Lucio Silla, Festival de Salzbourg, dimanche 2 août 2026
Une extraordinaire soirée qui nous fait regretter que cet opéra magnifique soit trop peu présent sur les scènes parisiennes et françaises. À quand un enregistrement, témoignage de ces instants mémorables ?
Lucio Silla (1772) fait partie des opéras de jeunesse de Mozart rarement joués. C’est une œuvre très dense qui, en trois heures de musique et 23 numéros, nous permet de (re)découvrir de purs joyaux. Le Mozart de la maturité transparait à chaque instant chez un jeune compositeur de 16 ans et annonce par moments les Noces de Figaro. Peu présent au disque, absent des scènes lyriques parisiennes, on a cependant pu l’entendre à la Seine musicale il y a cinq ans sous la direction de Laurence Equilbey.
C’est donc une joie de pouvoir entendre cette œuvre au festival de Salzbourg, qui l’avait déjà donnée en 2006, même si c’est ici dans une version semi-scénique. Un regret : cette présente version est amputée de plus de trente minutes, le chef d’orchestre ayant choisi de supprimer certains airs et récitatifs. Il l’explique par le fait que le public moderne ne serait plus apte à écouter plus de trois heures de musique, et rappelle également que Mozart était à l’époque sans cesse obligé de remanier ses œuvres au fil des défections des uns et des autres. On peut ne pas adhérer à cette vision : tous nos repères s’en trouvent bousculés à l’écoute… d’autant que tous les protagonistes sont vêtus pareillement et semblent tous les clones les uns des autres.
Les lumières de Bernd Gallasch, habitué de Bayreuth, viennent accompagner la mise en place de Birgit Kajtna-Wönig. Le dispositif scénique est essentiellement constitué d’un immense mur de pierre allant jusqu’aux cintres et percé çà et là de fenêtres dans lesquelles viennent se placer tantôt les chanteurs, tantôt les chœurs. Y sont projetées des traductions en allemand et en anglais du texte chanté mais également des résumés de l’action, dans des caractères de différentes tailles allant jusqu’au gigantesque, certains clignotant de temps à autre avec un visuel final par moments désagréable. Sur le devant de la scène, d’un côté un immense bloc de pierre sur lequel est tracée l’ébauche d’une statue, et de l’autre un grand bureau de bois avec un téléphone qui se mettra à sonner .
Sur scène, nous sommes comblés, ce sont des voix toutes de très haute tenue qui composent le plateau de cette mémorable soirée. Un regret est de ne pouvoir décrire tous les numéros que compte l’œuvre, véritable joute vocale, tant chaque air emporte l’enthousiasme d’un auditoire comblé.
Giovanni Sala, très apprécié récemment en Macduff dans le Macbeth donné par Muti à Turin, chante le rôle titre de Lucio Silla, qui ne bénéficie que de deux airs dans cet opéra : « Il desio di vendetta » de l’acte 1 est un air plein de fureur dont la puissance vocale est superbement maîtrisée. Le climax monte encore avec les imprécations « D’ogni pietà mi spoglio » à l’acte 2. Le ténor est des plus convaincants dans son jeu de scène, passant de la colère non retenue au doute à la fin de l’opéra.
Giunia est ici assurée par Nina Solodovnikova, jeune soprano russe, qu’on applaudit régulièrement sur toutes les scènes internationales. Elle conféra avec conviction une dimension tragique au personnage, tiraillé entre dépression et pulsions meurtrières. Son timbre est légèrement plus sombre que celui d’une soprano, ce qui convient parfaitement au rôle – le plus marquant et le plus applaudi de la soirée. « Dalla sponda tenebrosa » à l’acte 1 est extraordinaire de précision, évoluant de la tristesse à la colère (on ne peut en l’écoutant que penser à l’air de la Comtesse des Noces de Figaro). La scène 5 de l’acte 2 « Ah si il crudel periglio » donne le tournis par un enchaînement de vocalises extraordinaires. Enfin, elle est surtout éblouissante lors de l’invocation des esprits et son air d’adieu à Cecilio, condamné à mort. Une émotion palpable a plané dans toute la salle pour laisser place à des applaudissements nourris.
Xenia Puskarz Thomas, mezzo soprano originaire du Queensland, chante le rôle de Cecilio. Un des grands moments restera le duo avec Giulia « D’Eliso in sen m’attendi » qui clôt l’acte 1.
Lucio Cinna est chanté par Martina Russomanno. « De più superbi il core » nous mène vers les sommets : on admire l’aisance vocale à contrôler toutes les nuances de cet air difficile. C’est un des plus beaux moments de cette soirée. Triomphe.
Lilit Davtyan, soprano arménienne se distingue dans le rôle de Celia. « Se lusinghiera speme » permet d’entendre des vocalises de toute beauté et qu’elle maîtrise parfaitement. A nouveau, « Strider sento la procella » de l’acte 3 permet à la soprano de déployer tout son talent et emporte l’adhésion du public.
Le finale est surprenant. Le doute semble dominer, plus que la joie : alors que les couples reformés se tiennent côte à côte, on les sent ailleurs, comme dans un autre monde… Pourquoi pas après tout ? Cecilio, Cinna et, surtout, Giunia ont tous de lourdes fautes sur la conscience. Quant au héros , il ne semble plus vraiment en paix après son abdication et son retour à la clémence.
Tout au long de ces 3 actes de pur bonheur, le Mozarteum de Salzburg fait merveille sous la baguette précise et avisée d’Adam Fisher, extraordinaire chef hongrois, un vétéran de la direction d’orchestre et actuel chef principal de l’opéra de Dusseldorf. Il est l’un des premiers à avoir enregistré l’intégrale des symphonies de Haydn, et surtout à avoir proposé un enregistrement de cet opéra avec le Sinfonietta du Danemark. La superbe ouverture en trois parties, telle une symphonie, est une superbe leçon de direction – surtout pour le travail effectué sur les pupitres de cordes. Jusqu’au finale à l’acte 3 « Il gran Silla », on reste admiratif du travail de chacun des pupitres. L’orchestre reste incandescent du début à la fin et le chef recevra la plus grande ovation. Mention spéciale aussi pour le Salzburg Bach Choir et son chef Michael Schneider. À quand un enregistrement, témoignage de ces instants mémorables ?
Une extraordinaire soirée qui nous fait regretter une fois encore que cet opéra magnifique soit trop absent des scènes françaises et parisiennes.
- Si vous souhaitez publier un commentaire (dans l’encadré ci-dessous, en bas de page), merci de prendre connaissance auparavant de la « Charte des commentaires » ! / If you wish to post a comment (in the box below, at the bottom of the page), please read the “Comment Policy” first!
Lucio Silla : Giovanni Sala
Giunia : Nina Solodovnikova
Cecilio : Xenia Puskarz Thomas
Lucio Cinna : Martina Russomanno
Celia : Lilit Davtyan
Pianoforte : Rupert Burleigh
Salzburg Bach Choir (dir. Michael Schneider), Mozarteum Orchestra Salzburgent, dir. Adam Fischer
Mise en espace : Birgit Kajtna-Wönig
Vidéo : Mara Wild
Lumières : Bernd Gallasch
Costumes : Bernadette Salzmann
Lucio Silla
Opera seria en trois actes de Wolfgang Amadeus Mozart, livret de Giovanni de Gamerra avec l’aide de Métastase, créé au Teatro Regio Ducale de Milan le 26 décembre 1772.
Festival de Salzburg, représentation du dimanche 2 août 2026.

