La traviata, Opéra Bastille, jeudi 4 juin 2026
Retour à Bastille de La traviata ultraconnectée imaginée par Simon Stone
Lorsque, voilà sept ans, Simon Stone a présenté sa version de La Traviata au Palais Garnier, son parti pris n’a laissé personne indifférent : Violetta Valéry n’était plus la courtisane de Dumas fils mais une influenceuse parisienne, dont la vie se déroule en permanence sous le regard des réseaux sociaux. L’idée n’a rien d’absurde. Verdi lui-même n’avait-il pas voulu situer l’action « à notre époque » – avant d’y renoncer sous la pression des censeurs ? Après une reprise en 2024, cette fois à Bastille, le millésime 2026 offre le recul suffisant pour évaluer ce que le concept de Stone apporte à l’œuvre. En l’occurrence, ce qu’il lui coûte.
Pourtant, l’objet posé au centre du plateau est de prime abord intrigant, tandis que le public prend place dans la salle : un double écran géant en forme de V sur lequel s’affichent en gros plan les yeux clos de Violetta Valéry, mannequin aux millions de followers, au compte en banque bien garni et à la vie trépidante – si tant est que sa réussite s’évalue à l’aune des likes, des selfies, des soirées VIP et des contrats d’égérie avec des marques de parfum. Quand résonnent les premières notes du Prélude de l’Acte I, les yeux s’ouvrent, bientôt remplacés par le compte Twitter/X de notre dévoyée 2.0, des extraits d’une conversation WhatsApp avec son amie Flora, des notifications de sa mutuelle santé, des échanges avec sa mère, un e-mail de son docteur… En quelques minutes, le spectateur (et que dire de celui qui souhaite se référer au surtitrage) se trouve noyé dans une avalanche de sollicitations visuelles qui, on le comprend, vont non pas accompagner mais entraver la musique de Verdi en opposant à sa beauté la trivialité envahissante des réseaux sociaux.
À titre d’exemple, un extrait du dialogue entre Violetta et sa mère qui vient gracieusement adorner ce Prélude :
V : Je me sens vidée ces derniers temps, j’ai la trouille…
M : Il faut boire du jus de céleri ma chérie.
Ici, long exposé sur les vertus du jus de céleri, confirmées par le message de Violetta : Je me sentais fatiguée, j’avais bien besoin de ce #coupdejus de mes amis de #JuiceInc., c’est les meilleurs !
Vient ensuite l’annonce d’un rendez-vous chez le médecin, accompagnée d’un FAIT CHIER du meilleur goût. Enfin, un e-mail du Dr Grenvil annonce à Violetta : « Votre cancer a récidivé ». Et nous n’en sommes qu’au prélude !
Cet immense écran posé sur une (bruyante) tournette est par ailleurs ingénieux, permettant des changements rapides de lieux par la juxtaposition de projections vidéo et d’accessoires/éléments de décor (barrières délimitant l’accès à un club évoquant la fête de la Grande Bellezza, poubelles d’arrière-cour, pyramide de coupes de champagne, tracteur, berline, baraque à kebab, statue de Jeanne d’Arc place des Pyramides, lits d’hôpital…), mais il se révèle surtout terriblement parasite. Plus la représentation avance, plus le ras-des-pâquerettes des échanges numériques vient percuter la grâce qui irrigue chaque mesure de l’opéra. Au point que toute suspension d’incrédulité finit par devenir inopérante. Ainsi le duo d’amour à distance qui clôt le premier acte ne décolle-t-il jamais, comme si le chant vibrant du couple disparaissait derrière l’échange neuneu de SMS où Alfredo confie à Violetta « Je ne me suis pas remis de notre Uberbisou » (comprendre : le baiser échangé à la fin de la fête, juste avant que Violetta grimpe dans son Uber…). Tout au long des trois actes, ces effets pouêt-pouêt à base d’émojis et de hashtags puérils vont provoquer les rires du public dans les moments d’émotion, de drame ou de poésie, le pire étant atteint dans le déchirant « Addio del passato » du Finale. Là, tandis que Violetta agonisante dit adieu au bonheur enfui, la galerie photo des moments « inoubliables » défile : selfies où règne le duck face, dégustations de pâtisseries entre amoureux, blagounette d’Alfredo qui se colle un croissant sur le front… À cet instant du drame, nul n’est censé rire. On devrait pleurer, mais pas de rage ! Que personne dans l’équipe artistique n’ait relevé cette dissonance laisse perplexe.
Comme si les artistes eux-mêmes, phagocytés par leurs doubles numériques, peinaient à trouver leurs marques, le plateau vocal nous a frappé par son peu d’alchimie – attribuable, peut-être, aux conditions d’une Première. C’est spécialement notable chez Aida Garifullina et Xabier Anduaga, qui se cherchent pendant deux heures et semblent étonnamment extérieurs à leurs duos, de « Un di, felice, eterea » jusqu’au « Parigi, o cara » conclusif. De la même façon, la perfection vocale un rien papier glacé de la soprano se laisse trop rarement fissurer par l’émotion. Pour un « Sempre libera » enlevé avec brio, son « E strano » sonnait curieusement atone. Présence scénique par ailleurs incontestable, en adéquation totale avec son personnage. Sur ce plan aussi, le ténor espagnol souffre de la comparaison, et il faut attendre la fête de l’acte II (où les costumes d’Alice Babidge recyclent les clichés éculés de la fête-décadente-alla-Bieito, couleurs criardes, gode-ceinture, hommes en collants-talons et clowns façon John Wayne Gacy) pour que son Alfredo s’impose enfin sur le plateau. Roman Burdenko campe un Giorgio Germont d’une vocalité et d’une théâtralité convaincantes, et les comprimari ne déméritent pas – mention spéciale à la Flora survoltée de Seray Pinar – même s’il leur est difficile de tirer leur épingle d’un jeu si déséquilibré où l’écran l’emporte trop souvent sur la voix. Dans la fosse, Marta Gardolinska adopte des tempi amples avec un souci bienvenu de maîtriser l’équilibre entre chanteurs et instrumentistes. En fermant les yeux, on parvient à vivre de beaux moments musicaux…
Le vertige, c’est finalement lorsque le rideau retombe qu’il nous saisit. En voyant, spectacle un peu triste auquel nous participons, l’écrasante majorité des spectateurs quitter la salle plongés dans leur smartphone… #soiréefrustrante #NeverAgainUberBisou
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Violetta Valéry : Aida Garifullina
Alfredo Germont : Xabier Anduaga
Giorgio Germont : Roman Burdenko
Flora Bervoix : Seray Pinar
Annina : Cassandre Berthon
Grenvil : Amin Ahangaran
Gaston : Nicholas Jones
Baron Douphol : Luis-Felipe Sousa
Marquis d’Obigny : Florent Mbia
Giuseppe : John Bernard
Un domestique : Hyunsik Zee
Un commissionnaire : Young-Woo Kim
Chœur de l’Opéra de Paris (dir. Alessandro Di Stefano), Orchestre de l’Opéra de Paris, dir. Marta Gardolinska
Mise en scène : Simon Stone
Décors : Bob Cousins
Costumes : Alice Babidge
Lumières : James Farncombe
Vidéo : Zakk Hein
La Traviata
Opéra en trois actes de Giuseppe Verdi, livret de Francesco Maria Piave d’après le roman d’Alexandre Dumas fils La Dame aux camélias, créé au Teatro La Fenice de Venise le 6 mars 1853.
Représentation du jeudi 4 juin 2026, Paris, Opéra Bastille

