Il y a un an, le 5 octobre 2025, la basse géorgienne Paata Burchuladze était arrêtée à Tbilissi. Elle a par la suite a été condamnée à sept ans de prison. Un an après son arrestation, alors que l'artiste vient de publier une nouvelle lettre depuis sa cellule, une question devient de plus en plus difficile à éviter : pourquoi le monde lyrique international reste-t-il si discret ?
Paata Burchuladze n’est pas un artiste anonyme. Il est l’une des grandes basses de sa génération, un chanteur qui s’est produit sur les plus grandes scènes internationales et qui a porté la voix de la Géorgie bien au-delà de ses frontières. Il est également un homme engagé de longue date dans la vie publique de son pays.
C’est précisément cet engagement qui lui vaut aujourd’hui d’être derrière les barreaux.
Un an déjà
Le 5 octobre 2025, Paata Burchuladze a été arrêté dans le cadre des événements du 4 octobre à Tbilissi, au cours desquels des manifestants et des responsables de l’opposition avaient organisé un rassemblement contestant le pouvoir du parti Georgian Dream, au pouvoir depuis 2012.
Le 7 mai 2026, le tribunal municipal de Tbilissi l’a condamné à sept années d’emprisonnement, avec plusieurs autres personnes poursuivies dans le cadre de cette affaire. Les autorités géorgiennes l’accusent notamment d’avoir participé à l’organisation de violences et d’avoir appelé à un changement violent de l’ordre constitutionnel. Paata Burchuladze et ses défenseurs contestent ces accusations.
Pour ses soutiens, cette condamnation s’inscrit dans la répression croissante exercée contre ceux qui contestent le pouvoir.
Et il faut rappeler ce que l’on entend par « pouvoir géorgien » aujourd’hui.
Une Géorgie qui s'éloigne de l'Europe
Le parti Georgian Dream a profondément changé de ton et de politique ces dernières années. Nationalisme, rhétorique anti-occidentale, attaques contre les ONG et les médias indépendants, restrictions croissantes imposées à la société civile, législation anti-LGBT : le pays connaît une dérive autoritaire que les institutions européennes ne se contentent plus de dénoncer à demi-mot.
L’Union européenne parle désormais de grave recul démocratique, d’instrumentalisation de la justice, de persécution de responsables de l’opposition, d’arrestations arbitraires de manifestants et de journalistes et de rétrécissement de l’espace civique. En mars 2026, Bruxelles a encore dénoncé une législation renforçant le contrôle de l’État sur l’activité politique et la société civile.
Le virage géorgien s’accompagne également d’un rapprochement avec Moscou. La Géorgie n’est certes pas devenue un État satellite de la Russie et le pouvoir de Tbilissi continue de parler de souveraineté nationale. Mais les relations avec Moscou se sont nettement développées, tandis que l’alignement de la Géorgie sur les positions européennes concernant les sanctions contre la Russie reste faible.
Le soutien que Moscou manifeste aujourd’hui au gouvernement géorgien est d’ailleurs de moins en moins discret. En janvier 2026, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a publiquement félicité le gouvernement de Georgian Dream pour avoir résisté aux pressions occidentales et maintenu ses relations avec la Russie. En juin, elle déclarait encore que Tbilissi avait fait un « choix ferme » en faveur du rétablissement de sa souveraineté et que Moscou était prêt à approfondir ses relations avec la Géorgie.
C’est dans ce contexte qu’il faut regarder le cas de Paata Burchuladze.
« Ma place est soit sur l'avenue Rustaveli, soit en prison »
Burchuladze n’a jamais caché son opposition à la politique de Georgian Dream. Lors de son procès, il a affirmé qu’il aurait pu rejoindre le pouvoir et obtenir une position importante, mais qu’il avait toujours considéré que Georgian Dream était « ruineux pour la Géorgie ». Il a également déclaré que sa place était soit sur l’avenue Rustaveli, au milieu des manifestants, soit derrière les barreaux.
Cette détermination n’a manifestement pas disparu avec l’emprisonnement.
Le 4 octobre 2026, exactement un an après les événements qui ont conduit à son arrestation, Paata Burchuladze a fait publier depuis sa prison une nouvelle lettre. Il y revient sur la mobilisation du 4 octobre 2025 et réaffirme sa conviction que le pouvoir de Georgian Dream a perdu sa légitimité. Il reprend notamment la déclaration adoptée ce jour-là par les manifestants, selon laquelle les institutions de l’État ne reflétaient plus la volonté du peuple géorgien.
Un an après son arrestation, il ne renie donc rien. Il est toujours en prison. Et il continue à parler.
Où sont les chanteuses et les chanteurs ? Les musiciennes et les musiciens ? Où sont les opéras ?
C’est ici que l’incompréhension commence.
Que des institutions internationales prennent position pour un artiste emprisonné pour ses convictions politiques devrait sembler aller de soi. A fortiori lorsqu’il s’agit d’une figure aussi considérable du monde lyrique.
Pourtant, la mobilisation internationale reste étonnamment limitée. Il faut évidemment rendre hommage à ceux qui ont parlé. En mai 2026, Peter Katona, directeur du casting du Royal Opera House de Londres, a écrit au Premier ministre britannique pour lui demander d’intervenir en faveur de Paata Burchuladze. À Bruxelles, Christina Scheppelmann, directrice générale et artistique de La Monnaie, a elle aussi saisi le Premier ministre belge. Elle estimait notamment que Burchuladze ne pouvait pas bénéficier d’un procès équitable et que ses droits fondamentaux étaient violés.
Ces prises de position sont importantes. Mais elles posent aussi une question : pourquoi sont-elles si rares ? Où sont les autres grandes maisons d’opéra européennes et américaines ? Où sont les chanteuses et les chanteurs qui ont travaillé avec Paata Burchuladze ? Où sont les cheffes et les chefs d’orchestre, les metteuses et metteurs en scène, les directrices et directeurs de festivals, les orchestres, les syndicats d’artistes ? Où est cette communauté lyrique internationale qui sait si souvent proclamer son attachement à la liberté, à la culture et aux droits humains ?
Il serait évidemment faux de prétendre que personne ne s’est manifesté. Il existe des initiatives, des articles et des témoignages de solidarité. Une pétition internationale circule notamment depuis octobre 2025. Mais au regard de la stature de Paata Burchuladze et de la gravité de sa situation, cette mobilisation paraît terriblement modeste.
Une voix que l'on ne devrait pas laisser se taire
La pétition « Freedom for Paata Burchuladze – A Voice the World Must Stand Beside » appelle à sa libération. Elle compte à ce jour un millier de signatures.
Mille signatures.
Pour un artiste qui a chanté sur les plus grandes scènes du monde, qui a travaillé avec certains des plus grands chefs et metteurs en scène de notre époque, qui a consacré une partie de sa vie à son pays et à des actions philanthropiques, ce chiffre paraît dérisoire.
Peut-être est-il temps que le monde lyrique se réveille. Il ne s’agit pas ici de demander aux artistes de prendre position sur chaque conflit politique de la planète. Il ne s’agit pas non plus de prétendre que toutes les questions relatives aux événements du 4 octobre 2025 sont simples ou univoques.
Il s’agit d’un homme. D’un artiste. D’une voix. Une voix qui, depuis une prison géorgienne, vient encore de nous parvenir. La moindre des choses que nous puissions faire, nous qui avons eu le privilège de l’entendre chanter, est peut-être simplement de faire en sorte que sa voix ne soit pas réduite au silence.
Les humeurs du chef !
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