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Rouen : une Iolanta lumineuse qui fera date

par Frédéric Meyer 7 mars 2026
par Frédéric Meyer 7 mars 2026

© Caroline Doutre

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Iolanta, Opéra de Rouen, jeudi 5 mars 2026.

Iolanta, pur chef d’œuvre en un acte d’environ une heure quarante créée en 1892 au Mariinski (l’œuvre formait un diptyque avec Casse-Noisette) est le tout dernier des onze opéras de Tchaïkovsky. Sur un argument improbable (racontant le destin d’une princesse née aveugle qui recouvrera la vue), Tchaïkovsky déploie toute sa maîtrise de l’écriture orchestrale. L’œuvre demeure assez rare, mais semble bénéficier d’un regain d’intérêt : elle vient tout juste d’être donnée en version scénique à Bordeaux, et a eu les honneurs de représentations au Palais Garnier en 2016 et 2019.

L’Opéra de Rouen a opté pour une version de concert. Une simple estrade posée au-devant de la scène laisse évoluer les chanteurs, le spectacle bénéficiant de lumières (signées Matthieu Pouly) n’apportant pas grand-chose à la musique…

D’une distribution particulièrement belle se distinguent plusieurs interprètes :

Lucile Richardot, que l’on est plutôt habitué à entendre dans le répertoire baroque, assure ici avec élégance le petit rôle de Martha, la préceptrice de Iolanta (avec parfois quelques difficultés à maîtriser la puissance de sa voix). Son mari Bertrand est chanté par Nicolas Legoux, basse franco-cambodgienne dont on admire les belles nuances dont il pare son chant et la diction très claire.

Le roi René est chanté par la basse bélarusse Illia Kazakov. Ce quasi sosie de René Pape impressionne par sa stature et la noblesse de la voix. L’arioso, très applaudi, « Seigneur si j’ai péché » fait entendre une parfaite projection de la voix, une parfaite sérénité dans le chant et une puissance incroyable. Le final très convaincant est lui aussi déclamé avec une force parfaitement contrôlée.

Le rôle du médecin Ibn Hakia est assuré par le baryton Thomas Lehman, membre de la Deutsche Oper Berlin, habitué des rôles wagnériens. La voix est ici claire, nette et puissante mais peut-être un peu trop noire pour le rôle (par exemple dans son air « Il y a deux mondes »)…

Le baryton Vladislav Chizhov maîtrise parfaitement le rôle de Robert qu’il a chanté également à Bordeaux et au Bolchoï. L’air « Qui peut égaler ma Mathilde ? » dans lequel il déclare sa flamme à celle qu’il aime plutôt qu’à Iolanta à laquelle il fut promis est d’une incroyable profondeur et fait entendre un très beau médium. Sa puissance vocale est un peu poussée à l’extrême, mais le chanteur emporte l’adhésion du public par la justesse du chant. La gestuelle (sourire carnassier, bras levés), gagnerait cependant à être plus nuancée.

On est constamment sous le charme plus qu’envoûtant du ténor Bogdan Volkov dans le rôle de Vaudémont, auquel Paris vient de faire un triomphe en Lenski. Ici, sa voix reste d’une beauté incomparable et dotée d’un extraordinaire legato. Aucune esbrouffe, ni vocale, ni scénique : on sent l’humilité dans chacun de ses gestes. Mais c’est surtout la facilité naturelle à projeter sa voix qui nous emporte, de même que son art des nuances : celles apportées à sa romance « Non, les charmes de la beauté ne me disent rien » ont été incomparables. Enfin, point d’orgue de cette soirée, on se souviendra longtemps de son duo bouleversant avec Iolanta, « Je ne comprends pas ton silence », d’une puissance inouïe. La fusion totale avec un orchestre chauffé à blanc nous mène vers des sommets d’émotion qui nous tirent les larmes. Une prestation triomphalement accueillie lors des saluts.

Iolanta est chantée par Mané Galoyan, soprano arménienne habituée des scènes américaines et découverte par Première Loge dans la version concertante du Prophète donnée à Aix en juillet 2023. La voix est ici précise et belle, parfois un brin métallique. La prononciation est juste. Les aigus sont souvent impeccables et dotés d’une très grande force, mais par moments on regrette de ne pas sentir vraiment d’émotion dans la manière d’aborder ce rôle, peut être simplement un peu trop technique.

L’Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen, sous la baguette du chef Ben Glassberg dont c’est le dernier spectacle lyrique comme directeur musical, est une fois de plus à la fête. Dès l’ouverture, assurée essentiellement par les vents, on est admiratif de la précision de chacun des pupitres et surtout du basson et du cor anglais. Mais c’est avant tout un plaisir de voir diriger ce chef et d’admirer le travail accompli sur chacune des  partitions qu’il nous a proposées au fil des ans. Le public ne s’y trompe pas. Là encore, il aura droit à une véritable ovation au moment des saluts.

Le chœur accentus, pour de trop brèves apparitions qui montrent malgré tout toute la finesse d’écriture de Tchaïkovski, est comme à l’accoutumée admirablement préparé par Maria Goundorina  et reçoit des applaudissement nourris plus que mérités.

Une nouvelle très belle soirée, qui réchauffe l’âme !

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Les artistes

Iolanta : Mané Galoyan
René : Ilia Kazakov
Robert : Vladislav Chizhov
Comte Godefroy de Vaudémont : Bogdan Volkov
Ibn Hakia : Thomas Lehman
Alméric : Maciej Kwaśnikowski
Bertrand Nicolas Legoux
Martha : Lucile Richardot
Brigitta : Lise Nougier
Laura : Anne-Lise Polchlopek

Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen, dir. Ben Glassberg
Chœur accentus / Opéra Orchestre Normandie Rouen
Chef de chant : Giorgy Dubko
Chef de chœur : Maria Goundorina 
Création lumières Matthieu Pouly

Le programme

Iolanta

Opéra en un acte de Piotr Ilitch Tchaïkovski, livret de Modeste Tchaïkovski, créé le 18 décembre 1892 au théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg.
Opéra de Rouen, représentation (en version de concert) du jeudi 5 mars 2026.

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Bogdan VolkovBen GlassbergMané GaloyanVladislav ChizhovIlia KazakovThomas Lehman
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Frédéric Meyer

2 commentaires

Grouin 8 mars 2026 - 13 h 11 min

Superbe critique fort juste

Répondre
LAVIGNE Jean-François 8 mars 2026 - 17 h 43 min

Merci pour ce compte-rendu détaillé et concis à la fois. Belle revanche au final pour Tchaïkovski, qui, au soir de la création, se déclarait plein d’espoir pour la destinée de son « Casse-Noisette » (l’avenir lui donna raison), mais fort déçu par son opéra. Si les opéras de Tchaïkovski, autres que « Eugène Onéguine » et « La Dame de Pique », sont fort peu représentés hors de Russie et rarement enregistrés, c’est encore pire pour son dernier. Or, « Iolantha » prend ici une belle revanche, qui donne envie de réécouter les enregistrements vinyle (Mark Ermler) ou cd (Mstislav Rostropovitch), en espérant qu’une nouvelle version apparaîtra bientôt…😉

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