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ProductionCompte rendu

Streaming – La Foire de Sorotchintsi de Moussorgski… ou quand les habitants d’un village russe font leur tête de cochon

par Stéphane Lelièvre 2 septembre 2020
par Stéphane Lelièvre 2 septembre 2020
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Œuvre rare, La Foire de Sorotchintsi est tirée d’une nouvelle homonyme parue dans le recueil Les Soirées du hameau près de Dikanka (1830-1832) de Gogol. La partition, commencée en 1874, est malheureusement restée inachevée. Moussorgski, notamment, n’eut pas le temps d’orchestrer l’ouvrage, à l’exception de la splendide introduction. Divers auteurs tentèrent de compléter cet opéra-comique, mais ce sont le musicologue Pavel Lamm et le compositeur Vissarion Chebaline qui en proposèrent la version la plus aboutie, publiée en 1933. (Entretemps, l’œuvre avait été créée en version de concert à Saint-Pétersbourg).

L’intrigue mêle la sphère publique (le village ukrainien de Sorotchintsi est terrorisé par un diable qui y revient régulièrement sous la forme d’un porc pour tenter de récupérer la casaque qu’il avait laissée à un aubergiste, lequel l’a malencontreusement vendue pour quelques roubles) et la sphère privée, avec une histoire d’amour contrariée par la mère de la fiancée, personnage qui, par sa vulgarité, son obsession sexuelle, ses adultères, le refus de rendre sa fille heureuse, vient très heureusement apporter sa pierre dans l’établissement de l’égalité femmes/hommes au sein du répertoire dramatique en cumulant toutes les tares habituellement dévolues aux messieurs !

Musicalement, l’œuvre contient de très belles pages, à commencer par l’extraordinaire sabbat infernal de l’acte III, La Nuit sur la mont Chauve, dont le sabir infernal rappelle irrésistiblement celui du chœur infernal de la Damnation de Faust ! Le couple d’amoureux Gritsko et Parassia se voit confier les pages les plus touchantes de la partition, Parassia notamment, qui interprète au dernier acte un fort bel air, « Ne sois pas triste, mon bien-aimé », plainte mélancolique à l’écriture vocale assez tendue mais à laquelle Mirka Wagner parvient à conférer souplesse et douceur. Quant au ténor Alexander Lewis, on l’a curieusement chargé de chanter, au début du troisième acte, le superbe premier des quatre Chants et danses de la mort de Moussorgski, la berceuse  au cours de laquelle la mort tente d’arracher un enfant des bas de sa mère (un dialogue à trois dont la noirceur et le caractère tragique font comme un pendant russe du Erlkönig de Goethe…), ce dont le chanteur s’acquitte admirablement, dans une interprétation tantôt recueillie, tantôt habitée, avec une caractérisation vocale  habile et sobre des différents  personnages. Le reste de la distribution fait preuve d’un engagement constant et d’une belle homogénéité. Le chef Henrik Nánási défend au mieux cette partition incomplète, et délivre notamment une lecture vraiment splendide de la fameuse Nuit sur le mont Chauve, secondé par des chœurs d’une implication scénique et vocale de tous les instants.

Quant au talentueux Barrie Kosky, est-il parvenu à conférer une colonne vertébrale, une urgence dramatique à cette œuvre lacunaire ? Oui, du moins en partie… L’œuvre étant fortement ancrée dans la culture russe (Moussorgski utilise dans sa partition de très nombreux thèmes issus de chansons ukrainiennes), le metteur en scène a eu le bon goût de ne pas céder à la tentation d’une transposition de l’intrigue dans le monde des finances, une classe d’école primaire ou une banlieue défavorisée. Les personnages portent des costumes typiquement slaves, ce qui n’engendre pas pour autant une vision folklorique désuète et plus ou moins ridicule, ni n’exclut un travail sur le jeu d’acteurs comme toujours remarquable avec ce metteur en scène. La nudité recherchée du plateau permet de beaux contrastes avec l’effervescence des scènes chorales, et notamment avec le banquet de La nuit du mont Chauve, envahi de porcs qui sont autant d’incarnations du démon. L’utilisation du rideau de scène n’est ni un tic, ni une facilité à laquelle on recourt pour changer le décor : elle permet de distinguer habilement les scènes oniriques du monde réel, ou encore d’opposer le monde de l’introspection de la sphère publique.

Bref, tout est pensé, et mis en œuvre avec vrai sens du théâtre. Pourtant, malgré tous ces efforts, malgré également (à moins que ce ne soit à cause de ?) l’ajout d’autres pages musicales de Moussorgski ou de Rimski-Korsakov, l’ensemble ne laisse pas de paraître un peu bancal ou déséquilibré, avec notamment une première partie qui traîne un peu en longueur et présente des personnages auxquels on met un peu de temps à s’attacher… Il n’empêche : si vous souhaitez découvrir cette œuvre – et elle le mérite –, cette version de la Komiche Oper est hautement recommandable !

Les artistes

Tcherevik, un paysan  Jens Larsen
Khivria, sa femme  Agnes Zwierko
Parassia, la fille de Tcherevik  Mirka Wagner
Gritzko, un garçon de ferme  Alexander Lewis
Afanassi Ivanovitch  Ivan Turšić
Vieil ami  Tom Erik Lie
Le Tzigane  Hans Gröning
Tchernobog, le dieu noir  Carsten Sabrowski

Chœur de la Komische Oper de Berlin, Vocalconsort Berlin, Orchestre de la Komische Oper de Berlin, dir. Henrik Nánási

Mise en scène  Barrie Kosky

Le programme

 La Foire de Sorotchintsi 

Opéra-comique de Modest Mussorgsky, livret du compositeur. Version Pavel Lamm/Vissarion Chébaline, créée à Leningrad en 1931

Spectacle enregistré à la Komische Oper de Berlin le 02 avril 2017.

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MoussorgskiBarrie KoskyOpéra Comique de Berlin
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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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