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Magicienne, reine et martyre, les héroïnes baroques par SANDRINE PIAU (Auditorium de Radio France)

par Sabine Teulon Lardic 25 février 2024
par Sabine Teulon Lardic 25 février 2024
© Sandrine Expilly
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Il était une fois la fée Sandrine qui cheminait avec l’Oiseau dans la forêt bruissante…
Autrement dit, quand la soprano Sandrine Piau rencontre le flûtiste à bec Sébastien Maq et l’ensemble La Rêveuse, la magie baroque s’illumine. Ce 22 février, dans l’auditorium de la Maison de la Radio, l’immersion dans le baroque londonien de G.-F. Haendel et ses contemporains est jouissive. D’autant que les influences croisées entre Italie, Allemagne et Angleterre animent le parcours sélectionné.

Une scène londonienne effervescente au temps d’Haendel

Le fil conducteur de ce copieux programme baroque (80 minutes sans entracte) déroule les prises de rôle des chanteurs chanteuses de la Royal Academy of Music (1719-1728), fondée par G.-F. Haendel et deux compositeurs italiens en 1719 afin d’exporter l’opera seria à Londres. Impresario de cette nouvelle scène, le saxon a recruté les meilleures interprètes, Faustina Bordini, Francesca Cuzzoni, en sus du fameux castrat Senesino (le siennois Francesco Bordini). Ces personnalités charismatiques et capricieuses (telles les stars d’aujourd’hui) brillèrent au gré de quelque 460 représentations !

Aussi, la sélection haendelienne du seria est le premier volet du programme – arias extraites d’Alcina, de Rinaldo, Giulio Cesare, Riccardo Primo –, complété par la découverte de la Cantata III du bolognais Pier Giuseppe Sandoni (1685-1748), époux de la Cuzzoni. En miroir des affetti chantés par chaque héroïne, la sélection fait la part belle à l’écriture concertante que pratique il Caro sassone (Haendel). Justement, cette virtuosité instrumentale rejaillit dans les deux concertos qui rythment le récital grâce à l’ensemble La Rêveuse (7 instrumentistes), conduit par Florence Bolton depuis la viole de gambe. Les auditeurs savourent les acrobaties flûtistiques du Concerto II op. 3 de William Babell (1690-1723), violoniste ayant joué sous la baguette d’Haendel. L’adoption du style italien y est flagrante dans cette sorte de concerto grosso où les roulades ornementées de la flûte à bec sopranino (aigüe) alternent avec les mélodies pastorales des violons, le tout à la mode vivaldienne (on pense aux concerti Il Gardellino, La Notte). Le second est du milanais Giuseppe Sammartini, Concerto a piu Istromenti per la Fluta. Si les mouvements vifs sont très bavards (la corrente) et remplis de marche harmonique, la Sicilienne centrale offre à nouveau un terrain de jeu aux ornementations du prodigieux flûtiste, Sébastien Maq, silhouette d’échassier dansant. Mais comment ne pas citer aussi l’excellent premier violon (Stephan Dudermel) et les musiciens du continuo (Florence Bolton, Benoit Vanden Bemden, Benjamin Perrot, Clément Geoffroy), aussi précis que subtils au gré de ritournelles contrastées. Seul regret de notre point de vue : ne pas avoir programmé les autres maestri de la Royal Academy : le bolognais Attilio Ariosti et G.B. Bononcini, tous deux instrumentistes à corde de haut vol.

Le second volet s’oriente vers les ombres tristes de l’oratorio anglais, genre exploré par Haendel durant ses deux dernières décennies. La déploration de Theodora (« With darkness deep », Cache-moi, nuit noire) est celle d’une jeune convertie à la religion chrétienne, emprisonnée et harcelée par le tyran païen. Puis, les extraits de l’oratorio peu connu, Alexandre Balus (HWV 65), font réapparaître une Cléopâtre plus meurtrie que celle de Giulio Cesare. Accablée dans ses amours, résignée, la reine renoue avec le désespoir de la Didon du maître Henry Purcell (basse descendante également).

La fée Sandrine Piau en complicité de l’ensemble La Rêveuse

Fée Morgane émouvante, tragique martyre Theodora, Cléopâtre amoureuse, Sandrine Piau décline les facettes de son soprano lumineux. La ligne de force réside dans la subtilité expressive des affetti, en dialogue des acolytes instrumentistes. Sans démonstration (pas d’aria à vocalises), mais avec une jeune souplesse vocale sur tout le registre, elle fait assaut d’expressivité avec la gambiste dans l’air “Credete al mio dolor” (Alcina). Ou encore d’espiègles jeux d’écho avec le flûtiste à bec dans « Il volo cosi Fido » (Riccardo primo). Pleine d’humour, leur cadenza accueille deux gosiers d’oiseau, l’un caméléonisant l’autre. C’est dans le registre émouvant que Sandrine Piau fait toute la différence avec d’autres soprani handeliennes également valeureuses (Sophie Junker, Emöke Barath par exemple). L’aria plaintif de Cleopatra “Piangerò la sorte mia” (Giulio Cesare) traduit une intense émotion en toute discrétion (ce n’est pas un paradoxe avec l’artiste) avant les turbulences de la seconde partie de l’aria da capo. L’auditoire est également subjugué par ses prestations ombrées ou funestes des héroïnes d’Albion. L’artiste y réalise une alchimie entre la coulante prosodie anglaise et l’ethos sobrement plaintif de femmes au bord du crépuscule : « O take me from this hateful light » (Enlève-moi de cette lumière détestable). Cette courbe du récital, conduisant depuis le joyeux « Bel piacer » (Rinaldo) vers l’ascèse funeste est un choix osé. Il est d’ailleurs renouvelé par le contraste des bis : un plaisant chant de sirène extrait de Rinaldo, avant la célèbre déploration du « Lascia ch’io pianga », prolongée par le lento instrumental en épilogue.

Un concert donc émouvant et plébiscité par le public de l’auditorium ! Dans une perspective similaire, Sandrine Piau s’attache à dialoguer avec l’orchestre romantique dans l’album Reflet (XIXe et XXe siècles). Récent Cd auquel Première Loge a attribué sa distinction Appassionato.

Retenez la soirée du 5 mars : la retransmission de ce concert enchanté sur France Musique à 20 h devrait vous enchanter !

Les artistes

Sandrine Piau, soprano
Sébastien Marq, flûte à bec et traverso
Ensemble La Rêveuse, direction Florence Bolton (viole de gambe)

Le programme

. G.-F. Haendel, Rinaldo HWV 7a “Bel piacere e godere” (Almirena)  –
Alcina HWV 34 “Credete al mio dolor” (Morgana) –  Riccardo Primo HWV 23 « Il volo cosi Fido » (Costanza) – Giulio Cesare in Egitto HWV 17 “Piangerò la sorte mia” (Cleopatra)  - Theodora HWV 68 Act II “With darkness deep” (Theodora)  – Alexander Balus HWV 65: “O take me from this hateful night” ;  “Calm thou my soul”;  “Convey me to some peaceful shore” (Cleopatra).

. William Babell, Concerto II op. 3 pour sixth flute.

. Pier Giuseppe Sandoni, Cantata III :  “Sei bella e m’inamori” ;“Con volto lusinghiero”.

. Giuseppe Sammartini, Concerto a piu Istromenti per la Fluta (fa majeur) 

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Sabine Teulon Lardic

Sabine Teulon Lardic est chercheure à l'université de Montpellier 3. Spécialiste de l'opéra-comique du XIXe siècle et des spectacles lyriques dans les Théâtres de plein air (XIXe-XXIe siècles), elle a collaboré aux volumes collectifs de Carmen Abroad (Cambridge Press), The Oxford Handbook of the Operatic Canon (Oxford Press), Histoire de l'opéra français, t.3 (Fayard, 2022). Elle signe également des articles pour les programmes de salle (Opéra-Comique, Opéra de Montpellier) ou la collection CD du Palazzetto Bru Zane.

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