Roméo et Juliette (Berlioz), Philharmonie de Paris, Grande salle Pierre Boulez, mercredi 21 octobre 2026
C’était l’un des concerts particulièrement attendus de cette rentrée musicale : Roméo et Juliette d’Hector Berlioz, cette œuvre aussi atypique qu’attachante, trouvait naturellement sa place dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris. Le public était venu en nombre pour retrouver l’Orchestre de Paris et son chœur, placés sous la direction de Klaus Mäkelä, directeur musical de la phalange depuis septembre 2021, ainsi que trois solistes français parmi les plus en vue du moment : Julien Henric, Jean Teitgen et Marianne Crebassa. Au terme de la soirée, le succès public fut incontestable, même si toutes les promesses n’ont pas été absolument tenues.
Il faut dire que l’œuvre de Berlioz ne facilite guère la tâche de ses interprètes. À mi-chemin entre la symphonie et le drame lyrique, cette vaste composition exige une maîtrise aussi bien architecturale que théâtrale, sans jamais sacrifier la subtilité des atmosphères à la puissance des effets. L’ouverture, avec son fugato évoquant l’affrontement de rue entre Capulet et Montaigu, constitue à cet égard une entrée en matière redoutable. Prise à un tempo particulièrement rapide, comme ce fut le cas sous la baguette de Klaus Mäkelä, elle mit quelque peu à mal la cohésion de l’orchestre : les premières mesures ont paru confuses, les différentes parties peinant à trouver immédiatement leur synchronisation. Fort heureusement, les musiciens, en excellents professionnels, ont rapidement retrouvé leurs marques. Les admonestations du prince purent alors retentir avec toute l’autorité requise, grâce à des cuivres d’une impeccable tenue, qui allaient d’ailleurs se montrer irréprochables tout au long de la soirée.
Ce départ un peu houleux ne devait pas occulter les belles qualités de l’Orchestre de Paris. Au fil de l’exécution, les pupitres ont fait valoir leur excellence, aussi bien dans les passages les plus dramatiques que dans les épisodes où Berlioz déploie une poésie d’une rare délicatesse. L’orchestre a ainsi su ainsi conjuguer violence et tension dramatique dans le superbe épisode de « Roméo au tombeau des Capulets », après avoir fait preuve, dans l’évocation de la « Nuit sereine » de la deuxième partie, d’une transparence et une légèreté presque immatérielles. Le scherzo de la reine Mab, avec ses jeux de timbres et son animation féerique, bénéficia également de l’énergie communicative de Klaus Mäkelä. On regrettera pourtant, dans la direction du chef finlandais dont l’attachement à cette partition est manifeste, une certaine retenue selon nous excessive dans les pages les plus lyriques (« Tristesse de Roméo », « Scène d’amour »)… peut-être par peur de basculer dans un sentimentalisme excessif ?
Le Chœur de l’Orchestre de Paris s’est quant à lui révélé en tout point admirable. Dès sa première apparition, en effectif réduit, le chœur a fait entendre une clarté et une transparence remarquables, témoignant d’une parfaite maîtrise vocale autant que d’une belle intelligence du texte. Il retrouva ces qualités dans la scène finale de la réconciliation, où la solennité du propos exige ampleur et grandeur de ton. La conception spatiale adoptée par les choristes pour cette exécution a par ailleurs constitué l’une des idées les plus heureuses de la soirée. Puisque la symphonie dramatique de Berlioz entretient des rapports étroits avec le théâtre, pourquoi ne pas donner aux interventions vocales une véritable dimension scénique ? Le petit chœur (« D’anciennes haines endormies » a ainsi pris place sur scène, côté cour, tandis que l’intervention des Capulet quittant le bal, à mesure qu’ils s’éloignent du palais, a été chantée en coulisses – sans que cela nuise pour autant à la précision et à la justesse des interventions. Quant au superbe « Jetez des fleurs », il a bénéficié d’un dispositif particulièrement bienvenu : les choristes ont descendu lentement les gradins supérieurs en chantant, pour prendre place au-dessus de l’orchestre, répartis en deux groupes distincts. Leur rapprochement inattendu, au moment de la réconciliation finale, a alors donné une traduction visuelle et sonore particulièrement éloquente au dépassement des antagonismes qui conclut l’œuvre. Cette spatialisation, loin de relever du simple effet, a permis de traduire visuellement, avec finesse, le rapprochement inespéré entre les deux factions ennemies signifié par le livret d’Émile Deschamps et la musique de Berlioz.
Pour les parties solistes, trois chanteurs français de premier plan ont été réunis. Jean Teitgen réunit a priori tous les atouts requis pour incarner au mieux Frère Laurent : noblesse du ton, timbre profondément humain pour le poignant « Pauvres enfants ! », autorité de l’accent dans l’injonction « Jurez tous ! ». Ses premières interventions ont toutefois laissé percevoir une petite instabilité vocale. Rien, au départ, qui parut véritablement alarmant, mais les interruptions répétées pour boire quelques gorgées d’eau et tenter de s’éclaircir la voix finirent par susciter l’inquiétude. Le chanteur, encore diminué par un sévère Covid contracté après les représentations d’Hamlet à l’Opéra Bastille, était manifestement indisposé ce soir-là. Sa prestation s’en est ressentie, et il a semblé particulièrement contrit à l’issue du concert de n’avoir pu donner toute la mesure de ses moyens. Le public, qui a parfaitement compris les circonstances, ne lui en a évidemment nullement tenu rigueur ! Il serait injuste de juger un artiste sur une prestation courageusement menée à son terme dans de telles conditions, d’autant que les qualités expressives attendues du rôle sont restées perceptibles malgré les difficultés. Julien Henric possède quant à lui toute la fraîcheur, la légèreté et la poésie nécessaires à l’évocation de la reine Mab. Son intervention a idéalement répondu à l’imaginaire fantasque et aérien de Berlioz, dont il a su restituer les contours avec une délicatesse bienvenue. Marianne Crebassa, enfin, apporta à l’ensemble une touche de poésie et d’émotion particulièrement touchante. Dans les deux strophes d’« Heureux enfants », son timbre, naturellement empreint d’émotion, a fait merveille. Sans chercher à souligner artificiellement le pathétique du texte, la mezzo-soprano en a fait ressortir toute la tendresse et la profondeur, offrant l’un des moments les plus délicats de la soirée.
Marianne Crebassa, mezzo-soprano
Jean Teitgen, basse (Frère Laurent)
Julien Henric, ténor
Orchestre de Paris, Chœur de l’Orchestre de Paris (Richard Wilberforce, chef de chœur), dir. Klaus Mäkelä
Roméo et Juliette
Symphonie dramatique d’Hector Berlioz, livret d’Émile Deschamps d’après Shakespeare, créé en 1839 à Paris.
Philharmonie de Paris, concert du mercredi 21 octobre 2026

