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Nuit napolitaine à Dijon : la tournée d’automne du Concert d’Astrée fait étape en Bourgogne avec le Stabat Mater de Pergolèse

par Nicolas Le Clerre 1 décembre 2025
par Nicolas Le Clerre 1 décembre 2025
© Caroline Doutre
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1,3K

Stabat Mater (Pergolèse), Auditorium de Dijon, vendredi 28 novembre 2025

Entamée à Compiègne le 20 novembre, la tournée d’automne du Concert d’Astrée effectuait sa cinquième étape à Dijon avec un programme de musique napolitaine tout entier destiné à servir d’écrin au Stabat Mater de Jean-Baptiste Pergolèse. Un auditorium comble et de longues ovations confirment qu’Emmanuelle Haïm n’a pas son pareil pour partager le répertoire baroque italien.

Le parfum de la dame en noir

Depuis un quart de siècle – déjà ! – qu’elle a créé le Concert d’Astrée, Emmanuelle Haïm n’a jamais rien changé à l’intemporalité de sa garde-robe éternellement noire ni à la flamboyance de son épaisse chevelure rousse. Lorsqu’elle sort de la coulisse pour s’avancer sur l’immense scène de l’auditorium de Dijon, c’est donc une silhouette familière qui attire l’attention du spectateur, comme celle d’une amie chère qu’on n’aurait pas vue depuis longtemps et avec laquelle on serait assuré de renouer le dialogue à l’endroit précis où on avait dû l’interrompre la fois précédente.

Tournant le dos au public et dirigeant ses musiciens depuis le positif, la cheffe sait imposer à son petit monde – et jusqu’aux spectateurs – une stricte discipline. Que d’inopportuns applaudissements commencent à crépiter au beau milieu du Stabat Mater, il lui suffit sans se retourner de lever un doigt pour que les gêneurs se ravisent et que le silence se fasse à nouveau, comme une ouate épaisse qui isole la salle de concert du fracas du monde extérieur.

Le miracle dont est capable Emmanuelle Haïm consiste en effet à créer par la musique l’illusion du voyage dans l’espace et le temps et de transporter le public dans la Naples baroque du premier tiers du settecento. Pour y parvenir, la Maestro peut d’abord compter sur ses instrumentistes du Concert d’Astrée : quels que soient les pupitres, leurs cordes ont toutes un soyeux inouï et produisent un son capiteux comme le lacryma christi vendangé sur les pentes du Vésuve.

Techniquement, on ne peut rien reprocher à un ensemble dont les attaques sont d’une précision métronomique et qui produit un son rond, opulent, tel qu’on l’enseigne dans les meilleurs conservatoires italiens. Le programme imaginé par Emmanuelle Haïm permet d’ailleurs de donner à entendre ses musiciens sous leur meilleur jour et les pièces orchestrales qui ponctuent le programme servent à mettre en lumière ses principales qualités.

Largement méconnu, le 5e concerto de Francesco Durante sert d’ouverture à cette soirée napolitaine en flattant l’oreille de ses mélodies chaloupées et de ses arpèges veloutés tandis qu’en préambule au Stabat Mater la symphonie funèbre de Locatelli crée une tout autre atmosphère empreinte de grandiloquence et de gravité. Dans chacune de ces pièces, Emmanuelle Haïm pose préalablement au clavier de l’orgue un cadre monumental à l’intérieur duquel les musiciens du Concert d’Astrée ont ensuite toute latitude pour iriser de couleurs chaudes et enveloppantes des mélodies à l’exubérance caractéristiquement napolitaine.

Vedi Napoli e poi muori

Mises en valeur par l’accompagnement haute-couture de l’orchestre, ce sont cependant les voix de Emöke Baráth et de Carlo Vistoli qui sont les stars de la soirée et la raison d’être de cette tournée automnale du Concert d’Astrée.

La soprano hongroise Emöke Baráth n’est peut-être pas encore très connue au-delà du cercle des amateurs pointus de chant baroque, mais c’est incontestablement une artiste dont il sera passionnant de suivre la carrière, tant son instrument possède les qualités d’interprétation indispensables à ce genre de répertoire. Que ce soit dans le Salve Regina de Leonardo Leo ou le Stabat Mater de Pergolèse, elle donne à entendre un timbre rond à l’émission claire, sans vibrato excessif. À cent lieues des minauderies auxquelles se livrent certaines interprètes, Emöke Baráth chante propre et sage, attentive aux indications de la cheffe et soucieuse, toujours, de maîtriser l’émotion pour n’en livrer qu’une épure qui touche vraiment au cœur.

Le pedigree de Carlo Vistoli parle également pour lui : formé au « Jardin des voix » des Arts florissants, il est le dépositaire de toute la science vocale de William Christie et a retenu des leçons du grand Bill la nécessité de chanter simple pour produire l’émotion juste. Dès le Salve Regina de Scarlatti, on est séduit par un timbre dont l’androgynéité n’a pas entièrement gommé la virilité. La voix du contre-ténor sonne particulièrement saine et la solidité de sa technique d’émission lui permet de se jouer de l’immensité de la salle de l’auditorium dijonnais. Mais c’est évidemment dans le Stabat Mater de Pergolèse que son instrument peut le mieux exprimer l’étendue de ses possibilités.

Composée au seuil de la mort par un jeune compositeur de 26 ans, cette déploration vibrante offre l’occasion à ses interprètes de déployer des lignes mélodiques infinies qui s’entrelacent à la manière d’interminables arabesques musicales. Emöke Baráth et Carlo Vistoli trouvent là l’occasion d’un chant complice, de coloratures exécutées au cordeau et de pianissimi angéliques qui crucifient le cœur des spectateurs. Interprété sur un tempo infernal, l’Amen conclusif palpite d’une vie surabondante et porte le public bourguignon jusqu’à un niveau de transe qui le fait exploser en une ovation nourrie, faisant naitre enfin, après la tension du concert, un large sourire sur le visage d’Emmanuelle Haïm.

Sincèrement touchée par les manifestations d’affection du public, la cheffe lui offre deux bis extraits des oratorios La Resurrezione et Esther de Haendel, prolongeant cette soirée napolitaine par de rapides incursions à Rome et à Londres. Le plaisir d’Emöke Baráth et Carlo Vistoli à chanter ensemble est alors si manifeste qu’il nous tarde déjà de les retrouver sous la baguette d’Emmanuelle Haïm dans une version scénique d’un grand titre haendélien. En attendant, on ne saurait que trop recommander aux amateurs de chant baroque de ne pas manquer les ultimes dates de la tournée du Concert d’Astrée en Espagne (Barcelone le 1er décembre, Oviedo le 2, Madrid le 3) et à Paris (le 5 décembre à la Philharmonie).

Les artistes

Le Concert d’Astrée, direction musicale et orgue : Emmanuelle Haïm
Emöke Baráth
, soprano
Carlo Vistoli
, contre-ténor

Le programme

Francesco Durante (1684-1755)
Concerto à 4 pour cordes n°5 en la majeur

Domenico Scarlatti (1685-1757)
Salve Regina pour alto et cordes en la majeur

Leonardo Leo (1694-1744)
Salve Regina pour soprano et cordes en fa majeur

Pietro Antonio Locatelli (1695-1764)
Sinfonia funebre en fa majeur

Giovanni Battista Pergolesi (1710-1736)
Stabat Mater pour soprano, alto et cordes en fa mineur

Bis
Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
Extraits des oratorios La Resurrezione (HWV 47) et Esther (HWV 50)

Auditorium de Dijon, concert du vendredi 28 novembre 2025.

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Emöke BaráthEmmanuelle HaïmCarlo Vistoli
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Nicolas Le Clerre

C’est un Barbier de Séville donné à l’Opéra National de Lorraine qui décida de la passion de Nicolas Le Clerre pour l’art lyrique, alors qu’il était élève en khâgne à Nancy. Son goût du beau chant le conduisit depuis à fréquenter les maisons d'Opéra en Région et à Paris, le San Carlo de Naples, la Semperoper de Dresde ou encore le Metropolitan Opera de New-York. Collectionneur compulsif de disques, admirateur idolâtre de l’art de Maria Callas, Nicolas Le Clerre est par ailleurs professeur d’Histoire-Géographie, Président de la Société philomathique de Verdun, membre de l'Académie nationale de Metz et Conservateur des Antiquités et Objets d'Art de la Meuse.

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