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Les festivals de l’été –
Les Vêpres siciliennes : Verdi retrouve brillamment la langue française au Festival d’Aix-en-Provence

par Aurélie Mazenq 18 juillet 2026
par Aurélie Mazenq 18 juillet 2026
© Vincent Beaume
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2,1K

Les Vêpres siciliennes, Grand Théâtre de Provence (Festival d’Aix-en-Provence), mardi 21 juillet 2026

En proposant Les Vêpres siciliennes dans sa version originale française, le Festival d’Aix-en-Provence redonne vie à une partition singulière de Verdi, pensée pour le faste du Grand Opéra. Au Grand Théâtre de Provence, cette fresque historique retrouve toute sa force dramatique, portée par une distribution de haut vol, une direction et un orchestre inspirés !

Une direction d'orchestre virevoltante

Dès les premières mesures de l’ouverture monumentale, le ton de la soirée est donné. Daniele Rustioni, à la tête de l’Orchestre et des Chœurs de l’Opéra de Lyon, impose son style avec une énergie communicative qui ne faiblira pas. Sa direction est un modèle d’engagement physique : on le voit sauter, s’accroupir, se faire dansant, habitant chaque motif avec une profonde sincérité qui témoigne de son attachement au répertoire français et, en ce cas précis, à ses racines italiennes. Si l’on regrette amèrement la suppression du Ballet des Quatre Saisons à l’Acte III (une longue plage de trente minutes sans chant sans doute écartée pour des raisons d’accessibilité et de budget en version concert), le maestro compense ce manque en insufflant une dynamique chorégraphique à l’ensemble de la partition.

L’orchestre répond avec une précision millimétrée. L’ouverture met en valeur les pupitres lyonnais, des violoncelles introduisant avec une infinie tendresse le thème du lien filial, jusqu’aux accents haletants de la conspiration portés par les cordes graves. Rustioni sculpte les dynamiques avec art, passant d’un andante recueilli à un allegro en apothéose, sans jamais alourdir la pâte sonore.

Le parti pris est celui du mouvement. Les tempi demeurent généralement vifs, sans jamais précipiter le discours. Cette énergie évite toute lourdeur dans une œuvre pourtant monumentale et entretient une tension dramatique continue. Les grands ensembles conservent leur souffle, les scènes plus introspectives ne perdent jamais leur ligne, et l’on ressent constamment cette pulsation qui irrigue toute la partition !

Arrivé en soutien de l’orchestre, dès la scène d’ouverture, le chœur de l’Opéra de Lyon impressionne par son unité. La diction française est soignée et le travail sur les masses sonores évident. Soutenus par des cuivres sonores, ils incarnent d’abord l’arrogance des soldats français, avant que le chant de révolte des Siciliens ne s’élève au loin, subtilement amorcé par le hautbois et la clarinette.

Au dernier acte, la phalange chorale déploie une poésie lumineuse, installant une atmosphère de fête printanière au charme exotique, portée par les volutes de la harpe et le cliquetis des castagnettes. Mais cette douceur n’est que le prélude à l’horreur. Aux ultimes secondes de l’ouvrage, alors que sonnent les cloches fatidiques, le chœur bascule dans une véhémence glaçante. L’orchestre se déchaîne dans un vent de fureur, les choristes hurlent leur vengeance sur le thème du massacre dans un fracas de cuivres et de cloches, avant qu’un silence effrayant et soudain ne retombe sur la salle.

Une distribution brillante au service de personnages en perpétuelle évolution

Au-delà de la splendeur orchestrale, cette représentation des Vêpres siciliennes repose également sur une distribution particulièrement brillante. Chacun des interprètes semble avoir pleinement saisi qu’aucun personnage n’est figé. Tous évoluent, se heurtent à leurs convictions, hésitent, aiment ou renoncent : seule la figure de Procida demeure inflexible.

Pour sa prise de rôle, Karine Deshayes a réussi son pari face au redoutable grand écart imposé par Verdi, entre profondeur dramatique et haute voltige pyrotechnique. Dès son entrée au premier acte, la soprano aborde la chanson sicilienne (véritable invitation à la révolte) avec une rigueur et une application manifestes. Si l’aigu demande alors encore un soupçon de lâcher-prise et que les graves poitrinés, très exigeants, manquent parfois un peu de sonorité, l’incarnation est là, concentrée et déjà convaincante. Cette implication se confirme à l’acte II lors du duo d’amour. L’agilité de la ligne de chant et la précision des vocalises emportent l’adhésion. Au fil de la soirée, l’évolution du personnage gagne en épaisseur dramatique. Capable de nuances romantiques d’une grande douceur comme d’éclats rebelles, la chanteuse traduit avec justesse la stupeur et la fureur d’Hélène face aux révélations d’Henri sur sa filiation. Son « Adieu sur cette terre » transmet une émotion sincère et authentique. Elle libère une intensité tragique touchante, idéalement soutenue par les arabesques de la harpe et les cordes pincées de l’orchestre. Le sommet de sa prestation culmine à l’acte V avec le célèbre Boléro (« Merci, jeunes amies »). Dans cette redoutable pièce de bravoure, le public retrouve le savoir-faire de la belcantiste pour les broderies, les appoggiatures et les trilles. Elle insuffle à ces vocalises une légère frivolité qui trouve une parfaite crédibilité dans le contexte de ce mariage imminent. Chaleureusement récompensée par les applaudissements nourris d’un public conquis, Karine Deshayes est visiblement émue. Elle aborde ensuite les derniers instants de l’ouvrage pleinement libérée, traduisant avec une belle sensibilité le déchirement ultime de son personnage entre les exigences de Procida et son amour pour Henri.

Face à elle, John Osborn prête sa fougue et son ardeur au rebelle Henri. Dès le premier acte, son tempérament de jeune premier insuffle une tension dramatique soutenue par des cordes, couronnée par des aigus d’une clarté insolente. Les deux duos avec Monfort atteignent des sommets : le ténor traduit avec éclat la scission interne d’un fils déchiré entre son devoir patriotique, ce besoin d’amour familial et la douleur de perdre Hélène. Dans un style impeccable, son air « Jour de peine » offre de magnifiques ondulations de legato, transformant le chant en un véritable cri de l’âme. Enfin, dans l’acte V avec la romance « La brise souffle au loin », il ose un contre-ré trop rarement entendu avec une facilité déconcertante ! Au moyen d’une diction française irréprochable (sans doute la plus nette de la distribution), il incarne avec une puissance sans faille ce héros verdien aux sentiments tumultueux. Un rôle qu’il rechantera assurément après cette prise de rôle remarquée !

Figure du conspirateur rigide et obstiné dans ses convictions, Procida bénéficie en la personne de Michele Pertusi un traitement noble. Dès son entrée charismatique au début de l’acte II, la basse chante admirablement son amour pour sa terre natale avec un legato superbe et beaucoup de majesté. Ce retour d’exil est par ailleurs idéalement souligné par de magnifiques traits de clarinettes. Incarnation d’un patriotisme zélé poussé jusqu’au fanatisme, sur lequel les événements n’ont aucune prise, il fait résonner son credo, « La liberté, et que je meure après », avec un éclat marquant. Procida demeure ainsi le fil conducteur d’une vengeance qui ne connaît ni doute ni pardon.

À l’inverse, Guy de Montfort suit une trajectoire bien différente. Arrivé en remplacement de Nicola Alaimo, le jeune baryton Insik Choi signe une prestation hautement remarquée. D’abord monolithique, sévère et martial, son chant serré et sa ligne musicale sèche installent à merveille la terreur du pouvoir français. Pourtant, le personnage se complexifie lors d’un premier duo mémorable avec Henri, où chaque artiste semble tirer l’autre vers le haut ! Le gouverneur arrogant se montre étonnamment magnanime, et chaque évocation de son fils se teinte de nuances nouvelles. Dans son grand air de l’acte III, « Au sein de la puissance », il déploie un legato velouté. Son lyrisme contenu d’une tendresse confondante dévoile en privé un cœur de père sous le visage de pierre. Une très belle prise de rôle pour ses débuts aixois et assurément un nom à retenir !

L’équilibre de ce plateau vocal doit également beaucoup à la qualité des rôles secondaires, particulièrement soignés. Remplaçant Adrien Mathonat, la basse Ugo Rabec apporte une belle assise à son personnage, tandis que le public aura eu un véritable coup de cœur pour la prestation remarquée de Jusung Park. À leurs côtés, les interventions de Thomas Dear, Niamh O’Sullivan, Samy Camps, Ronan Caillet et Grégoire Mour complètent avec rigueur et homogénéité cette distribution de haut vol.

Saluée par de multiples rappels et un public applaudissant debout, cette lecture des Vêpres Siciliennes au Grand Théâtre de Provence aura suscité chez les spectateurs un véritable enthousiasme. Merci à l’ensemble des artistes, musiciens et choristes pour le travail accompli ! Une soirée majeure à réentendre et à savourer sur les antennes de France Musique le 26 juillet prochain à 20h.

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Les artistes

La duchesse Hélène : Karine Deshayes
Henri : John Osborn
Guy de Montfort : Insik Choi
Jean Procida : Michele Pertusi
Le sire de Béthune : Ugo Rabec
Le comte de Vaudemont : Thomas Dear
Ninetta : Niamh O’Sullivan
Danieli : Samy Camps
Thibault : Ronan Caillet
Robert : Jusung Park
Mainfroid : Grégoire Mour

Chœur et Orchestre de l’Opéra de Lyon, dir. Daniele Rustioni

Le programme

Les Vêpres Siciliennes 

Grand Opéra en cinq actes de Giuseppe Verdi, livret d’Eugène Scribe et Charles Duveyrier, créé le 13 juin 1855 à l’Académie Impériale de Musique de Paris, Salle Le Peletier

Grand Théâtre de provence, représentation du mardi 21 juillet 2026

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Karine DeshayesJohn OsbornMichele PertusiDaniele RustioniInsik Choi
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Aurélie Mazenq

Critique musicale passionnée, Aurélie Mazenq fréquente les théâtres lyriques comme on entreprend un voyage : avec curiosité, émerveillement et l'envie intacte de se laisser surprendre. Des grandes scènes européennes aux maisons plus confidentielles, elle collectionne moins les spectacles que les émotions. À travers ses chroniques, elle aime partager ces vibrations invisibles qui naissent entre les artistes et le public, et qui font de chaque représentation une expérience unique.

1 commentaire

Nicolas Darbon 26 juillet 2026 - 20 h 02 min

Vive les versions en langue française à l’opéra !!

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