- 3 juin
Le Kennedy Center, ou l’échec d’une révolution culturelle trumpienne
Pour les amateurs d’architecture de Washington, et plus largement pour tous ceux qui considèrent les grandes institutions culturelles américaines comme faisant partie du patrimoine national, les derniers épisodes de la saga du Kennedy Center ressemblent à un véritable feuilleton politique.
Lorsque Donald Trump est revenu à la Maison-Blanche en 2025, il a rapidement entrepris de prendre le contrôle du John F. Kennedy Center for the Performing Arts, l’une des institutions culturelles les plus prestigieuses des États-Unis. Dénonçant depuis longtemps une programmation qu’il jugeait « woke » ou hostile aux valeurs conservatrices, il a remplacé une grande partie du conseil d’administration par des personnalités proches de son entourage politique et s’est lui-même fait désigner président du conseil. Plusieurs responsables historiques ont quitté l’institution, tandis que Richard Grenell, fidèle parmi les fidèles de Trump, en prenait la direction exécutive.
Cette reprise en main s’est accompagnée d’une volonté affichée de réorienter la programmation. Les nouveaux dirigeants promettaient de restaurer une culture plus patriotique, plus populaire et davantage conforme à ce qu’ils présentaient comme les valeurs américaines traditionnelles. Mais cette stratégie a rapidement provoqué une vague de critiques dans le monde artistique. Plusieurs artistes et mécènes ont pris leurs distances avec l’établissement. La soprano Renée Fleming, figure emblématique de la maison, a notamment marqué sa désapprobation, tandis que diverses productions et manifestations culturelles ont été annulées ou déplacées.
Le point culminant de cette transformation est survenu en décembre 2025 lorsque le conseil d’administration a décidé d’ajouter le nom de Donald Trump à celui de John Fitzgerald Kennedy, rebaptisant officiellement l’institution « Donald J. Trump and John F. Kennedy Memorial Center for the Performing Arts ». La décision a immédiatement suscité un tollé. Les descendants de la famille Kennedy, des associations de préservation du patrimoine et plusieurs élus ont dénoncé une appropriation politique d’un mémorial national dédié à la mémoire du président assassiné en 1963.
Dans le même temps, l’administration Trump annonçait un ambitieux programme de rénovation nécessitant la fermeture du bâtiment pendant deux ans. Pour les défenseurs du projet, il s’agissait de moderniser un édifice vieillissant. Pour ses opposants, cette fermeture risquait de paralyser durablement la vie culturelle de Washington et d’accélérer encore l’érosion du public.
La semaine dernière, un tournant spectaculaire est intervenu. Le juge fédéral Christopher Cooper a estimé que le conseil d’administration avait outrepassé ses pouvoirs. Dans une décision très commentée, il a rappelé que le nom du Kennedy Center est fixé par une loi fédérale et qu’aucune modification ne peut intervenir sans l’accord du Congrès. Le magistrat a ordonné le retrait du nom de Donald Trump de la façade, de la signalétique et de tous les documents officiels. Il a également suspendu le projet de fermeture de l’établissement.
L’image des équipes démontant les lettres du nom présidentiel sur la façade du bâtiment sous les acclamations de la foule a rapidement fait le tour des médias américains. Pour les opposants à Trump, elle symbolise le rétablissement de l’État de droit face à une tentative de personnalisation d’une institution publique. Pour ses partisans, elle illustre au contraire la résistance des élites culturelles à leur projet de réforme.
Quelques jours après la décision judiciaire, Donald Trump a annoncé qu’il souhaitait désormais transférer la responsabilité du Kennedy Center au Congrès, affirmant que la décision des tribunaux rendait impossible la mise en œuvre de son projet de transformation. Un désengagement qui tranche avec les ambitions affichées quelques mois plus tôt.
Au-delà de la bataille juridique, l’affaire du Kennedy Center restera sans doute comme l’un des épisodes les plus révélateurs des guerres culturelles américaines contemporaines. Elle montre à quel point les institutions artistiques sont devenues, aux États-Unis, des terrains d’affrontement politique. Et elle rappelle aussi qu’un bâtiment conçu comme un mémorial national peut difficilement devenir le monument personnel d’un président en exercice, aussi puissant soit-il.
Les brèves de juin –
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