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Entrée triomphale des Villi au répertoire de l’Opéra de Nice

par Hervé Casini 27 avril 2026
par Hervé Casini 27 avril 2026

© Julien Perrin

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Le Villi, Opéra de Nice, Vendredi 24 février 2026

Poursuivant dans la trajectoire fixée par la création in loco d’Edgar, deuxième opéra de Puccini, en ouverture de la saison dernière, l’équipe artistique de l’Opéra de Nice, en mettant à l’affiche Le Villi, premier opus du compositeur toscan, ne fait pas seulement œuvre musicologique destinée à un public averti : elle redonne sa chance à un opéra-ballet au symphonisme particulièrement bluffant. Au final, standing ovation d’un public enthousiaste venu nombreux !

Stefano Poda, l’homme-orchestre de cette nouvelle production

Que Stefano Poda, l’un des metteurs en scène les plus fascinants de ces dernières années, ait eu envie de s’intéresser au premier opéra de Puccini était, déjà, en soi un évènement ! En effet, avec ce sujet inspiré à Ferdinando Fontana – le librettiste, – par de nombreuses légendes d’Outre-Rhin et par la trame du célèbre ballet d’Adolphe Adam, Giselle (voyez ici le dossier que Première Loge a consacré à l’œuvre), un Giacomo de vingt-six ans va, d’instinct, faire preuve de cette veine dramatique qui assurera, en quelques années, son succès aux quatre coins du monde. De là à écrire que Le Villi serait un chef d’œuvre à inscrire au même rang que la plupart des ouvrages que Poda met en scène et scénographie sur les scènes du monde entier, il s’en faudrait de beaucoup… et personne d’ailleurs ne l’a jamais écrit ! Alors, pourquoi Stefano Poda s’est-il intéressé à cet ouvrage et, au-delà, arrive-t-il à faire adhérer un public qui, pour l’immense majorité, n’a jamais entendu une note de la partition… à l’exception, peut-être, de l’air d’Anna « Se come voi piccina » ?

Le fait qu’il s’agisse d’un opéra-ballet – chose assez singulière en cette époque « fin-de-siècle » où la musique voit le jour – apporte déjà une piste car on sait que Poda signe également les chorégraphies de ses spectacles. De même, la thématique fantastique, inspirée aux artisans de l’ouvrage par l’ambiance « post-romantique » qui avait encore cours dans les années 1880 où surnaturel, angélisme et rédemption font bon ménage, a vraisemblablement fasciné un metteur en scène qui fait souvent se rencontrer dans ses spectacles monde des humains et monde des esprits.

En outre, la relative brièveté de l’action – 1h10 de musique – et la psychologie assez sommaire des trois personnages centraux ont, d’une certaine façon, permis au metteur en scène italien de réaliser un travail particulièrement fouillé d’exploration, de recherche d’unité esthétique et conceptuelle et, comme à son habitude, de tenter une lecture à plusieurs niveaux, permettant de dresser des ponts entre différents univers, entre mémoire et imaginaire.

Le résultat est, en ce qui nous concerne, étonnant de sincérité et d’une grande beauté esthétique.
Comme on le sait, Stefano Poda signe également les décors, les costumes et les lumières de ses productions, celle-ci trouvant sa cohérence dans la thématique de la vie d’une femme, aimée d’abord, trahie ensuite, survivante enfin mais, surtout, revenue « d’entre les morts » pour se venger, en prenant l’apparence d’une démoniaque willis.

Opéra-ballet, c’est donc à huit danseuses de redonner naissance à ces créatures, mi-elfes mi-démons, certes affectionnées par le romantisme européen – celui d’un Théophile Gautier, d’abord, puis, plus proche de Puccini, d’un Alphonse Karr dont Stefano Poda a la bonne idée de faire déclamer, au lever de rideau, quelques strophes extraites du poème placé dans la bouche de l’amant infidèle[1] – mais qui trouvent un nouvel élan dramatique dans la manière dont le chorégraphe les fait ici évoluer autour d’un arbre aux racines inquiétantes, actionné depuis les cintres et semblant tout droit sorti de la scénographie originale du Prologue du Crépuscule des Dieux ou d’un dessin d’Arthur Rackham ! Entouré par un système de câbles, mêlés et dirigés par les artistes du chœur, cet élément végétal à forte charge symbolique constitue, dès le lever de rideau puis lors de la scène finale, l’un des symboles les plus impressionnants de cette scénographie.

L’immense cage métallique à l’intérieur de laquelle se déroule une partie de l’action constitue un autre des éléments phares de ce spectacle, tout comme la vision de ce qui nous fait penser à des fouilles antiques et, à cour comme à jardin, à des mannequins sans tête allongés dans des vitrines : évocation du sort final réservé aux amants infidèles ? Leur vision nous hante, plusieurs heures après la fin de la soirée.

Si la danse est parfaitement intégrée dans cette production, le chœur est également en mouvement et ce, dès le lever de rideau, où il permet de faire saisir au spectateur les enjeux dramatiques de ce huis-clos dont Anna sera finalement la victime.

Une direction d’orchestre flamboyante et un plateau vocal à la belle homogénéité

En confiant les rênes de cette soirée, sur le plan musical, à Valerio Galli, la direction de l’Opéra de Nice frappe un autre grand coup ! Non seulement, le maestro – originaire de Viareggio – est chez lui en terre puccinienne, territoire exploré, en particulier, pendant ses résidences estivales au festival de Torre del Lago, mais il établit avec l’Orchestre Philharmonique, en fosse, une belle complicité, se traduisant par le son rond d’une phalange toujours sous contrôle, dont les membres prennent visiblement du plaisir à s’écouter mutuellement et à faire entendre un Puccini qui se veut, ici, à plusieurs occasions, « symphoniste ». En cela, qu’il soit permis d’écrire que le grand triomphateur de la soirée, avec le metteur en scène, est, selon nous, le chef d’orchestre !

Dans les deux parties de l’ambitieux intermezzo qui ouvre le deuxième acte pour informer le spectateur des évènements survenus – l’Abbandono (l’Abandon) et La Tregenda (Le Spectre) – Galli sait superbement rendre cette expression dramatique constituée, d’une part, de la douleur d’Anna abandonnée et, d’autre part, d’une musique de danse infernale aux harmonies peu conventionnelles, faisant comprendre le basculement de la jeune infortunée.

En outre, même si Le Villi n’est pas encore Madama Butterfly, Galli parvient à faire passer le souffle de la dramaturgie puccinienne, dans l’air d’entrée d’Anna ou, plus encore, dans la fameuse scena drammatica-romanza de Roberto, à l’acte II, où il maîtrise l’indispensable équilibre entre puissance quasi-wagnérienne de l’orchestre et vocalità de l’interprète. Là encore un moment qui restera gravé dans notre mémoire.

Opéra-ballet, Le Villi est également une œuvre de théâtre musical puisqu’un narrateur est censé commenter certains passages de l’action dramatique. En confiant cette narration à la grande actrice italienne Monica Guerritore[2] – dont on a pu voir en début d’année Anna, le magnifique biopic consacré à Anna Magnani – l’Opéra de Nice met judicieusement en filiation directe le mélodrame lyrique  avec une certaine vision du cinéma italien. Dans ses quelques interventions, on retrouve le pouvoir d’une voix parlée qui, même brièvement, fait autorité, d’autant plus que c’est autour de cette vision de femme que Stefano Poda construit l’histoire de son principal personnage féminin.

On a déjà dit plus haut que les artistes du chœur de l’Opéra de Nice s’étaient élevés, pour cette production, au statut de chœur antique avec tout ce que cela implique d’un strict point de vue dramaturgique. Particulièrement attentif et parfaitement préparé par Giulio Magnanini, c’est dans le chœur d’introduction et, bien évidemment, dans la magnifique prière de l’acte I, qui précède le départ de Roberto, que la formation niçoise donne le meilleur d’elle-même.

Le rôle de Guglielmo Wulf s’inscrit davantage dans les traces du Verdi de la maturité que dans un quelconque vérisme, notion bien peu adaptée ici : si Armando Noguera aborde cet emploi avec probité et un réel engagement dramatique, l’air « No ! possibil non è » ne semble pas totalement abouti pour cette voix foncièrement plus proche de celle d’un baryton-martin.

Des moyens vocaux, ce n’est pas ce qui manque à Vanessa Goikoetxea ! Nous avions découvert la jeune soprano, originaire de Floride, dans Rusalka, sur cette même scène. Toujours dotée d’une projection vocale particulièrement incisive et d’un aigu d’airain, cette attachante artiste fait l’effort louable de garder le sens de la nuance et de la morbidezza, caractéristiques du compositeur toscan, dès son air d’entrée “Se come voi piccina”.

Il revenait à Thomas Bettinger d’incarner le rôle particulièrement éprouvant de Roberto. Avec une voix vaillante à laquelle cette tessiture assez centrale convient, le ténor français lance toutes ses forces, pour cette Première, dans le duo déjà fort mélodramatique du premier acte, mais aussi, surtout, dans sa grande scène de l’acte II où ses accents fiévreux font passer le souffle post-romantique indispensable à cette musique.

Coproduit avec les Opéras de Grand Avignon, Marseille et Toulon Provence Méditerranée, la vision de ces Villi selon Stefano Poda devrait continuer à trouver son public et à parfaire notre connaissance du maître incontesté du mélodrame moderne.

—————————————————————-

[1] J’ai vu souvent, à des fêtes moins belles, / Briller dans les cheveux d’une femme à l’œil noir / Des diamants aux vives étincelles /Comme l’étoile bleue au ciel sombre le soir. / Et j’aime mieux l’églantine séchée / Dont ses cheveux tout un grand jour furent liés, / Et j’aime mieux la mousse encore penchée / Qui garde empreints, sur son velours ses petits pieds. (Alphonse Karr, Les Willis,1856).

[2] … venue remplacer la non moins grande Dominique Sanda, initialement prévue !

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Les artistes

Anna : Vanessa Goikoetxea
Roberto : Thomas Bettinger
Guglielmo Wulf  : Armando Noguera
La narratrice : Monica Guerritore
Danseuses : Maud Boissière, Sophie Planté, Elise Griffon, Juliette Cesar, Léa Pérat, Camille Lopez, Shiraz Amar, Silvia Sisto

Orchestre philharmonique de Nice, direction : Valerio Galli
Chœur de l’Opéra de Nice Côte d’Azur, dir. Giulio Magnanini
Mise en scène, décors, costumes, lumières : Stefano Poda

Le programme

Le Villi
Opéra-ballet en deux actes, livret de Ferdinando Fontana d’après Les Willis (1856) d’Alphonse Karr, créé au Teatro Dal Verme de Milan le 31 mai 1884
Opéra de Nice, représentation du vendredi 24 février 2026.

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Thomas BettingerVanessa GoikoetxeaValerio GalliStefano PodaArmando Noguera
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Hervé Casini

Hervé Casini est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, docteur en littérature française à Aix-Marseille Université et Secrétaire Général du Museon Arlaten (Musée d’ethnographie provençale). Collaborateur de diverses revues (Revue Marseille, Opérette-Théâtre Musical, Résonances Lyriques…), il anime un séminaire consacré au « Voyage lyrique à travers l’Europe (XIXe-XXe siècle) à l’Université d’Aix-Marseille et est régulièrement amené à collaborer avec des théâtres et associations lyriques dans le cadre de conférences et colloques.

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