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Un Roi d’Ys d’ombres et de lumières : le retour triomphal du chef-d’œuvre de Lalo à Strasbourg

par Florent Coudeyrat 14 mars 2026
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© Klara Beck

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Le Roi d’Ys, Opéra du Rhin, vendredi 13 mars 2026

Deux mois seulement après avoir assuré la création française du Miracle d’Héliane de Korngold, l’Opéra national du Rhin crée de nouveau l’événement en exhumant l’un des plus beaux fleurons du répertoire national romantique, en grande partie oublié de nos jours. Outre son interprétation de haut vol, cette nouvelle production du Roi d’Ys (1888) reçoit un accueil triomphal grâce au brio visuel d’Olivier Py et Pierre-André Weitz, d’une splendeur crépusculaire marquante.

Un peu moins d’un an après la résurgence du Roi d’Ys au disque par les équipes du Palazzetto Bru Zane, enregistré dans la foulée de la version de concert donnée à Budapest, le chef d’oeuvre lyrique d’Edouard Lalo (1823-1892) fait son retour dans une mouture scénique, avec un plateau vocal renouvelé. C’est là une initiative heureuse, tant cet opéra impressionne par ses qualités dramatiques hautes en couleurs, audibles dès l’ouverture très développée, qui réunit toutes les inspirations mélodiques en un maelström sonore digne de son sujet. Auréolé de son premier succès en 1874, avec la Symphonie espagnole, Lalo entreprend ensuite la composition du Roi d’Ys, un vaste opéra en cinq actes. Refusé à Paris comme à Bruxelles, l’ouvrage attend 1888 pour bénéficier de sa création à l’Opéra-Comique, grâce à une révision drastique en trois actes. Si l’ébauche initiale n’a malheureusement pas été conservée, l’ultime mouture fait toujours forte impression par sa capacité à enchainer les péripéties sans temps morts, tout en alternant parties spectaculaires, proches de l’emphase wagnérienne, avec des passages d’un raffinement inouïs.
Manifestement en grande forme, Olivier Py se saisit de ce drame flamboyant, adapté d’une légende bretonne, pour en embrasser toutes les ténébreuses imbrications : l’agitation sur le plateau, visible dès l’ouverture, montre tous les événements guerriers qui précèdent l’action, tout en annonçant l’issue fatale par la présence incongrue d’un scaphandrier. L’enchainement virtuose de courtes saynètes suit ensuite le récit fidèlement, tout en bénéficiant de nombreuses ressources techniques (plateau tournant ou décors revisités à vue) et visuelles (en un éloge fascinant du noir, à la manière de Pierre Soulages), propres à l’imaginaire de Pierre-André Weitz. L’habituel partenaire d’Olivier Py n’en oublie pas d’ajouter quelques sous-textes pour figurer l’action, du décor industriel (en hommage à la ville de Douarnenez) aux visions poétiques d’un paquebot en partance. La direction d’acteur, comme toujours virevoltante chez Py, tire parti de quelques belles trouvailles, aussi bien la vision aux relents fantastiques de Saint-Corentin, transformée en scène de folie au II, que le chœur folklorique au début du III, animé comme un enterrement de vie de garçons. Déjà présente comme une menace au début, la mer reprend finalement ses droits pour conclure l’ouvrage dans les écueils tragiques attendus. Au sommet de son art, le couple Py/Weitz impressionne par la simplicité de son idée, d’une astucieuse économie de moyens : le flot mouvant et hypnotique de plaques de tôle couronne la tragédie d’une conclusion à sa mesure, sans ostentation. De quoi donner toutes ses lettres de noblesse à ce déchainement des passions individuelles, à bien des égards bouleversant, qui rappelle combien l’Homme est souvent l’artisan de son propre malheur, de l’impuissance face au déchaînement imperturbable des éléments à la répétition obsessionnelle des conflits armés.

Face à ce travail magistral, le jeune Samy Rachid (né en 1993) captive tout autant dans la fosse pour sa première production scénique, à juste titre particulièrement applaudi en fin de représentation par les instrumentistes. On reste admiratif du choix de l’ancien violoncelliste d’abandonner la célébrité internationale rencontrée avec ses partenaires du Quatuor Arod (entre 2013 et 2021) pour embrasser une nouvelle carrière. C’est précisément l’Opéra national du Rhin, concomitamment avec le festival de Verbier, qui l’a nommé chef assistant, avant de le laisser poursuivre à l’Orchestre symphonique de Boston, auprès d’Andris Nelsons. Dès les premières mesures de l’Ouverture, Samy Rachid émerveille par sa capacité à sculpter les phrasés, à la respiration harmonieuse dans les passages apaisés, avant de s’enflammer dans les parties plus verticales. Il fallait certainement un chef de cette trempe pour rendre justice aux envolées dantesques de Lalo, parfois abruptes et péremptoires, particulièrement aux cuivres. Rachid n’en oublie jamais de mettre en valeur chaque nuance, d’une infinie sensibilité et toujours en lien avec la continuité de l’action.

Autour d’un choeur très bien préparé pour l’occasion, le plateau vocal ravit par sa parfaite homogénéité. Anaïk Morel (Margared) se saisit de son rôle ténébreux avec un aplomb à l’autorité naturelle, tout en laissant entrevoir quelques failles dans la scène de folie précitée, puis dans les hésitations finales. Si le haut de la tessiture laisse entrevoir un léger recours au vibrato, toute la ligne jouit de couleurs splendides, à même de donner beaucoup de vérité à son personnage. A ses côtés, le chant raffiné de Lauranne Oliva (Rozenn) emporte l’adhésion, même s’il manque parfois de puissance dans les ensembles. Outre le solide Roi d’Ys de Patrick Bolleire, Jean-Kristof Bouton incarne un Karnac sonore et vibrant, admirable dans la diction. Si l’instrument est plus modeste en comparaison, Julien Henric (Mylio) a pour lui l’élégance des phrasés et la capacité à nuancer. Des atouts décisifs pour une soirée en tout point réussie, qui démontre que l’audace de la programmation de l’ONR a encore visé juste. En un mot : bravo !
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Les artistes

Le Roi d’Ys : Patrick Bolleire
Margared : Anaïk Morel
Rozenn : Lauranne Oliva
Mylio : Julien Henric
Karnac : Jean-Kristof Bouton
Jaël : Jean-Noël Teyssier
Saint Corentin : Fabien Gaschy

Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre National de Mulhouse, dir. Samy Rachid

Mise en scène : Olivier Py
Décors, costumes : Pierre-André Weitz
Lumières : Bertrand Killy

Le programme

Le Roi d’Ys

Opéra en 3 actes d’Edouard Lalo, livret d’Édouard Blau, créé le 7 mai 1888 à l’Opéra-Comique (Théâtre des Nations) à Paris.

Opéra National du Rhin, Strasbourg, représentation du vendredi 13 mars 2026

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Julien HenricOlivier PyAnaïk MorelLauranne OlivaSamy Rachid
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Florent Coudeyrat

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