Turandot, Opéra de Munich, vendredi 3 juillet 2026
Dans une fome vocale éblouissante, Sondra Radvanovsky galvanise cette reprise de la production du chef-d’œuvre de Puccini, imaginée par La Fura dels Baus en 2011.
Reprise de la production de Carlos Padrissa (La Fura dels Baus), créée en décembre 2011 avec Anna Netrebko dans le rôle-titre, cette Turandot laisse une impression contrastée. Fidèle à l’esthétique de la compagnie catalane, le spectacle déploie des moyens considérables et multiplie les effets visuels. Mais cette profusion peine à masquer l’absence d’une véritable ligne dramaturgique. La volonté d’en mettre constamment plein les yeux prend trop souvent le pas sur une véritable lecture du chef-d’œuvre de Puccini.
Le premier acte illustre parfaitement cette accumulation de trouvailles. Trapézistes évoluant au-dessus de la scène, hockeyeuses-pom-pom girls, lunettes 3D pour accentuer certains effets optiques, coexistence de costumes traditionnels et contemporains : autant d’éléments qui composent un patchwork spectaculaire mais disparate. La mise en scène juxtapose les idées plus qu’elle ne les articule.
Certaines images frappent néanmoins par leur force. Ainsi ce champ de têtes décapitées, évoquant une inquiétante armée de terre cuite de Xi’an destinée à terroriser les prétendants de Turandot, constitue sans doute l’une des vraies réussites plastiques de la soirée. Cette vision souffre toutefois d’une comparaison inévitable avec le Macbeth de Martin Kušej, présenté d’ailleurs simultanément au répertoire munichois (compte rendu imminent !) et créé trois ans avant cette Turandot. Les similitudes entre les deux productions sont d’ailleurs troublantes : personnages suspendus dans les airs, pendus par les pieds, tête décapitée omniprésente – tombant du ciel dans Macbeth, transformée ici en balle de jeu pour les hockeyeuses dès le premier tableau de Turandot. Des correspondances qui atténuent quelque peu l’effet de surprise.
La lecture de Carlos Padrissa gagne heureusement en cohérence à partir du deuxième acte, grâce notamment à une direction d’acteurs plus fouillée. L’évocation filmée du viol de la princesse Lou-Ling apporte une véritable profondeur dramatique au personnage de Turandot. De même, le procédé consistant à faire descendre progressivement la princesse vers la terre, à mesure que Calaf résout les énigmes, traduit avec intelligence la lente humanisation de celle qui semblait jusque-là inaccessible.
Selon un procédé décidément très en vogue, la représentation s’interrompt après la mort de Liù. Contrairement à la lecture radicalement pessimiste de Pier Luigi Pizzi présentée à Torre del Lago il y a deux ans, cette fin ouverte laisse cependant entrevoir une réconciliation : après le sacrifice de Liù, Turandot se dégèle progressivement et se rapproche de Calaf. Là où Pizzi concluait sur une solitude absolue, chaque personnage quittant la scène sans rencontrer l’autre, Padrissa esquisse au contraire la possibilité d’une renaissance affective.
Musicalement, la soirée constitue en revanche une éclatante réussite, grâce avant tout aux formidables forces de la Bayerische Staatsoper. L’orchestre se montre une nouvelle fois souverain, somptueux de couleurs et de puissance, tandis que les chœurs impressionnent par leur engagement – en dépit de quelques menus décalages.
À la tête de ces forces, Andrea Battistoni rend pleinement justice à la flamboyance orchestrale de Puccini. Sans jamais sacrifier la rutilance de la partition, il en révèle également les raffinements harmoniques et les innombrables nuances, faisant respirer une musique dont la richesse dépasse largement le simple spectaculaire.
La distribution réunit des interprètes de très haut niveau. Kevin Conners campe un Altoum exemplaire, échappant aux caricatures vocales et scéniques dont ce rôle est trop souvent victime. On a entendu dans ce personnage tout et n’importe quoi, du ténor de caractère au contre-ténor, voire au mezzo-soprano, comme récemment à Bruxelles ; Conners lui rend toute sa dignité.
Christian Van Horn impose un Timur noble et solidement chanté. Le chanteur américain confirme qu’il paraît infiniment plus à son aise dans ce répertoire que dans les ouvrages français que Paris lui confie très régulièrement.
Golda Schultz émeut en Liù (« Un de mes personnages favoris, un des personnages les mieux écrits de l’opéra italien », nous confiait-elle récemment en interview) par la finesse de son incarnation et l’intelligence de ses nuances. Certains préféreront peut-être pour ce rôle un timbre plus corsé ; mais le portrait dessiné par la chanteuse n’en demeure pas moins profondément touchant et d’une musicalité exemplaire.
Yonghoon Lee soulève l’enthousiasme du public grâce à une puissance vocale impressionnante, qu’il affiche parfois avec une certaine complaisance. On apprécie néanmoins ses tentatives de nuances piano, même si celles-ci s’accompagnent d’un changement d’émission si marqué qu’il donne parfois l’impression de faire entendre deux voix différentes. On pourra également regretter ici ou là quelques fluctuations rythmiques…
Mais la soirée appartenait avant tout à Sondra Radvanovsky. Dans une forme tout simplement stratosphérique, la soprano éclipse littéralement tout ce qui l’entoure à chacune de ses apparitions. Rarement aura-t-on entendu une Turandot réunissant à ce point la puissance requise par le rôle, une insolente facilité dans l’aigu et, surtout, une telle capacité à nuancer dans un rôle qui fut trop longtemps le refuge de simples « hurleuses ». Son évocation de Lou-Ling possède une émotion bouleversante ; la scène des énigmes cesse d’être un simple concours de décibels pour devenir un véritable affrontement psychologique ; enfin, les supplications adressées à son père, lorsqu’elle lui rappelle que sa fille est sacrée, atteignent une intensité peu commune.
Une immense leçon de chant, qui laisse un seul regret : ne pas avoir pu entendre une telle Turandot dans le duo final complété par Franco Alfano.
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Retrouvez sur Première Loge les interviews de Golda Schultz et Sondra Radvanovsky.
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Turandot : Sondra Radvanovsky
Altoum : Kevin Conners
Timur : Christian Van Horn
Calaf : Yonghoon Lee
Liù : Golda Schultz
Ping : Vitor Bispo
Pang : Tansel Akzeybek
Pong : Samuel Stopford
Un mandarino : Bálint Szabó
Il principe di Persia : Samuel Stopford
1ère princesse : Cordula Schuster
2ème princesse : Victoria Real
Bayerisches Staatsorchester, dir. Andrea Battistoni
Chœur, choristes supplémentaires, chœur d’enfants du Bayerische Staatsoper, dir. Christoph Heil
Mise en scène : Carlus Padrissa – La Fura dels Baus
Décors : Roland Olbeter
Costumes : Chu Uroz
Vidéo : Franc Aleu
Lumières : Urs Schönebaum
Dramaturgie : Andrea SchönhoferRainer Karlitschek
Turandot
Drame lyrique en trois actes de Giacomo Puccini (1858-1924), livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni d’après la fable de Carlo Gozzi, créé au Teatro alla Scala, Milan, le 25 avril 1926.
Opéra de Munich, représentation du vendredi 3 juillet 2026

