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Redécouvrir Brundibar

par Marc Dumont 6 juin 2026
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© Stefan Brion

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Brundibar, Paris, Opéra Comique, mercredi 3 juin 2026

« Si nous formons un seul chœur,
Nous vaincrons le dictateur.
Chantons partout à la ronde
Et donnons l’exemple au monde ! »

Voilà qui résonne avec notre trop brûlante actualité. Voilà ce que chantent, joyeux, les enfants qui viennent de mettre en échec le dictateur Brundibar dans un opéra de poche qui promeut les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. Brundibar est une petite pièce à visée pédagogique – au moment où la Tchécoslovaquie est démembrée puis annexée, et que le pire s’abat sur l’Europe.

En 1938, le ministère de l’Éducation tchécoslovaque lança un concours avec pour but de faire chanter des enfants non-professionnels dans les écoles. Hans Krasa composa une musique (faussement) simple. Treize instrumentistes pour des rythmes complexes, influencés par le jazz, le music-hall et les mélodies traditionnelles, où Janacek ou Bartok ne sont jamais loin.  On entend aussi des marches, des chants de lutte, des chants de Premier mai, car les musiques militantes ont certainement nourri cet opéra dont le librettiste était communiste. Entre expressionnisme et Nouvelle Objectivité, c’est bien ce que les critères nazis nommaient une musique « dégénérée ».

L’opéra est si bref. Pour le donner en spectacle, l’équipe a choisi de l’insérer dans d’autres musiques, racontant ainsi une histoire à plusieurs étages.

Le premier moment est celui de la belle suite acidulée pour sextuor à vent de Janacek, Mládí (Jeunesse), magnifiquement interprétée (mais avec un mouvement manquant) par l’excellent orchestre des Frivolités Parisiennes que dirige un Louis Langrée, tout en finesse et portant une attention sans faille aux musiciens comme aux acteurs-chanteurs. Il assure un spectacle d’une haute tenue musicale avec une grande précision. Sur la scène, de multiples tables d’écolier accueillent des élèves joyeux et dissipés qui semblent peu à peu s’ennuyer.

Le deuxième moment, enchaîné, est le conte pour vieux enfants De Pitchik à Pitchouk de Jean-Claude Grimbert. Et c’est là que le spectacle tourne à vide : texte banal, histoire sans grand intérêt d’une grand-mère qui, le soir de Noël, part à l’assaut de sa cheminée et se retrouve bloquée lorsque le Père Noël s’avise d’y pénétrer aussi. Dans ce trop long moment parlé, la mise en scène réussit à faire jouer alternativement les enfants qui s’échangent toutes et tous les deux rôles, alors que les trois œuvres de Poulenc chantées a capella nimbent le plateau d’une couleur de diaphane. Mais ce moment didactique conçu pour un jeune public est bien long, et qu’il finisse par Petit Papa Noël, même harmonisé pour chœur, ne peut qu’interroger : était-ce bien nécessaire ?

Il va de soi que Brundibar, avec sa demi-heure de musique, ne saurait faire un spectacle à lui seul. Un autre choix eut été souhaitable. Comme le Jasager de Kurt Weil par exemple, qui inspira directement Hans Krasa, au fait de toutes les modernités de son temps. Car Celui qui dit oui interroge la manière de dire « non » pour mieux exister, comme en miroir de Brundibar.

Puis vient l’opéra attendu – et tout bascule dans le théâtre musical, sans prétention mais avec beaucoup d’intentions et d’attention aux jeunes acteurs comme aux décors et costumes. Car la mise en scène, haute en couleur et très réussie, avance masquée.

Jean-Claude Berutti et Muriel Mayette-Holtz ont gagné leur pari dans un choix évident : rendre accessible (donc en français) cette fable pour tout public. Stylisé, clairement lisible, utilisant de beaux masques, le travail qu’ils ont fait avec les enfants de la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique est précis, millimétré. Bravo à Clara Brenier, la cheffe des chœurs et à Katia Weimann, la cheffe de chant : toutes et tous sont formidables dans leur jeu et leur chant sincère et engagé.

L’histoire est simple comme une fable. Pepicek et sa sœur Aninka (très bien campés et chantés par Arthur Richard et Yasmin Heck Mateus) vont à la ville chercher du lait pour leur mère malade. Mais sans argent, rien n’est possible. Ils découvrent le monde cruel d’une cité où règne le chanteur des rues Brundibar (Colin Renoir-Buisson) qui terrorise la foule des enfants soumis.

Dépités, Pepicek et Aninka doivent dormir dans la rue. L’oiseau, le chat et le chien les prennent en pitié et rameutent les 300 enfants qu’ils connaissent afin d’aider les deux malheureux. Et voilà leur chant victorieux, mettant Brundibar en déroute.

Ce n’est qu’à la toute fin du spectacle, bouleversante, que la porte s’ouvre sur l’abîme. C’est alors que, dans le silence, les enfants, jusqu’ici jouant avec de multiples masques, se dépouillent de leurs costumes pour disparaitre dans la lumière d’une sinistre fournaise.… Venait juste d’être projeté un extrait muet et saisissant du film de propagande nazi tourné lors de la visite de la Croix Rouge au camp de Teresienstadt, où l’on voit une représentation de Brundibar devant un public de gamins – tous destinés à être déportés quelques jours plus tard.

L’œuvre fut créée pendant l’hiver 1942-1943, dans un orphelinat juif de Prague, puis le 23 septembre 1943 à Terezin, citadelle devenue camp de concentration pour les juif de Bohême Moravie. Il y eut là cinquante-cinq représentations. La fin de la plupart des interprètes fut tragique, à commencer par celle de Hans Krasa, le compositeur qui périt à Auschwitz le 17 octobre 1944. Il avait quarante-quatre ans.

À la toute fin, du silence jaillit la voix de la soprano Camille Flament, délicatement accompagnée, vient chanter J’erre à travers Theresienstadt d’Ilse Weber. Mais cet acmé du spectacle ne nous laisse pas en chemin si sombre, car voici les enfants qui déboulent, en habits colorés, sur scène pour chanter la victoire sur la peur. « L’opéra est fini » mais pas l’Histoire…

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Les artistes

Pepicek : Arthur Richard
Aninka : Yasmin Heck Mateus
Brundibar : Colin Renoir-Buisson
Le crémier : Tiago Lucet-Rémy
Le gendarme : Joachim Garcenot
Le boulanger : Ulysse Dureau
La marchande : Emmanuella Traore
Le moineau : Hana Derraji Schrader
Le chien : Théonie Forsans
Le chat : Henza Khouader

Les Frivolités Parisiennes, dir. Louis Langrée
Mise en scène : Muriel Mayette-Holtz et Jean-Claude Berutti
Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique
Cheffe des chœurs : Clara Brenier
Cheffe de chant : Katia Weimann
Décors et costumes : Rudy Sabounghi
Lumières : François Thouret
Chorégraphie : Christine Bonneton
Dessins : Louis Lavedan

Le programme

1ère partie

« La bonne neige », « De grandes cuillers de neige » (extraits de Un soir de neige) de Francis Poulenc
« O magnum mysterium » (extrait de Quatre motets pour le temps de Noël) de Francis Poulenc
« Mládí » (« Jeunesse ») de Leoš Janáček pour ensemble à vents
« Petit Papa Noël » – Arrangement Brice Legée – version à 5 voix
De Pitchik à Pitchouk, conte pour vieux enfants de Jean-Claude Grumberg

2ème partie

Brundibár
Opéra pour enfants en deux actes de Hans Krása, livret d’Adolf Hoffmeister. Version de Terezín. Adaptation de Chantal Galiana. Création clandestine dans un orphelinat juif à Prague en 1942.
Ich wandre durch Theresienstadt, Ilse Weber

Paris, Opéra Comique, représentation du mercredi 3 juin 2026.

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Muriel Mayette-HoltzLouis LangréeJean-Claude BeruttiArthur RichardYasmin Heck MateusColin Renoir-Buisson
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Marc Dumont

Passionné par l’Histoire et la Musique, Marc Dumont a présenté des centaines de concerts et animé de multiples émissions à Radio France de 1985 à 2014. Il se consacre à des conférences et animations, rédige actuellement un livre où Musiques et Histoire se croisent sans cesse, et propose des « Invitations aux Voyages », qui sont des rencontres autour de deux invités, en vidéo.

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