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La Gioconda au Liceu : quand les heures dansent au bord de l’abîme

par Aurélie Mazenq 26 février 2026
par Aurélie Mazenq 26 février 2026

© David Ruano

© David Ruano

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La Gioconda, Barcelone, Liceu, lundi 23 février 2026

Pour les 150 ans de l’œuvre, le Liceu ressuscite l’esprit du « grand opéra » dans un spectacle total où chant, danse, acrobaties et haute couture s’unissent avec faste. Sous la direction vibrante de Daniel Oren, cette Venise de l’ombre devient le théâtre d’un drame absolu, porté par l’incarnation convaincante de Saioa Hernández.

Venise comme théâtre intérieur

L’ouvrage d’Amilcare Ponchielli occupe une place singulière dans l’histoire de l’opéra italien, à la lisière d’un romantisme finissant et d’un vérisme encore en gestation. La musique semble hésiter entre deux mondes, héritière des grandes architectures du passé tout en cherchant une vérité plus humaine. C’est précisément ce fragile équilibre que cette production parvient à restituer.

La mise en scène de Romain Gilbert (que Première Loge avait déjà chroniquée à l’occasion de représentations napolitaines) choisit une Venise moins picturale que mentale. Les murs mobiles, les espaces contraints, les jeux d’ombre construisent un univers où le pouvoir agit davantage par suggestion que par démonstration. La ville n’est pas seulement un décor : elle devient une présence, presque une conscience. Les brumes de la lagune, la boue évoquée à plusieurs reprises, la lente apparition du navire composent un paysage moral autant que physique. Ce parti pris, lisible sans être appuyé, permet aux spectateurs découvrant l’ouvrage de s’orienter tout en offrant aux regards plus familiers une lecture plus sombre, marquée par l’oppression et la surveillance. Cette Venise du XVIIe siècle s’éloigne des archétypes et représentations habituelles mais conserve des éléments connus comme la « Bocca del leone » destinée à accueillir les dénonciations, les traditionnels pieux de bois et escaliers en marbres et la cour fastueuse dans le palais de la Ca’d’Oro.  Les scènes de foule alternent avec des instants suspendus où la poésie affleure, fragile, vite balayée par la violence des passions.

L’introduction d’éléments issus de la commedia dell’arte, par le geste et le mime, enrichit la dimension théâtrale sans jamais rompre l’équilibre. Elle rappelle que derrière les masques sociaux se cachent des êtres vulnérables, pris dans des mécanismes qui les dépassent. Le valet Isèpo prends les traits d’un arlequin mais finira tragiquement noyé dans le canal.

Les costumes de Christian Lacroix mettent en valeur les silhouettes avec une élégance naturelle, grâce à un travail soigné des drapés et à un choix de couleurs évocateur. Ils soulignent avec finesse les différentes classes sociales, opposant la richesse structurée des élites à des tonalités plus sobres, et participent ainsi pleinement de la lisibilité dramatique de l’ensemble.

Un plateau vocal dominé par une héroïne habitée

Au centre, Saioa Hernández incarne la Gioconda avec une intensité convaincante. Elle vit le rôle de l’intérieur, sans céder à la tentation de l’excès. Son engagement dramatique est constant. Chaque geste semble pensé, chaque inflexion pesée, elle est le personnage !  Vocalement, la ligne demeure solide et expressive. Son incarnation évite toute idéalisation excessive. Cette Gioconda agit, doute, résiste, puis cède. C’est précisément cette humanité qui rend son sacrifice crédible. Le quatrième acte, où le personnage se retrouve face à lui-même, révèle une fatigue presque palpable, cohérente avec ce destin de femme qui aura chanté par amour, agit par compassion et choisi la mort comme ultime liberté. Son suicidio est un véritable acte de rébellion, profondément touchant. Elle ne cherche pas à embellir la douleur : elle la laisse apparaître.

Face à elle, Michael Fabiano, pour sa prise de rôle, aborde Enzo avec un engagement généreux. Cette nouvelle incarnation s’en ressent : l’ardeur et la passion sont bien présentes, mais l’enthousiasme entraîne parfois quelques imprécisions ainsi que des tensions dans le registre aigu. « Cielo e mar », sommet attendu, est défendu avec ferveur, même si certaines notes semblent abordées avec prudence. Le portrait du personnage reste crédible, notamment dans cette relation ambivalente avec Gioconda, faite de protection et de heurts, presque fraternelle par moments.

Violeta Urmana prête à La Cieca une profondeur touchante. Le registre grave, ample et chaleureux, sert la dimension compassionnelle du personnage. Son legato soigné et sa connaissance intime de l’œuvre donnent relief et humanité à cette figure qui perçoit souvent avant les autres les drames en germe. L’accueil chaleureux du public témoignait d’une réelle adhésion. Avec cette prise de rôle, elle devient avec Marianne Cornetti une des rares artistes à avoir interprété les 3 rôles féminins de l’ouvrage.

En Barnaba, Gabriele Viviani compose une silhouette sombre sans tomber dans la caricature. Le timbre conserve une noblesse qui contraste avec la noirceur du personnage, rendant d’autant plus troublantes ses attaques incisives et son monologue « O monumento ! », conduit avec autorité. La boue dont il se réclame devient presque matière scénique, contaminant l’espace et ceux qu’il approche.

Ksenia Dudnikova, qui incarne Laura, figure d’une noblesse contrainte, bénéficie d’une présence scénique élégante. La ligne vocale demeure globalement soignée, bien que certains passages aigus laissent apparaître une tension passagère, comme si la fragilité du personnage affleurait jusque dans l’émission. Quant à John Relyea, son Alvise impose une autorité naturelle. La projection, parfois couverte par un orchestre généreux, pourrait gagner en netteté, mais le charisme et la profondeur du grave traduisent efficacement cette violence institutionnelle, feutrée puis implacable. Ce couple est fort bien mis en valeur par les costumes de Christian Lacroix, particulièrement structurés et richement ornés, qui affirment avec clarté leur rang social.

L’orchestre et les chœurs, au service du souffle dramatique

Sous la direction de Daniel Oren, l’orchestre du Liceu révèle la richesse d’une partition qui vit autant dans ses interstices que dans ses élans. L’ouverture, portée par les courbes des violoncelles, installe une tension diffuse. Le chef israélien privilégie une approche progressive, laissant les lignes s’installer avec patience, notamment dans l’ouverture, conduite avec une certaine retenue. Ce choix, loin d’affaiblir la tension, semble au contraire vouloir préparer le terrain émotionnel, comme si le drame devait émerger lentement de la matière sonore plutôt que s’imposer immédiatement. Cette conception se retrouve dans la célèbre « Danse des Heures », où quelques lenteurs apparaissent, souvent liées aux nécessités du ballet et à la coordination scénique. La chorégraphie proposée par Vincent Chaillet s’en trouve renforcée.

L’orchestre révèle par ailleurs de très belles qualités de couleurs et de détails. Les dynamiques entre les pupitres sont travaillées. Les violoncelles dans le prélude installent une atmosphère immédiatement reconnaissable, tandis que les interventions du cor et de la harpe dans « Cielo e mar » accompagnent la voix avec délicatesse. Les pizzicati des cordes dans le ballet conservent une précision appréciable, et les bois apportent régulièrement des touches de lumière dans une texture souvent dense.

Le chœur du Liceu confirme son rôle central dans l’architecture de l’œuvre. Très engagé scéniquement, il incarne avec justesse la ferveur religieuse, la rumeur populaire ou la violence collective, contribuant pleinement à faire de Venise un personnage à part entière. La scène de l’Agnus Dei, avec ses voix lointaines soutenues par l’orgue, crée un moment suspendu particulièrement réussi. La participation des enfants de l’Orfeó Català apporte enfin une clarté bienvenue, presque fragile, qui contraste avec l’atmosphère sombre dominante.

Cette Gioconda barcelonaise ne cherche pas à réinventer l’œuvre à tout prix mais préfère explorer ses tensions internes avec cohérence. Quelques déséquilibres vocaux et orchestraux rappellent l’ampleur du défi, mais l’ensemble demeure solidement tenu. Au Liceu, la tradition du grand opéra trouve ici un écrin fidèle, où la démesure laisse place, par instants, à une poésie plus secrète : celle d’une ville et d’une femme qui, face à la violence du monde, choisissent encore la dignité.

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Romain Gilbert évoque sa mise en scène de La Gioconda en interview ici !
Saoia Hernandez répond à nos questions ici.

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Les artistes

La Gioconda : Saioa Hernández
Laura Adorno : Ksenia Dudnikova
Alvise Badoero : John Relyea
La Cieca : Violeta Urmana
Enzo Grimaldo : Michael Fabiano
Barnaba : Gabriele Viviani
Isèpo : Roberto Covatta
Zuane : Guillem Batllori

Orchestre Symphonique du Gran Teatre del Liceu, dir. Daniel Oren
Chœur du Gran Teatre del Liceu
Chœur d’enfants de l’Orfeó Català
Mise en scène : Romain Gilbert
Scénographie : Étienne Pluss
Costumes : Christian Lacroix
Lumières : Valerio Tiberi
Chorégraphie : Vincent Chaillet

Le programme

La Gioconda

Opéra en quatre actes d’Amilcare Ponchielli, livret d’Arrigo Boito d’après Angelo, tyran de Padoue de Victor Hugo, créé au Teatro alla Scala de Milan le 8 avril 1876.
Barcelone, Gran teatre del Liceu, représentation du lundi 23 février 2026.

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Daniel OrenMichael FabianoVioleta UrmanaGabriele VivianiRomain GilbertJohn RelyeaKsenia DudnikovaSaioa Hernández
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Aurélie Mazenq

Tombée depuis seulement quelques années dans la potion magique de l'art lyrique, Aurélie n'a, depuis lors, de cesse de rattraper le temps perdu en sillonnant les plaques-tournantes de l'Europe opératique... à la recherche des grandes voix de demain tout en se consolant par une collection impressionnante de vinyles de ne pas avoir pu entendre celles d'hier voire d'avant-hier...

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