Diana Baroni
Ensemble Vedado
Ronald Martin Alonso
Madre Selva
1 CD Aparté, avril 2026
Flûte et percussions nous introduisent dans un monde oublié, mystérieux par ses langues (quechua des incas, nahuatl aztèque, espagnol des colonisateurs…) comme par ses musiques venues de tous les sud des Amériques. Madre Selva se veut une ode à la nature et à la terre-mère, à travers les mots et les couleurs invoquées. Si le pari programmatique et musical est réussi, c’est grâce aux musiciens et à ces choix très originaux.
L’idée vient de cette instrumentiste hors norme, la flutiste Diana Baroni qui, il y a près de trente années, fut co-fondatrice de l’ensemble baroque Café Zimmermann avant de voler vers d’autres horizons, ceux d’un chant tour à tour rauque et sensuel. Elle a su concocter un univers fascinant de musiques venues de Bolivie, Argentine, Venezuela, Mexique, Equateur et Cuba, convoquées pour évoquer les forces du vivant, l’aube (El amanacer), l’eau (Agua Larga), la forêt (Quqararar), les fruits (La Guanabana et Frutas del Caney) ou la chaleur (Calor !)
C’est avec son complice, le violiste Ronald Martin Alonso, qu’elle a pensé ce programme. Quelle surprise, lors d’un fabuleux concert de ce programme entendu à Paris le 10 avril dernier, de le voir chanter et emprunter des chemins si éloignés de la Passion selon Saint-Jean dans laquelle, quelques jours avant, il interprétait un Erbarme dich poignant, fait d’abîmes d’introspection douloureuse. Cette fois, il tisse avec sa viole un contrepoint occidental à un monde d’outre-Atlantique fait de frémissements de la nature, évoqués par les multiples subterfuges instrumentaux (ocarinas, bâton de pluie…) inventés par Rafael Güel Frias (également à la guitare baroque et à la jarana mexicaine) et le percussionniste Abraham Mansfarroll avec ses impressionnants tambours batá cubains.
Les sons se mêlent : rythmes profonds, telluriques, semblant venir d’un passé immémorial, percussions issues de la lointaine Afrique via la traite esclavagiste, mais aussi kora subtile de Tunde Jegede. Il s’agit bien de fusion musicale, au meilleur sens du terme. Et ce n’est pas un des moindres paradoxes ni une des moindres richesses de cet enregistrement que d’entendre l’incroyable percussionniste franco-iranien Kevyan Chemirani se fondre et impulser tant de merveilles au sein d’un programme regardant vers ces Amériques du sud…
Alors que le disque fait voyager, leurs concerts fascinent. Il ne faut pas rater leur spectacle pour une expérience musicale aussi originale que jouissive. Car plus encore que dans l’enregistrement, leur présence sur scène développe quelque chose de magnétique dans la magie de l’instant, où Diana Baroni passe de la voix à sa flûte traversière avec un naturel confondant, où Kevyan Chemirani nous fascine par sa virtuosité poétique unique au zarb iranien. Tous les musiciens de l’Ensemble Vedado nous font oublier la fugacité universelle qu’ils mettent en exergue en suspendant le temps et inventant un monde à part.
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