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La saison lyrique messine s’achève par un monumental Requiem de Verdi

par Nicolas Le Clerre 9 mai 2026
par Nicolas Le Clerre 9 mai 2026

© Philippe Gisselbrecht - Opéra-Théâtre de l'Eurométropole de Metz

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Messa da requiem, Arsenal Jean-Marie-Rausch-Metz, samedi 2 mai 2026

Alors que les travaux se poursuivent au théâtre de la place de la Comédie (ils devraient encore durer une vingtaine de mois), la première saison hors-les-murs de l’Opéra de Metz s’achève en apothéose par deux représentations du Requiem de Verdi à l’Arsenal. À l’heure du bilan, le public messin n’a pas à rougir d’une programmation dont le directeur Paul-Émile Fourny a su préserver tout le lustre en dépit de spectacles délocalisés aux quatre coins de l’Eurométropole de Metz.

Les amateurs d’art lyrique qui ont déjà visité la modeste auberge des Roncole où le Maestro a vu le jour en 1813 se sont tous déjà posé la même question : comment d’un lieu si modeste, écrasé par le soleil parmesan, a pu naitre une œuvre aussi monumentale et protéiforme que celle de Giuseppe Verdi ? Au cœur de ce catalogue inouï, la messe de requiem est une partition qui met à nu ses interprètes autant qu’elle les transcende. À l’Arsenal de Metz – dans cette salle dont l’acoustique compte parmi les plus raffinées d’Europe – la représentation donnée le 2 mai dernier a atteint ce rare point d’équilibre où la démesure dramatique de la partition réussit à épouser une vision musicale d’une souveraine cohérence. Plus qu’un concert, il s’agissait pour une salle bondée de partager une expérience presque physique du son, de l’espace et du temps.

Dès les premières mesures du « Requiem aeternam », le souffle suspendu du public semble déjà faire partie intégrante de l’œuvre. L’Arsenal de Metz possède en effet cette capacité exceptionnelle de préserver la lisibilité des plans sonores, même dans les masses orchestrales les plus denses, et jamais le tissu polyphonique ne parait saturé. Dans une partition où Verdi oscille constamment entre l’intime et l’apocalyptique, cette qualité acoustique devient un partenaire de l’interprétation que le chef d’orchestre, Paolo Arrivabeni, intègre intelligemment à sa démarche musicale. Sous sa baguette, les pianissimi suspendus du chœur trouvent un prolongement presque immatériel dans la réverbération du lieu, tandis que les éclats du « Dies irae » frappent l’auditeur avec une violence d’autant plus saisissante qu’elle demeure parfaitement contrôlée.

Démiurge de la pharaonique Aïda qui avait conclu la dernière saison messine sur la pelouse du stade Saint-Symphorien, Paolo Arrivabeni impose d’emblée une conception monumentale de l’œuvre mais sans jamais sombrer dans la grandiloquence. Sa direction, d’une intensité souveraine, repose sur une maîtrise architecturale impressionnante du style verdien : chaque étape du Requiem semble découler organiquement du précédent, dans une tension dramatique continuellement renouvelée. On admire surtout la capacité du chef italien à maintenir la pulsation interne de la partition jusque dans les moments de suspension les plus ténus. Le « Dies irae », souvent réduit à un spectaculaire exercice de puissance sonore, devient ici le cœur battant du drame, traversé de contrastes dynamiques d’une précision redoutable.

La gestion des tempi retenus par le Maestro Arrivabeni mérite également l’éloge. Refusant toute grandiloquence liturgique, le chef privilégie une pulsation constamment vivante, presque théâtrale, au sens le plus noble du terme. Cette lecture rappelle combien le Requiem de Giuseppe Verdi est l’œuvre d’un homme de théâtre : chaque morceau réservé aux solistes possède une véritable respiration dramatique, les grandes montées orchestrales sont construites avec un sens consommé de la progression et les climax surgissent avec une évidence implacable.

L’orchestre national de Metz Grand Est répond à cette vision avec une remarquable discipline collective. Les cordes, d’une homogénéité exemplaire, déploient un spectre de couleurs admirablement nuancé, capables d’une transparence chambriste dans l’Offertorio avant de retrouver une densité tellurique dans les grandes séquences chorales. Les bois se distinguent par la noblesse de leur phrasé, notamment dans les passages les plus méditatifs, tandis que les cuivres impressionnent moins par le volume que par la netteté de leur articulation et la qualité de leur assise harmonique. Les interventions des trompettes dans le « Tuba mirum », parfaitement spatialisées, prennent dans l’acoustique de l’Arsenal une dimension véritablement eschatologique.

Réunissant les forces des maisons lyriques de Metz et de Nancy, le chœur mérite évidemment une mention toute particulière. Dans cette œuvre qui exige autant de puissance que de souplesse, il fait preuve – grâce au travail conduit par la cheffe de chœur Nathalie Marmeuse – d’une maîtrise exceptionnelle des équilibres et des textures. Les attaques sont d’une précision exemplaire et les consonnes parfaitement projetées sans jamais compromettre la ligne vocale. Mais c’est surtout la capacité de l’ensemble à varier les couleurs qui frappe l’oreille du spectateur : les murmures du « Kyrie » semblent surgir de l’ombre, alors que les grandes déflagrations du « Rex tremendae » conservent une clarté polyphonique intacte. Réussir à concilier avec une telle évidence la monumentalité verdienne et la finesse du détail est une véritable gageure que les choristes lorrains relèvent haut la main.

Soutenue par un orchestre de feu et un chœur endiablé, la distribution soliste réunie à Metz atteint elle-aussi un degré d’homogénéité devenu rare. Trop souvent, le Requiem de Verdi pâtit de quatuors vocaux assemblés davantage sur des critères de prestige individuel que de cohésion stylistique. Rien de tel ici : les quatre voix réunies par Paul-Émile Fourny semblent pensées comme les composantes d’un même organisme sonore.

La soprano Beatriz Diaz retient l’attention par la pureté du timbre et la maîtrise de la ligne. En dépit d’une émission un peu serrée, son « Libera me » évite toute tentation vériste ; la terreur métaphysique y nait d’une tension intérieure, servie par un contrôle admirable du souffle et une diction d’une grande netteté.

La mezzo-soprano Emmanuela Pascu apporte quant à elle une couleur plus sombre, presque crépusculaire, particulièrement émouvante dans le « Recordare » où le dialogue avec la soprano atteint une qualité de fusion rare.

Connu du public messin devant lequel il a interprété le rôle de Cavaradossi (Tosca) au cours de la saison anniversaire de la mort de Puccini, le ténor Aquiles Machado séduit par l’élégance du phrasé et la luminosité solaire de son émission. Son « Ingemisco » refuse l’emphase facile au profit d’une intériorité profondément musicale, soutenue par un legato exemplaire.

Quant au baryton-basse Jean-Fernand Setti qui nous avait favorablement impressionné sur la scène de Rouen dans le rôle de Capulet (Roméo et Juliette), il impose une autorité naturelle sans jamais forcer l’effet dramatique. La noblesse de son émission confère au « Confutatis » une gravité presque liturgique.

Mais au-delà des qualités individuelles, c’est bien la cohésion du quatuor qui marque durablement le spectateur. Les ensembles, notamment dans l’« Agnus Dei » et le « Lux aeterna », atteignent un équilibre de timbres remarquable. Chaque voix conserve son identité propre tout en participant à une texture collective d’une rare fluidité.

Ce qui frappe enfin dans cette interprétation, c’est son refus constant du spectaculaire gratuit. La monumentalité du Requiem ne résulte jamais d’un simple déploiement de décibels ; elle nait au contraire de la maîtrise des proportions, de la tension du discours et d’une intelligence profonde des contrastes. Le chef Paolo Arrivabeni a manifestement compris que la puissance de l’œuvre réside autant dans ses silences que dans ses explosions. Le public de l’Arsenal ne s’y est pas trompé : après le dernier accord du « Libera me », un silence d’une intensité presque palpable précède les applaudissements. Ce moment suspendu constitue peut-être le plus bel hommage rendu aux interprètes : celui d’une salle entière retenue dans l’émotion, consciente d’avoir assisté à une lecture majeure d’un chef-d’œuvre absolu.

Dans un paysage musical souvent dominé par des approches démonstratives, cette exécution du Requiem de Verdi rappelle ce que peut être une grande interprétation : non pas une addition de performances individuelles, mais l’émergence d’une vision collective où l’œuvre semble soudain retrouver toute sa nécessité. À Metz, le temps d’une soirée, Verdi n’était pas seulement joué ; il était incarné.

Il sera passionnant de comparer ce Requiem messin à l’interprétation mise en scène (avec le concours d’un vidéaste et de danseurs) que l’opéra de Nancy proposera de la même œuvre dans quelques semaines. Première Loge en rendra évidemment compte dans ces pages.

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Les artistes

Soprano : Beatriz Diaz
Mezzo-soprano : Emmanuela Pascu
Ténor : Aquiles Machado
Baryton-basse : Jean-Fernand Setti

Orchestre national de Metz Grand Est, dir Paolo Arrivabeni
Chef de chant et pianiste répétiteur : Sergey Volyuzhskiy
Chœur de l’Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz
Chœur de l’Opéra national de Nancy-Lorraine
Cheffe de chœur : Nathalie Marmeuse

Le programme

Messa da requiem pour solistes (soprano, mezzo-soprano, ténor et basse), double chœur et orchestre de Giuseppe Verdi, créé en l’église San Marco de Milan le 22 mai 1874.
Arsenal Jean-Marie-Rausch-Metz, concert du samedi 2 mai 2026

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Paolo ArrivabeniAquiles MachadoBeatriz DiazEmmanuela PascuJean-Fernand Setti
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Nicolas Le Clerre

C’est un Barbier de Séville donné à l’Opéra National de Lorraine qui décida de la passion de Nicolas Le Clerre pour l’art lyrique, alors qu’il était élève en khâgne à Nancy. Son goût du beau chant le conduisit depuis à fréquenter les maisons d'Opéra en Région et à Paris, le San Carlo de Naples, la Semperoper de Dresde ou encore le Metropolitan Opera de New-York. Collectionneur compulsif de disques, admirateur idolâtre de l’art de Maria Callas, Nicolas Le Clerre est par ailleurs professeur d’Histoire-Géographie, Président de la Société philomathique de Verdun, membre de l'Académie nationale de Metz et Conservateur des Antiquités et Objets d'Art de la Meuse.

1 commentaire

LIN 11 mai 2026 - 12 h 38 min

Bonjour.

Je suis globalement du même avis que la critique concernant le chef d’orchestre, Paolo Arrivabeni, qui a su montrer maîtrise et savoir-faire dans son travail et obtenir des équilibres, couleurs, articulations, dictions spécifiques de la part des musiciens et du choeur, travail modelé pour l’acoustique particulière de l’Arsenal.

La critique parle d’une « salle bondée », quiconque présent aura remarqué que ce n’est pas le cas et qu’il s’agit d’un phénomène récurrent de la saison hors les murs de l’Opéra Théâtre de l’Eurométropole de Metz pour les productions à l’Arsenal. On pourrait demander les chiffres, il me semble qu’un peut-être plus ou plutôt moins 2/3 des places de l’Arsenal, sans le paradis, étaient occupées. Il n’est jamais agréable de constater une salle aux rangs absents pour des productions aussi importantes et spectaculaires (cf. Elektra), et on se demande si les échanges entre la maison de l’opéra et la Cité musicale Metz sont fructueux. Avec une saison hors les murs, ne serait-ce pas le moment idéal pour l’opéra de chercher à étoffer son public ? Une critique au fait peut se permettre d’interroger ces aspects.

Concernant l’engouement de la critique pour le quatuor de solistes, je diffère totalement. Sans viser de personnes particulières et malgré leurs capacités individuelles, l’équilibre dans les duos et les passages en quatuor est faible que ce soit par manque d’adaptation, un désaccord sur la vision musicale ou une volonté inconsciente de couvrir ses collègues, la justesse est rare et le mélange des timbres, inopérant.

Je n’ai pas pour habitude de réagir par écrit, mais la lecture de cette critique, contrastant foncièrement avec la cristallisation de l’opinion de mon entourage musical, m’y a poussé. Je me demande parfois quand est-ce que les critiques et leurs opérateurs ne sont devenus que de simples dithyrambes qui ne posent plus de questions, n’engagent aucune réaction, n’osent plus le vrai pour faire évoluer les artistes et les acteurs qu’elles couvrent.

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