Romanzo criminale, Florence, Teatro del Maggio fiorentino, dimanche 25 octobre 2026
Du roman de Giancarlo De Cataldo à la scène du Maggio Musicale Fiorentino : une partition en équilibre entre comédie musicale, mélodrame puccinien et réminiscences weilliennes, qui cherche sa force narrative dans la continuité mélodique et privilégie la dimension sentimentale des protagonistes, mais peine à restituer la violence, les tensions politiques et les contradictions inquiétantes de la Rome criminelle des années 1980.
Du roman à la scène : les défis de l’adaptation
Rome, entre la fin des années 1970 et les années 1980. Une ville traversée par de profondes contradictions, où la beauté monumentale côtoie la violence des banlieues, le terrorisme, les tensions politiques et un système de pouvoir nourri de complicités et de zones d’ombre. Telle est la Rome dépeinte par Giancarlo De Cataldo dans Romanzo criminale, publié chez Einaudi en 2002. Cette vaste fresque narrative, inspirée de l’histoire de la bande de la Magliana, parvient à transformer la chronique judiciaire en une réflexion sur le pouvoir, l’ambition et la déchéance morale de toute une société.
Après le cinéma et la télévision, le roman fait son entrée au théâtre musical avec l’opéra de Nicola Piovani, sur un livret de Giancarlo De Cataldo lui-même, présenté dans le cadre de la saison du Maggio Musicale Fiorentino. Le compositeur dirige lui-même l’orchestre, tandis que la mise en scène est confiée à Massimo Popolizio, qui avait déjà interprété le Terrible dans le film de Michele Placido.
RÉSUMÉ DE L’INTRIGUE
Acte I — L’ascension d’une bande criminelle
Patrizia raconte l’histoire de quatre amis — le Libanais, le Dandi, le Froid et Bufalo — qui, après avoir enlevé et tué un aristocrate, investissent l’argent de la rançon dans le trafic de drogue et fondent leur propre organisation criminelle. Leur ascension les oppose au Terrible, un chef mafieux vieillissant qu’ils éliminent grâce à la trahison de son lieutenant, Gemito. Mais les tensions internes s’exacerbent : le Libanais, devenu le chef incontesté de la bande, humilie Gemito, qui finit par le tuer. Ses compagnons jurent alors de le venger.
Acte II — Trahisons et chute des chefs
Tandis que Dandi prend la tête de la bande, la vengeance contre Gemito tourne au désastre. Bufalo est blessé puis arrêté, alors que Dandi l’abandonne lâchement. Le commissaire Scialoja, qui entretient une relation avec Patrizia, apprend par elle l’identité du nouveau chef criminel, mais ne parvient pas à l’arrêter. Le Froid, lucide sur la démesure et l’ambition de Dandi, quitte la bande. Lorsque Bufalo s’évade, animé par un désir de vengeance, le fantôme du Libanais avertit Dandi de sa chute imminente. Dandi refuse d’écouter cet avertissement et est finalement assassiné par Bufalo. Lors de ses funérailles, toute Rome se rassemble pour un Miserere. Scialoja propose une nouvelle fois à Patrizia de partir avec lui, mais elle refuse.
L’entreprise se heurte d’emblée à une difficulté fondamentale : transformer une histoire aussi complexe, peuplée de nombreux personnages et profondément ancrée dans l’histoire politique italienne, en une dramaturgie musicale capable d’en préserver toute la complexité et la portée. L’adaptation théâtrale privilégie inévitablement les relations entre le Libanais, le Froid et le Dandi, leurs ambitions, leurs rivalités, leurs amours et leurs trahisons. Mais cette focalisation sur les destins individuels risque précisément de reléguer au second plan la dimension collective du roman : ce réseau de complicités entre criminalité, politique et appareils de l’État, qui en constitue peut-être l’aspect le plus inquiétant.
Entre Puccini et Weill : la mélodie comme force et comme limite
La musique de Piovani évolue dans un univers stylistique aisément identifiable, à mi-chemin entre la tradition de la comédie musicale, l’opéra italien et une certaine mémoire du théâtre musical du XXe siècle. On y perçoit des réminiscences pucciniennes dans la générosité de la ligne vocale, l’immédiateté de l’expression sentimentale et la recherche d’un lyrisme mélodique capable de toucher directement le spectateur. Parallèlement, certains passages rythmiques, quelques inflexions cabarettistes et le goût d’une théâtralité populaire semblent se tourner vers l’univers de Kurt Weill.
Mais la référence à Weill demeure essentiellement une évocation de surface. Il manque en effet à Piovani cette force incisive, cette capacité à faire du rythme, de la dissonance et de l’ironie des instruments de dénonciation sociale qui confèrent au théâtre musical du compositeur allemand toute sa puissance. Là où Weill aurait sans doute privilégié le contraste, l’âpreté et la déformation grotesque, Piovani préfère la fluidité du discours musical, la souplesse de l’orchestration et, surtout, la mélodie.
C’est précisément la continuité mélodique qui constitue le trait dominant de la partition : la musique se déploie à travers une succession presque ininterrompue de thèmes, de phrases chantantes et d’élans lyriques, tissant une trame sonore qui accompagne naturellement le déroulement de l’action. On reconnaît dans cette écriture la remarquable expérience cinématographique de Piovani, ainsi que sa capacité à saisir immédiatement une atmosphère émotionnelle et à la traduire en une formule musicale expressive et accessible.
Toutefois, ce qui constitue souvent une qualité précieuse au cinéma peut devenir une limite au théâtre lyrique. Le flux mélodique ininterrompu tend en effet à atténuer les contrastes dramatiques et à uniformiser des situations qui appelleraient au contraire des ruptures, des silences, des tensions et de brusques changements de perspective. La mélodie semble vouloir envelopper chaque personnage, chaque conflit et jusque chaque épisode de violence dans une dimension émotionnelle fondamentalement uniforme.
Il en résulte une partition agréable à l’écoute, riche en trouvailles mélodiques et soutenue par un savoir-faire orchestral indéniable, mais qui ne parvient pas toujours à conférer au récit la dureté qu’exigerait son sujet. L’insistance sur le chant finit parfois par sentimentaliser les protagonistes, transformant des figures criminelles impitoyables en personnages d’un mélodrame dominé par la nostalgie, l’amour et le regret.
La parenté avec Puccini ne relève donc pas tant d’une filiation stylistique précise que d’une certaine conception du théâtre : la confiance accordée à la mélodie comme vecteur privilégié de l’émotion. Mais alors que, dans le mélodrame puccinien, la tension lyrique naît souvent d’une construction dramatique rigoureuse, le flux musical de Piovani semble se déployer dans une continuité qui ne permet pas toujours de distinguer suffisamment les différents moments de l’action.
Le rapport entre la parole et le chant pâtit lui aussi de cette approche. La langue de De Cataldo, directe, concrète et souvent brutale, possède une force qui ne trouve pas toujours son équivalent dans sa transposition musicale. La déclamation tend fréquemment à se fondre dans une ligne mélodique policée, alors que le langage des personnages aurait peut-être exigé une plus grande diversité d’accents, une écriture plus nerveuse et un rapport plus conflictuel avec l’orchestre.
Mise en scène, interprétation et univers visuel
La mise en scène de Massimo Popolizio aborde le récit en privilégiant une théâtralité explicite, dans laquelle la narration progresse à travers des situations immédiatement identifiables. Les décors de Margherita Palli, les costumes de Silvia Aymonino, les lumières de Pasquale Mari et les chorégraphies de Michele Abbondanza contribuent à façonner un univers qui oscille entre réalisme et évocation.
Les illustrations de Jacopo Stoppa, caractérisées par un trait volontairement naïf, presque enfantin, sont particulièrement significatives, dans la mesure où elles introduisent un niveau supplémentaire de stylisation. Leur simplicité graphique, proche du dessin populaire et d’une figuration élémentaire, pourrait être interprétée comme une tentative de prendre ses distances avec le réalisme cinématographique. Pourtant, cette naïveté visuelle semble parfois entrer en contradiction avec la férocité du récit.
Les images paraissent ainsi alléger une matière qui aurait au contraire besoin de préserver toute son ambiguïté. Leur caractère illustratif, davantage narratif que véritablement incisif sur le plan critique, risque de réduire la complexité de la Rome criminelle à une succession de figures presque fabuleuses, accentuant cette tendance à la simplification déjà perceptible dans la continuité mélodique de la partition.
Sur le plan vocal, Carlo Raffaelli incarne le Libanais, Anthony Ciaramitaro interprète le Dandi et Alberto Petricca prête sa voix au Froid. Ces trois personnages appellent une différenciation dramatique marquée : l’obsession du pouvoir, le narcissisme et l’ambition, le tourment intérieur. Les interprètes s’efforcent de les caractériser vocalement de manière distincte, mais l’écriture musicale ne leur offre pas toujours des profils suffisamment différenciés, privilégiant une dimension lyrique commune au détriment de la singularité psychologique de chacun.
Vanessa Goikoetxea interprète Patrizia, figure centrale dans le réseau des relations sentimentales et des rapports de pouvoir. Son interprétation se distingue par une grande efficacité dramatique et de remarquables qualités vocales. Matteo Desole incarne le commissaire Scialoja, représentant d’une légalité constamment mise à l’épreuve.
La distribution est complétée par Toni Nežić (le Terrible), William Hernández (Bufalo), Davide Zaccherini (Gemito), Valentina Pernozzoli (la mère du Libanais) et Ilaria Monteverdi (une jeune prostituée).
L’Orchestre et le Chœur du Maggio, ce dernier préparé par Lorenzo Fratini, constituent un élément essentiel de l’architecture sonore, soutenant une partition dans laquelle la dimension orchestrale conserve un rôle constamment narratif.
De la tragédie criminelle à la légende : les limites de l’œuvre
Une question plus profonde demeure toutefois sans réponse. Elle concerne non seulement la réussite musicale de l’œuvre, mais aussi la légitimité même de sa transposition dramaturgique. Romanzo criminale ne raconte pas simplement l’ascension et la chute de quelques délinquants. Il dépeint un système dans lequel le crime organisé s’entremêle à l’histoire politique, au terrorisme, aux services secrets et aux structures du pouvoir.
Réduire cette complexité à la dimension sentimentale des protagonistes revient inévitablement à en modifier le sens. Et la musique, par son extraordinaire capacité à susciter l’adhésion émotionnelle, peut accentuer encore cette transformation. Le risque est alors que la tragédie des criminels l’emporte sur celle de leurs victimes et de la société qui a permis leur ascension.
C’est là que réside la difficulté fondamentale de mettre en musique une histoire de cette nature. Le mélodrame tend naturellement à rechercher chez les personnages une vérité émotionnelle, à donner forme à la douleur, au désir et à la perte. Mais les hommes de De Cataldo ne sont pas des héros romantiques emportés par un destin inéluctable : ce sont des individus qui choisissent délibérément la violence, bâtissent leur pouvoir sur l’oppression et contribuent à corrompre le tissu social.
Avec son flux mélodique incessant, l’écriture de Piovani parvient à restituer la mélancolie et la fragilité de ces personnages, mais beaucoup moins leur brutalité et, surtout, le système qui les entoure. La musique finit ainsi par humaniser ce qui aurait également besoin d’être questionné, contesté et mis en accusation.
Romanzo criminale demeure une entreprise ambitieuse, portée par une écriture musicale dont l’efficacité expressive ne fait aucun doute, mais qui laisse ouverte une question décisive : le théâtre musical peut-il raconter l’une des pages les plus sombres de l’histoire italienne sans la transformer en une séduisante légende criminelle ?
Car la véritable tragédie ne réside pas seulement dans la chute du Libanais, du Froid et du Dandi, mais dans l’enchevêtrement de responsabilités, de silences et de compromissions qui a rendu leur ascension possible. Et c’est précisément cette dimension, plus inquiétante et moins aisément traduisible en mélodie, que l’œuvre peine à restituer pleinement.
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Patrizia : Vanessa Goikoetxea
Jeune prostituée : Ilaria Monteverdi
Mère du Libanais : Valentina Pernozzoli
Le Libanais : Carlo Raffaelli
Le Dandi : Anthony Ciaramitaro
Le commissaire Scialoja : Matteo Desole
Gemito : Davide Zaccherini
Le Froid : Alberto Petricca
Bufalo : William Hernández
Le Terrible : Toni Nežić
Orchestre et Chœur du Maggio Musicale Fiorentino (chef de chœur : Lorenzo Fratini), dir. Nicola Piovani
Mise en scène : Massimo Popolizio
Décors : Margherita Palli
Costumes : Silvia Aymonino
Lumières : Pasquale Mari
Chorégraphie : Michele Abbondanza
Images : Jacopo Stoppa
Romanzo criminale
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