Il y a des livres d’artistes qui informent. De vive voix, lui, touche, séduit, enveloppe. Florian Sempey n’y déroule pas seulement un parcours exemplaire ; il y révèle une présence, une chaleur, une façon d’habiter le chant qui le rendent immédiatement attachant. Roselyne Bachelot donne d’ailleurs d’emblée le ton en rappelant cette profession de foi si simple et si juste : « Je veux donner du plaisir aux gens en chantant. » Tout Florian Sempey semble tenir dans cette phrase.
Ce qui frappe d’abord, c’est la sincérité du livre. Une sincérité sans posture, sans confession fabriquée, sans ce supplément d’affectation qui alourdit tant d’autoportraits d’artistes. De vive voix avance au contraire avec une franchise lumineuse.
Florian Sempey y parle de son enfance, de ses fragilités, de ses émerveillements, de ses racines du Sud-Ouest, de sa famille, de ses grands-parents, de sa mère, avec une délicatesse qui ne cherche jamais à tirer des larmes mais obtient bien mieux : une émotion simple, directe, durable. Ce livre est aussi un livre de la gourmandise. Pas seulement la gourmandise de la table, même si elle est partout, somptueuse, généreuse, sensuelle ; la gourmandise de vivre. Chez Florian Sempey, tout semble procéder du même élan : cuisiner, aimer, rire, se souvenir, chanter.
Pour le lecteur du monde lyrique, le charme du livre tient aussi à la qualité des noms qui y jalonnent le parcours. Il y a Maria Callas, bien sûr, apparition fondatrice, choc premier, « l’envoûtement de la voix et le goût de la scène ». Il y a Jean-Philippe Lafont, qui pressent très tôt ce tempérament appelé à aller loin. Il y a Maryse Castets, Irene Kudela, Françoise Detchénique, ces figures de transmission qui donnent au récit sa profondeur. Il y a encore Marc Minkowski et Laurent Pelly, non comme des trophées destinés à faire briller une carrière, mais comme des fidélités, des complicités, des présences décisives. C’est là l’un des grands mérites de De vive voix : faire sentir qu’un artiste se construit autant par les êtres qui l’accompagnent que par ses dons propres.
Les connaisseurs souriront aussi à la manière dont Sempey laisse affleurer son panthéon personnel. Cecilia Bartoli y apparaît « génialissime », admirée pour sa virtuosité, son intelligence de jeu et son art de la colorature. Ludovic Tézier, Sherrill Milnes et Leo Nucci dessinent, à travers l’admiration qu’il leur porte, une certaine idée du baryton : noblesse de ligne, souplesse, humour, longévité, autorité sans lourdeur. Là encore, le livre devient plus qu’un récit : un autoportrait indirect, où les admirations choisies parlent presque autant que les souvenirs racontés.
Mais le livre ne se réduit pas à cette douceur mémorielle. On y croise aussi quelques pointes plus vives, qui évitent à l’ensemble de se dissoudre dans la seule célébration. Sempey évoque ainsi le monde de l’opéra comme un milieu « où l’on danse avec des requins affamés », raconte sans détour une rencontre à la « réaction plutôt glaciale » avec Muriel Robin, ou laisse percer, à propos des Victoires de la musique classique, une lucidité un peu amère sur les jeux de visibilité et les dés parfois « déjà jetés ». Ces notations, jamais vraiment venimeuses mais assez nettes pour piquer, donnent un peu de relief au récit.
Cette franchise se prolonge d’ailleurs dans les pages où Florian Sempey laisse entrevoir un désir plus programmatique : celui de diriger un jour une institution lyrique. Il y critique assez sévèrement les directions de casting confiées à des personnes « qui n’ont jamais chanté », déplore des choix de distribution qu’il juge parfois absurdes, s’agace de dépenses « démesurées » en décors, costumes ou technologies, et plaide pour un autre modèle, plus durable, plus répertoire, plus populaire aussi, où l’opérette retrouverait toute sa place. Que l’on partage ou non cette vision, elle révèle chez lui autre chose qu’un interprète : une envie de peser sur la maison opéra elle-même.
Le plus beau, peut-être, est que De vive voix donne envie d’aimer encore davantage Florian Sempey. Non pas seulement le chanteur, déjà largement reconnu, mais l’homme derrière la voix. On referme ce livre avec l’impression d’avoir approché un artiste chez qui le chant n’est jamais séparé de la chaleur humaine, du plaisir de transmettre, de la joie de donner. C’est beaucoup. C’est même, au fond, ce qu’on espère le plus d’un livre de musicien : qu’il nous rende la musique plus proche en nous révélant l’âme qui la porte. Florian Sempey y parvient avec un naturel déconcertant. Son livre a le goût des choses vraies, le parfum des fidélités anciennes, et cette lumière intérieure qu’on ne rencontre que chez les artistes qui n’ont jamais cessé d’aimer.
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Florian Sempey, avec Antoine Pecqueur, De vive voix, préface de Roselyne Bachelot, Paris, Flammarion, 2026, 208 p., ISBN 978-2-08-046421-7.

