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Fruits de la résidence de Philippe Jaroussky à Montpellier (2/2)

par Sabine Teulon Lardic 22 février 2022
par Sabine Teulon Lardic 22 février 2022
© Edouard Brane
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2,1K

Allumer les feux de l’opéra haendélien lors d’un récital avec orchestre : c’est une valeur sûre qui ravit tous les publics. Avec la soprano hongroise Emőke Baráth, et l’Ensemble Artaserse dirigé par Philippe Jaroussky, la flamme ne s’éteint jamais car le chef a choisi de se conformer aux usages de la Royal Academy of London pour laquelle ces opere serie ont été composés. La succession de neuf arias est  truffée de mouvements instrumentaux de ses Concerti grossi, si expressifs et judicieusement sélectionnés (par tonalité, cadence finale, ambiance). Une initiative bienvenue pour coudre ensemble la sélection lyrique provenant de Radamisto, Giulio Cesare, Deidamia, Rodelinda, Alcina, Lotario.

C’est l’occasion pour les auditeurs (et lecteurs de Première Loge) de s’esbaudir sur l’objet interculturel qu’est devenu l’opera seria autour de 1720. Conquis par sa vogue européenne,  des aristocrates londoniens se concertent afin de lui trouver un écrin – la Royal Academy of Music – et des compositeurs assermentés : deux italiens en sus de G.-F. Haendel, « il caro Sassone » qui en a assimilé les codes et l’écriture … à Rome et à Venise !  Si l’écriture de ces opéras italiens pour la scène londonienne est si bluffante, c’est aussi grâce au savoir-faire de l’impresario Haendel. Il recrute dans la péninsule italienne les meilleures chanteuses (Margherita Durastanti, créatrice de Radamisto ; Anna Maria Strada del Po, créatrice d’Alcina) et l’un des meilleurs castrats alto, il Senesino.

Les auditeurs de l’Opéra de Montpellier avaient déjà apprécié d’une part l’Ensemble Artaserse en mai 2021, d’autre part l’opéra Radamisto de G. F. Haendel en version concertante, dans lequel brillaient (entre autres) les chanteurs Emőke Baráth et Philippe Jaroussky. Ce soir, le tour de force d’ Emőke Baráth est d’entrer de plain-pied dans la virtuosité et les tessitures (mezzo et soprano) de tous les interprètes historiques de la Royal Academy. Elle aborde les rôles masculins en première partie, fièrement campée en smoking noir et chemise rouge. En seconde partie, elle se consacre aux héroïnes féminines (en robe de soirée), dont deux duos avec le contre-ténor qui délègue alors sa direction orchestrale à la violon solo (Tami Troman). La connivence musicale n’est pas un vain mot à l’écoute de leur premier duo, « Io t’abbraccio » (Rodelinda) : ornementation, appogiature et cadenza sonnent en osmose des deux solistes. Au fil du concert, les qualités constantes qui surlignent les prestations vocales sont multiples. La coupe de l’aria da capo favorise une ornementation souvent inventive à la reprise de la première partie, notamment « Qual nave smarrita » de Radamisto. Cette coupe génère une cadenza en apesanteur en fin de seconde partie, dont l’ambitus peut atteindre 2 octaves (« Ombre pallida » d’Alcina, jusqu’au contre-si). Enfin, si plusieurs airs cultivent l’émotion tendre (« Ombra cara di mia sposa »), la prise de risque pour chaque aria di furore (de fureur) est la marque des grandes interprètes haendéliennes, de Jennifer Larmore à Sandrine Piau. La vocalisation guerrière de l’aria de Deidamia en toute plénitude de l’aigu, la section en tempo accéléré de celle de Lotario sont particulièrement stupéfiantes ! Enfin, les qualités d’interprétation animent l’Ensemble Artaserse, faire-valoir indispensable de tels programmes. On retiendra les soli éloquents de hautbois (Gabriel Pidoux) lors de 2 airs, la variété renouvelée du continuo, distribué au clavecin ou au théorbe, soutenu au violoncelle (Ruth Verona) ou au basson. C’est son timbre voilé qui introduit la frémissante aria de la reine Cléopâtre « Che sento, oh Dio ? «  (Giulio Cesare). Seul regret, que l’instrumentarium se passe de flûtes et de cors, pourtant si généreux dans la production haendélienne.

Après les trépignements du public aux saluts, les artistes enchaînent deux bis, dont le fameux « Da tempeste » de Giulio Cesare.  À l’Opéra de Montpellier, après le Tous à l’opéra du mois de mai, le mot d’ordre sera « Tous à Giulio Cesare en juin ! ». Emőke Baráth et Gaëlle Arquez en seront les vedettes avec l’Ensemble Artaserse.

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Sabine Teulon Lardic

Sabine Teulon Lardic est chercheure à l'université de Montpellier 3. Spécialiste de l'opéra-comique du XIXe siècle et des spectacles lyriques dans les Théâtres de plein air (XIXe-XXIe siècles), elle a collaboré aux volumes collectifs de Carmen Abroad (Cambridge Press), The Oxford Handbook of the Operatic Canon (Oxford Press), Histoire de l'opéra français, t.3 (Fayard, 2022). Elle signe également des articles pour les programmes de salle (Opéra-Comique, Opéra de Montpellier) ou la collection CD du Palazzetto Bru Zane.

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