. Puccini avait écrit un drame de chair, de sang, de désir et de peur. Poda le transforme en un musée vivant de la romanité.
Le musée est magnifique. Mais, parfois, on éprouve le désir de refermer les vitrines et de n’écouter que les battements du cœur…

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Retrouvez ici notre interview de Chiara Isotton !

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Les artistes

Giulietta : Benedetta Torre
Romeo : Annalisa Stroppa
Tebaldo : Matteo Falcier
Lorenzo : Matteo Guerzè
Capellio : Baopeng Wang

Orchestra I Pomeriggi Musicali
Dir. : Sebastiano Rolli
Chœur : Operalombardia
Chef de chœur : Diego Maccagnola

Mise en scène : Andrea De Rosa
Décors et Chorégraphie : Daniele Spanò
Costumes : Ilaria Ariemme
Lumières : Pasquale Mari

Le programme

I Capuleti e i Montecchi

Tragedia lirica in due atti de Vincenzo Bellini, livret de Felice Romani, d’après Giulietta e Romeo di Luigi Scevola, créé au Teatro La Fenice, Venezia, 11 mars 1830.  

Reggio Emilia, Teatro Valli, dimanche 26 janvier 2025.

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Chiara IsottonStefano PodaMartin MuehleAndrea BattistoniRoberto Frontali
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Renato Verga

Diplômé en Physique de l'Université de Turin, Renato Verga a toujours eu une passion immodérée pour la musique et le théâtre. En 2014, il lance un blog (operaincasa.com) pour recueillir ses critiques de DVD d'opéra, de spectacles vus partout dans le monde, de concerts, de livres sur la musique. Renato partage l'idée que la mise en scène est une partie constitutive de l'opéra lui-même et doit donc comporter de nécessaires transformations pour s'adapter à notre contemporanéité.

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