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Opéra-Comique : Lucie de Lammermoor revient à Paris après une absence de presqu’un quart de siècle

par Camillo Faverzani 3 mai 2026
par Camillo Faverzani 3 mai 2026

© Herwig PRAMMER

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Lucie de Lammermoor, Opéra-Comique, samedi 2 mai 2026

Régulièrement programmée en France et à l’étranger, Lucie de Lammermoor est devenue une œuvre de répertoire – même si Paris ne l’avait pas applaudie depuis près d’un quart de siècle. Cette nouvelle production est en tout point exceptionnelle.

Désormais Lucie de Lammermoor, version française du chef-d’œuvre donizettien, ne fait plus figure de rareté. Ne serait-ce que dans nos colonnes, l’année 2023 a vu la programmation de trois productions, en France, à Tours, avec Jodie Devos  dans le rôle-titre, et au Festival d’Aix-en-Provence, avec le malheureux couple d’amoureux formé par Lisette Oropesa et John Osborn, comme à l’étranger : en Italie, au Festival Donizetti de Bergame, avec l’héroïne sacrificielle de Caterina Sala. Poursuivant sa mission de valorisation du répertoire français, l’Opéra-Comique se devait de prendre le relais des représentations du Châtelet de juin 2002, affichant une distribution de rêve : Patrizia Ciofi, Marcelo Alvarez et Ludovic Tézier pour le trio de tête, sous la direction d’Evelino Pidò. Une mise en scène héritée de l’Opéra de Lyon, de janvier de la même année, avec les mêmes interprètes, sauf pour le ténor, défendu par Roberto Alagna (DVD disponible chez TDK) qui apparaît également dans la publication en CD (chez Virgin), aux côtés de Natalie Dessay. Patrizia Ciofi figurait déjà dans l’enregistrement pionnier, issu du Festival de Martina Franca, en 1997, sous la baguette de Maurizio Benini. Cela avait constitué quelque peu un tournant dans la restitution d’un ouvrage dont l’oubli a certainement pâti de la proximité de son aîné italien, si ce n’est que son souvenir avait été nourri par la description flaubertienne de la sortie à l’Opéra de Rouen. Scène où Emma Bovary s’identifie d’emblée à Lucie, dès son air de présentation, entièrement reconnaissable dans sa version française grâce à la substitution d’Alisa par Gilbert.

Des prises de rôle prometteuses

L’attente était donc grande chez le spectateur parisien, après presqu’un quart de siècle d’absence. Et il n’a pas été déçu, assistant à une production en tout point exceptionnelle. Pour cette occasion, à l’exception du baryton, qui avait chanté le rôle d’Enrico une seule fois, en 2010, la direction du théâtre a réuni une équipe abordant le titre pour la première fois, y compris le metteur en scène et la cheffe d’orchestre, qui n’avait jamais dirigé jusque-là la version italienne non plus.

Dès la première scène, Speranza Scappucci semble avoir choisi de mettre Insula Orchestra au service de ses chanteurs, sans les couvrir, les laissant respirer, ne se permettant des élans majeurs que lorsque le requiert la situation dramatique. Le Chœur accentus s’impose à son tour par une cohérence sans faille, se renouvelant au gré de la partition, notamment dans la scène de beuverie de l’acte III, en guise de réjouissances du mariage, puis dépeignant le malheur par des inflexions des plus mélodieuses.

Et c’est au Gilbert de Yoann Le Lan de relever le défi le premier, par son beau timbre de ténor qui ne se dément jamais tout au long de la soirée, son assiduité auprès des personnages principaux faisant de lui une sorte de génie méphistophélique, cet « ange du mal » qu’invoque aussitôt Henri dans sa cabalette. Il en a le physique et il l’assume sans réserve. Et, comme ses confrères, tous francophones, il fait état d’une diction parfaite.

L’Henri d’Étienne Dupuis se distingue immédiatement par un jeu scénique efficace et par une projection franche, dès son larghetto de présentation, l’ampleur de l’instrument ne gênant nullement le charme du legato dans l’allegro.

Tout aussi adéquate à la fragilité de Lucie, Sabine Devieilhe gagne rapidement en solidité, après un récitatif légèrement en retrait. Il est bien connu que Fanny Tacchinardi Persiani impose l’emprunt du morceau correspondant de Rosmonda d’Inghilterra déjà dans l’original italien et que, d’une certaine manière, Donizetti avalise cette variante dans la partition française, tradition qui se perpétue par la suite jusqu’à la première moitié du siècle dernier. La cavatine est sans doute brillante mais c’est au détriment de l’évolution psychologique de la victime. Sabine Devieilhe s’en empare avec panache, ne lésinant guère en variations, trilles et ornementations ; les roulades de la cabalette viennent parachever une virtuosité époustouflante dans le crescendo et dans les fioritures, un léger détimbrage vers le haut du registre en constituant la seule limite. C’est en revanche sur un aigu stupéfiant, sobrement métallique, que s’achève la scène de la folie. Angélique dans une introduction aux couleurs chatoyantes, la soprano agrémente le cantabile de notes filées rares ; aérienne, la cadence accompagnée à la flûte est quelque peu expédiée, sans abus de vocalises, le moderato se parant de notes piquées irréprochables.

Cependant, la révélation de la distribution est bien l’Edgard de Léo Vermot-Desroches. Son engagement total dans le tableau final lui vaut un triomphe. L’intonation du récitatif est riche en nuances ; soutenue par un portamento de premier ordre, la ligne du larghetto s’articule dans un arc sonore sans bornes. Tandis que la paranoïa affectée pendant le temps de transition fait de cet instant une seconde scène de démence. Le cri de désarroi survenu à l’annonce de la mort de sa bien-aimée annonce les effets remarquables de la cabalette. Le chœur, dans les loges, alterne discrétion et éclat, quand il s’agit de révéler l’issue tragique. Ajoutons un timbre fascinant, une présence scénique indiscutable et un jeu d’acteur saisissant.

Dès lors, les duos sont un délice. Les retrouvailles des amoureux allient ainsi la longueur du souffle de l’un et la ductilité de l’autre, la strette étant un moment de pur bonheur où la complicité de ce joli couple nous invite à une sorte de fête du beau chant, se parachevant par l’aigu électrisant de l’héroïne. Ce qui se renouvelle à la fin de l’affrontement entre le frère et la sœur, à l’acte II, Lucie essayant de se dégager par la virtuosité de l’emprise de Gilbert, lorsque Henri lui donne la réplique par des pianissimi ensorcelants. Désormais chez les Ashton, le défi de la tour de Wolferag est l’occasion d’une véritable joute vocale entre ténor et baryton, dont s’est peut-être souvenu Verdi en composant La forza del destino. Crescendo spectaculaire de Léo Vermot-Desroches.

Dans les rôles mineurs, Arthur acquiert une certaine épaisseur, alors que Raymond est extrêmement sacrifié. Sahy Ratia et Edwin Crossley-Mercer les investissent adroitement. L’arioso du premier, au sein du finale central, laisse percevoir le mûrissement de l’instrument et un accent plus corsé. Caverneux à souhait, le second confère à l’homme d’église une certaine noblesse, la maîtrise de la ligne nous projetant d’une gamme ascendante envoûtante vers la descente aux enfers. Pendant le fameux sextuor, le contraste entre les timbres d’Henri et d’Edgard est séduisant, de même que Lucie oppose sa tonalité cristalline au grave captivant de Raymond, le couple infortuné occupant néanmoins le premier plan, l’un par l’étendue du volume, l’autre par la volupté de l’aigu.

Seule dans un univers masculin

La disparition d’Alisa enferme Lucie dans un monde d’hommes dont elle est inexorablement la proie. C’est sans doute la raison qui a poussé Evgeny Titov à introduire le personnage muet d’Élisa, incarné par la comédienne Élise Maître, double vacillant de l’héroïne. Comme le metteur en scène nous l’explique lui-même dans le programme de salle, il a pris le parti de situer l’action dans « une immense maison de famille », une sorte d’hôtel particulier bourgeois, devenu un « repaire de chasseurs » (décors de Lizzie Clachan). Le rideau se lève sur une Lucie ébranlée que le plateau tournant achemine aussitôt vers une meute d’hommes s’amusant à supplicier une Élisa toute nue dont ils ont visiblement abusé. C’est ce qui laisse conjecturer qu’il s’agit davantage de chasseurs de gibier féminin. Henri se trouve parmi eux. Ils endossent des grands manteaux de cuir noir, à la fois contemporains et sans âge (costumes d’Emma Ryott). La robe blanche de Lucie et le costume de marié d’Arthur seront les seuls habillements qui se détachent de cette uniformité. Ashton tire en l’air et Arthur entre, le pantalon baissé, ce qui présuppose qu’il a participé à l’orgie. Élisa réapparaît auprès de Lucie pendant sa cavatine et cette dernière soigne son pied blessé au cours de la cabalette qui suit. Revêtant le même genre d’habit que ses compères, Edgard semble inexorablement partager leurs coutumes. Des trophées de chasse décorent la salle de l’acte II où Henri fait de la musculation, avant de violenter sa sœur dans leur chambre d’enfants. Gilbert prend les devants et recouvre la jeune femme du voile nuptial. C’est le chœur des invitées qui pourraient éventuellement faire pencher le contexte vers les années 1950, ces dernières arborant une coiffure blonde platinée, vaguement à la Marilyn Monroe. Elles courtisent ostensiblement Arthur. Si les miroirs qui reflètent le Salle Favart signifient les réjouissances des noces en devenir, les lumières blafardes (Fabiana Piccioli) du finale II confèrent aux personnages une mine patibulaire ne pouvant nier la catastrophe qui se prépare. En ressortent tout particulièrement Gilbert et Raymond. À l’acte III, Élisa est tenue en laisse par un collier sadomasochiste, lorsque la rencontre entre les deux rivaux se joue sur une table d’échecs. Arthur finira accroché aux murs de la chambre conjugale, ensanglanté, Lucie tenant dans une main le cœur qu’elle lui a arraché. Le drame consumé, Henri prend enfin sa sœur dans ses bras, avant d’assister, en même temps que Raymond, au trépas d’Edgard. S’est-il repenti ? Nous nous permettons d’en douter.

Le public apprécie et applaudit chaleureusement les artistes. Coproduit avec l’Opéra national du Rhin, le Grand Théâtre de Genève, l’Opéra Orchestre national Montpellier et le Palazzetto Bru Zane-Centre de musique romantique française de Venise, ce spectacle est amené à voyager. Enregistré par France Musique, l’opéra sera diffusé le samedi 30 mai 2026 à 20h, puis il sera disponible en streaming.

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Retrouvez Étienne Dupuis en interview ici

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Les artistes

Henri Ashton : Étienne Dupuis
Lucie Ashton : Sabine Devieilhe
Edgard Ravenswood : Léo Vermot-Desroches
Lord Arthur Bucklaw : Sahy Ratia
Raymond Bidebent : Edwin Crossley-Mercer
Gilbert : Yoann Le Lan
Élisa : Élise Maître (comédienne)

Insula Orchestra, dir. Speranza Scappucci
Chœur accentus, dir. Christophe Grapperon
Mise en scène : Evgeny Titov
Décors : Lizzie Clachan
Costumes : Emma Ryott
Lumières : Fabiana Piccioli

Le programme

Lucie di Lammermoor

Version française en trois actes de Gaetano Donizetti, livret d’Alphonse Royer et Gustave Vaëz, créée au Théâtre de la Renaissance de Paris, le 6 août 1839, d’après le dramma tragico de Salvatore Cammarano (Naples, Teatro di San Carlo, 26 septembre 1835).
Paris, Opéra-Comique, représentation du samedi 2 mai 2026.

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Sahy ratiaSabine DevieilheEtienne DupuisEdwin Crossley-MercerSperanza ScappucciLéo Vermot-DesrochesEvgeny Titov
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Camillo Faverzani

Professeur de littérature italienne à l’Université Paris 8, il anime le séminaire de recherche « L’Opéra narrateur » et dirige la collection « Sediziose voci. Studi sul melodramma » aux éditions LIM-Libreria musicale italiana de Lucques (Italie). Il est l’auteur de plusieurs essais sur l’histoire de l’opéra. Il collabore également avec des revues et des maisons d’opéra (« L’Avant-scène Opéra », Opéra National de Paris).

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