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À Saint-Étienne, le réveil magistral de la belle endormie

par Jean-François Lattarico 25 avril 2026
par Jean-François Lattarico 25 avril 2026

© Sonia Barcet

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La Belle au bois dormant, Grand Théâtre Massenet de Saint-Étienne, vendredi 24 avril 2026

Jamais rejouée depuis sa création marseillaise en janvier 1902, La Belle au bois dormant de Charles Silver connaît une magnifique seconde vie, portée par une distribution en tout point remarquable, une mise en scène d’une intelligente sobriété et une direction superlative.

Cultivé, entre autres, par Offenbach (Le Roi Carotte) et Massenet (Cendrillon), l’opéra-féerie triomphe au XIXe siècle, qui bénéficie qui plus est des dernières avancées technologiques en matière de mise en scène. Charles Silver, élève de Massenet, en donne un des derniers avatars, représenté à Marseille en 1902, même si vingt plus tard Respighi en proposera encore sa propre version (La bella dormiente nel bosco), aux proportions toutefois moins ambitieuses. Si la princesse Aurore s’endort pendant cent ans, l’opéra de Silver a attendu cent vingt-quatre ans pour renaître scéniquement à l’opéra de Saint-Étienne, en même temps que sort l’enregistrement discographique sous l’égide du Palazzetto Bru Zane, mais avec une distribution presque entièrement renouvelée. Tout est à louer dans cette magnifique production, à commencer par la mise en scène de Laurent Delvert, d’une efficace et intelligente sobriété. Les décors intemporels de Zoé Pautet qui montre des praticables couleur béton (clin d’œil à l’architecture du Grand-Théâtre-Massenet ?), un escalier latéral conduisant à un balcon d’où perce une porte, suggérant les éléments d’un château, des rideaux verts et des néons évoquant l’inquiétante étrangeté de la forêt, les lumières changeantes de Nathalie Perrier, contribuent à la féérie de l’ensemble, avec un sens remarquable de la dramaturgie dont le prologue (Le baptême), où l’on passe de la joie festive à la prophétie terrifiante, concentre tous les atouts. Si les formes closes ne manquent pas, l’opéra de Silver s’inscrit dans la tradition lyrique française qui fait la part belle à la noble déclamation et au raffinement orchestral (les pages symphoniques, ouverture, préludes, danses, y sont particulièrement développées). Car c’est bien de la musique, tour à tour raffinée, soyeuse, terrifiante, cristalline, envoûtante, que naît le merveilleux, et beaucoup moins des vers surannés et sans charme littéraire de Michel Carré et Paul Collin, servant ici davantage de tremplin aux émotions.

De la distribution réunie pour cette recréation scénique, qui est d’une très belle homogénéité, se détachent quelques pépites. Le rôle-titre est excellemment campé par la jeune soprano Deborah Salazar, admirable de retenue, mais sachant déployer un timbre d’une belle amplitude (dans son duo d’amour du premier acte avec le Prince, véritable liebestod à la française). La fée Urgèle trouve en Julie Robard-Gendre une extraordinaire incarnation : ses graves caverneux, sa présence électrisante, sa gestuelle très théâtrale et, à juste titre, ampoulée, son rire sardonique capable de pétrifier le petit enfant bolivien de cinq ans assis à mes côtés, en font une des révélations de la soirée. De ce point de vue, ses invocations infernales suivies du chœur « Ô sort maudit » qui achève le premier acte, est d’une puissance dramatique rare. Dans le triple rôle du Page (superbe « Il part où l’honneur l’appelle » du 1er acte), d’une fée, et surtout de Jacotte, la fiancée délaissée de Barnabé, Héloïse Poulet impressionne par sa ligne de chant d’une pureté hors du temps, sa diction admirable et une projection que n’entrave aucune hésitation. Louanges méritées également pour la Dame Gudule de Anne-Lise Polchlopek, mezzo racée, au timbre à la fois puissant et suave, et comédienne hors pair en fée Primevère (rôle parlé). Kevin Amiel prête son joli timbre de ténor lyrique au double rôle du chevalier errant (dans l’acte médiéval) et du prince charmant. Si la voix est de temps à autre tendue dans les aigus, perdant ainsi en rondeur et en harmoniques, la noble déclamation et l’abattage scénique, et l’engagement dans les quelques duos qui ponctuent la partition (sublime, le duo final !) pallient largement ces défauts véniels. Le Roi de Philippe-Nicolas Martin brille davantage dans le registre médium que dans les aigus, là aussi un peu poussifs, mais il faut lui reconnaître une belle élocution et une attitude bonhomme, parfaitement idoine au rôle. Une mention spéciale pour le Barnabé de l’expérimenté Matthieu Lécroart, seul rescapé du disque. Le charisme scénique, doublé d’une voix constamment attentive aux inflexions pathétiques du chant, en font l’incarnation idéale du personnage niais tourné en dérision par la fée-sorcière. Le grand sénéchal du baryton Antoine Foulon et le seigneur de Christophe De Biase complètent idéalement la distribution.

Opéra-féerie oblige, les danses et les pages orchestrales y sont légion (simple et efficace chorégraphie tout en grâce vaporeuse de Sandrine Chapuis, également danseuse). Toujours fort bien dirigé par Laurent Touche, le Chœur Lyrique Saint-Étienne Loire est une nouvelle fois remarquable par son homogénéité et sa riche sonorité lors de ses nombreuses interventions, tout au long des neuf tableaux de la partition. Dans la fosse, Guillaume Tourniaire, amoureux passionné de ce répertoire (on rappelle le très réussi Ascanio de Saint-Saëns et la fascinante Sorcière d’Erlanger, tous deux pour le label B-Records), à la tête de l’Orchestre Symphonique Saint-Étienne Loire, dirige avec toujours autant de ferveur et de précision entomologique une partition aux multiples facettes, tour à tour dramatique, délicate, aux sonorités wagnériennes, parfois fauréennes, tandis que la puissance des cordes et des cors, nombreux, contrebalancent les sonorités délicates du célesta ou les arpèges des harpes, le tout dirigé  d’un gant de velours d’une main et d’une solide baguette magique de l’autre. Une découverte exceptionnelle.  

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Les artistes

La Princesse Aurore, la Reine : Deborah Salazar
Urgèle : Julie Robard-Gendre
Le page, Jacotte, une fée : Héloïse Poulet
Dame Gudule, la fée Primevère : Anne-Lise Polchlopek
Le Chevalier errant, le Prince : Kevin Amiel
Le Roi : Philippe-Nicolas Martin
Le grand sénéchal, Éloi : Antoine Foulon
Le seigneur : Christophe De Biase
Barnabé : Matthieu Lécroart
Figurants : Sandrine Chapuis, Agathe Favre, Louise Carrière, Mylène Piter 

Orchestre Symphonique Saint-Étienne Loire : dir. Guillaume Tourniaire
Chœur Lyrique Saint-Étienne Loire : dir. Laurent Touche
Mise en scène : Laurent Delvert
Scénographie : Zoé Pautet
Costumes : Fanny Brouste
Chorégraphie : Sandrine Chapuis
Assistant à la mise en scène : Do Cellou
Régie de production : Sophie Jacquet
Lumières : Nathalie Perrier
Maquillage et coiffure : Corinne Tasso
Régie de production : Elsa Ragon
Chefs de chant : Catherine Garonne, Landry Chosson

Le programme

La belle au bois dormant 

Opéra-féerie en quatre actes et un prologue de Charles Silver, livret de Michel Carré et Paul Collin, créé le 8 janvier 1902 au Grand-Théâtre de Marseille.
Grand Théâtre Massenet de Saint-Étienne, représentation du vendredi 24 avril 2026.

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Matthieu LécroartLaurent DelvertHéloïse PouletDeborah SalazarPhilippe-Nicolas MartinKevin AmielJulie Robard-GendreAnne-Lise PolchlopekGuillaume Tourniaire
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Jean-François Lattarico

Professeur des Universités en études italiennes à l'université Lyon 3 Jean Moulin, spécialiste de l'opéra des XVIIe et XVIIIe siècles. Il a publié l'édition critique des livrets de Busenello, ainsi qu'un ouvrage sur les animaux à l'opéra (Le chant des bêtes), tous deux parus chez Classiques Garnier.

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