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Les festivals de l’été ––
« Musique aux mirabelles » s’invite au château d’Hattonchâtel

par Nicolas Le Clerre 17 juillet 2026
par Nicolas Le Clerre 17 juillet 2026
© Frédéric Menu
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Récital de Julie Cherrier Hoffmann et Richard Rittelmann à Hattonchâtel

Le temps n’est plus où les concerts de « Musique aux mirabelles » étaient exclusivement organisés dans la collégiale Saint-Maur à l’acoustique capricieuse… Dans un souci de régénération des territoires ruraux par la culture, ces rendez-vous musicaux essaiment désormais dans l’ensemble des villages situés entre le lac de Madine et la Côte de Meuse. Ce vendredi de juillet, c’est le château d’Hattonchâtel qui accueillait Julie Cherrier Hoffmann et Richard Rittelmann pour un récital de musique française.

Les mélodies du bonheur

À une vingtaine de kilomètres au sud de Verdun, la Côte de Meuse dessine un éperon qui domine la plaine de la Woëvre : c’est là qu’il y a mille ans l’évêque Hatton s’est fait aménager une résidence fortifiée à laquelle il a donné son nom, Hattonchâtel. Abattu une première fois au XVIIe siècle sur ordre du cardinal de Richelieu puis lourdement bombardé dans les combats du saillant de Saint-Mihiel, pendant la Grande Guerre, le château actuel doit sa physionomie à Belle Skinner, richissime américaine qui dépensa des fortunes pour relever le village dans les années 1920. C’est à elle et à son goût excentrique pour un Moyen Âge de carte postale qu’on doit la salle des burgraves du château, sa cheminée monumentale, ses fausses peintures gothiques et son architecture de chapelle palatine.

Dans ce décor digne du deuxième acte de Tannhäuser, le récital donné le vendredi 10 juillet 2026 a offert aux nombreux mélomanes présents une magnifique célébration de la mélodie et de l’opéra français. Réunis autour du pianiste Frédéric Chaslin, dont l’accompagnement raffiné et constamment inspiré fut l’un des fils conducteurs de la soirée, la soprano Julie Cherrier Hoffmann et le baryton Richard Rittelmann ont construit un programme d’une remarquable cohérence, parcourant près d’un siècle de musique française, de Gounod à Poulenc, en passant par Bizet, Debussy et Ravel.

Le concert s’ouvre avec deux chefs-d’œuvre de Maurice Ravel.

Richard Rittelmann donne tout d’abord l’ultime cycle de mélodies composé par le Maitre à ce moment douloureux où il devient mystérieusement incapable de coucher sur la partition la musique qui jaillit encore de son cerveau. Dans les trois chansons de Don Quichotte à Dulcinée, le baryton suisse dévoile d’emblée un timbre généreux, une élégance de diction et un sens du mot qui rendent pleinement justice à l’humour comme à la tendresse du personnage imaginé par Paul Morand à partir du héros picaresque de Cervantès. Chaque chanson trouve ainsi sa couleur propre, entre noblesse, ironie et émotion contenue.

Julie Cherrier Hoffmann lui répond avec les trois mélodies de Shéhérazade, dont elle souligne comme personne toute la richesse orientalisante. Son français exemplaire, son émission toujours naturelle et la souplesse de sa ligne vocale font merveille dans cet univers de sensualité et de mystère. La chanteuse possède manifestement une affinité profonde avec ce répertoire, qu’elle sert sans effets inutiles, privilégiant la couleur, le texte et l’expression. Dans Asie, vaste fresque aux mille évocations, elle déploie une palette de nuances particulièrement séduisante, tandis que La Flûte enchantée et L’Indifférent révèlent un art consommé de la demi-teinte.

Richard Rittelmann poursuit avec Le Travail du peintre de Francis Poulenc, cycle inspiré des poèmes de Paul Éluard consacrés aux grands maîtres de la peinture moderne. Là encore, le baryton impressionne par son intelligence musicale et littéraire. Son phrasé d’une rare précision, la qualité constante de son articulation et son sens des climats permettent de faire vivre successivement Picasso, Chagall, Braque, Gris, Klee, Miró et Villon, sans jamais céder à la démonstration. Son interprétation révèle toute la finesse de l’écriture de Poulenc, entre dépouillement, ironie et profondeur.

Trois mélodies de Claude Debussy confiées à Julie Cherrier Hoffmann confirment ensuite la connivence que la soprano entretient avec la musique française. Nuit d’étoiles, Beau soir et Romance trouvent sous sa voix un équilibre idéal entre simplicité et raffinement. La ligne demeure constamment souple, le timbre lumineux sans jamais perdre sa délicatesse, tandis que le texte conserve une parfaite intelligibilité, notamment lorsqu’elle pose délicatement sa voix sur les vers de Paul Bourget dans la mélodie Beau soir. Cette capacité à unir la poésie du verbe à la fluidité du chant constitue assurément l’une des principales qualités de l’artiste.

Bribes d’opéras français

Mais le véritable sommet de la soirée advient après l’entracte, lorsque la salle des burgraves du château d’Hattonchâtel se pare du mystère du vieux royaume d’Allemonde et que le programme affiche deux duos extraits de Pelléas et Mélisande. Il faut énormément de culot – et peut-être même un peu d’inconscience – pour proposer dans un récital piano / voix des scènes entières de cette partition antilyrique. Mais c’est précisément dans l’audace de ces choix que se trouve l’ADN d’un festival comme « Musique aux mirabelles » : offrir à un public pas forcément initié l’essence même du génie français.

Les extraits « Vous ne savez pas où je vous ai menée ? » et « C’est le dernier soir » concentrent toute la magie du chef-d’œuvre de Claude Debussy. Julie Cherrier Hoffmann y incarne une Mélisande d’une infinie délicatesse, toute de mystère, de fragilité et de pudeur, tandis que Richard Rittelmann – qui a déjà interprété l’entièreté du rôle à Metz en 2008 – prête à Pelléas une voix chaleureuse, un chant constamment nuancé et une diction exemplaire. L’entente entre les deux artistes est remarquable : les regards, les respirations communes, les inflexions du texte et l’équilibre des lignes vocales font naître à Hattonchâtel une véritable scène de théâtre. Rarement l’atmosphère suspendue de cet opéra, faite de demi-mots, de silences et d’émotions indicibles, aura été rendue avec une telle évidence dans le cadre intimiste d’un récital. Ces deux pages constituent indubitablement le point culminant du concert.

Après Debussy, la musique de Georges Bizet et le duo des Pêcheurs de perles paraissent bien fades. Les deux interprètes eux-mêmes y sont moins à leur aise que dans Pelléas, leurs voix semblant soudain disproportionnées pour les personnages exotiques de Leïla et Zurga.

Pour conclure le récital, Richard Rittelmann retrouve un caractère dimensionné à ses moyens vocaux : extraite du Faust de Charles Gounod, la prière de Valentin « Avant de quitter ces lieux » est servie par une émission ample, un souffle généreux et une autorité vocale qui n’exclut jamais l’émotion. Enfin, Julie Cherrier Hoffmann se mesure à la ritournelle de Marguerite « Il ne revient pas », où son sens du style français, la pureté de son émission et l’émotion toujours contenue emportent pleinement l’adhésion du public.

Tout au long de la soirée, Frédéric Chaslin s’impose comme bien davantage qu’un simple accompagnateur. Maitre de cérémonie et musicologue capable d’introduire chaque pièce du concert de manière à la fois savante et accessible, le Maestro n’a pas son pareil pour mettre en valeur les interprètes qu’il accompagne. Son piano respire avec les chanteurs, modèle les couleurs orchestrales suggérées par les partitions et contribue largement à l’atmosphère de chacune des œuvres. Son écoute constante et son élégance musicale sont essentielles à la réussite de ce récital et – au-delà – participent de la réussite de chacun des concerts de « Musique aux mirabelles » dont il assure l’accompagnement.

Dans le cadre ravissant du château d’Hattonchâtel, ce concert rappelle combien le répertoire français exige de ses interprètes une maîtrise particulière de la langue, de la nuance et de la poésie. Vingt-quatre heures seulement après avoir interprété La Voix humaine au festival des Nancyphonies, Julie Cherrier Hoffmann s’affirme comme une interprète dont la voix semble naturellement faite pour Debussy et Ravel, tandis que Richard Rittelmann confirme les remarquables qualités d’un baryton alliant intelligence du texte, richesse du timbre et grande musicalité. Ensemble, ils ont offert une soirée d’une rare distinction, dominée par deux extraits de Pelléas et Mélisande qui resteront sans doute dans les mémoires comme l’un des plus beaux moments musicaux de cette saison de « Musique aux mirabelles ».

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Les artistes

Soprano : Julie Cherrier Hoffmann
Baryton : Richard Rittelmann

Piano : Frédéric Chaslin

 

Le programme

Maurice Ravel (1875-1937)
Don Quichotte à Dulcinée
I. Chanson romanesque II. Chanson épique III. Chanson à boire

Shéhérazade
I. Asie II. La flûte enchantée III. L’indifférent

 

Francis Poulenc (1899-1963)
Le Travail du peintre
I. Pablo Picasso II. Marc Chagall III. Georges Braque IV. Juan Gris V. Paul Klee VI. Juan Miró VII. Jacques Villon

 

Claude Debussy (1862-1918)
Nuit d’étoiles
Beau soir
Romance

Pelléas et Mélisande
Duo, acte II, scène 1 « Vous ne savez pas où je vous ai menée ? »
Duo, acte IV, scène 4 « C’est le dernier soir »

Georges Bizet (1838-1875)
Les Pêcheurs de perle
Duo de Leïla et Zurga, acte III « Qu’ai-je vu ? »

Charles Gounod (1818-1893)
Faust
Air de Valentin, acte II « Avant de quitter ces lieux »
Air de Marguerite, acte IV « Il ne revient pas »

Franz Lehár (1870-1948)
La Veuve joyeuse
Duo de Missia et Danilo, acte III « Heure exquise »

 

Château d’Hattonchâtel, concert du vendredi 10 juillet 2026

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Frédéric ChaslinRichard RittelmannJulie Cherrier-Hoffmann
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Nicolas Le Clerre

C’est un Barbier de Séville donné à l’Opéra National de Lorraine qui décida de la passion de Nicolas Le Clerre pour l’art lyrique, alors qu’il était élève en khâgne à Nancy. Son goût du beau chant le conduisit depuis à fréquenter les maisons d'Opéra en Région et à Paris, le San Carlo de Naples, la Semperoper de Dresde ou encore le Metropolitan Opera de New-York. Collectionneur compulsif de disques, admirateur idolâtre de l’art de Maria Callas, Nicolas Le Clerre est par ailleurs professeur d’Histoire-Géographie, Président de la Société philomathique de Verdun, membre de l'Académie nationale de Metz et Conservateur des Antiquités et Objets d'Art de la Meuse.

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