Requiem de Verdi, Paris, Philharmonie, dimanche 11 octobre 2026
En refusant de choisir entre drame et spiritualité, entre terreur et espérance, entre puissance sonore et silence, le chef impose la cohérence de sa vision, et fait apparaître les tensions constitutives du Requiem de Verdi. Une lecture personnelle et profondément sincère, qui non seulement ne trahit pas la nature de l’œuvre, mais en révèle au contraire toute la profondeur et la singularité.
La spiritualité à l'épreuve du drame
Jérémie Rhorer poursuit donc son exploration du répertoire verdien. Après d’étonnants et passionnants Rigoletto et Traviata, il propose cette fois au public parisien sa lecture du Requiem de Verdi. Une fois encore, l’approche est éminemment personnelle, à moins qu’elle ne constitue, paradoxalement, un retour aux volontés du compositeur. Quoi qu’il en soit, elle amène l’auditeur à se détacher de certaines habitudes d’exécution et jette sur la partition un jour tout à fait nouveau.
Sous la baguette de Jérémie Rhorer, l’éternel et vain débat opposant un Requiem « en habit ecclésiastique », prétendument trop théâtral, à une œuvre véritablement sacrée perd toute pertinence. Le chef parvient à maintenir l’incontestable caractère dramatique de la partition sans jamais verser dans une théâtralité hors de propos. Il met au contraire en lumière une forme de dramatisme que l’on pourrait qualifier de spirituel, propre à cette œuvre semblant échapper à toute catégorisation univoque : peur de la mort, terreur face à son inéluctabilité, supplication en faveur de la libération et de la paix, le Requiem de Verdi est tout cela à la fois, et Jérémie Rhorer, suivant une démarche profondément émouvante, rend à l’œuvre une véritable forme de spiritualité, certes bien éloignée des expressions plus classiques ou plus éthérées du sentiment religieux, mais dont personne ne saurait contester la fervente sincérité.
Les premières mesures semblent surgir du néant. La ligne descendante des violoncelles, jouée pianissimo, est à peine audible. De même, on aura rarement entendu le chœur murmurer les mots Requiem aeternam avec une telle retenue, absolument bouleversante (de la même façon, les paroles du « Quantus tremor est futurus » sont susurrées plus que chantées…) D’emblée, le ton est donné : même dans les pages les plus flamboyantes, le recueillement et la religiosité demeureront au cœur de l’interprétation.
Cela ne signifie nullement que Jérémie Rhorer cherche à atténuer les contrastes de l’œuvre. Les éclats incroyables du Dies irae (pris à un tempo très vif), ou ceux de la section finale du Sanctus n’en sont que plus saisissants. La singularité de cette lecture tient précisément à cette coexistence entre l’extrême retenue et les déferlements sonores. Les silences eux-mêmes sont ainsi étonnamment habités, en particulier lorsqu’ils succèdent aux cataclysmes du Dies irae, du Tuba mirum : loin de constituer de simples respirations entre deux épisodes spectaculaires, ils prolongent l’effroi et donnent à entendre ce qui subsiste lorsque le fracas s’est tu.
Une partition révélée dans ses moindres détails
Toute la singularité stylistique de l’œuvre est ainsi mise en valeur. Jérémie Rhorer souligne aussi bien le caractère archaïsant de certaines pages — le fugato du Te decet hymnus, par exemple — que le caractère novateur d’autres passages. Les mélismes vocaux, dans lesquels les voix s’entrelacent de façon inattendue, notamment dans le Lux aeterna, révèlent une écriture qui annonce parfois celle, si novatrice, des Quatre Pièces sacrées. Lorsque certains détails de la partition sont mis en lumière, il ne s’agit jamais d’effets de manche, de procédés destinés à attirer artificiellement l’attention. Chaque élément prend au contraire son sens au regard du texte liturgique chanté : on se demande alors pourquoi on ne l’avait jamais remarqué auparavant ! Cette attention au détail nourrit une interprétation dans laquelle l’intelligence musicale ne se sépare jamais de la recherche expressive.
Jérémie Rhorer excelle également dans l’art de superposer des atmosphères différentes. À la fin du Lux aeterna, les accords sombres des trombones se mêlent ainsi au chant des flûtes et des clarinettes, empreint de sérénité. Cette coexistence des couleurs traduit admirablement le tiraillement entre épouvante, espérance et apaisement qui caractérise toute l’œuvre.
Le Cercle de l’Harmonie se montre pleinement à la hauteur de cette ambition. L’orchestre excelle autant dans la peinture des atmosphères éthérées — les trémolos des violons traduisant notamment le caractère aérien de l’Hostias et du Lux aeterna — que dans les déferlements sonores, cataclysmiques et apocalyptiques du Dies irae. Les cuivres sont irréprochables, les cordes chantent sans emphase et les bois se parent de couleurs empreintes de poésie (on retient notamment le chant apaisé et serein du hautbois à la fin de l’Ingemisco, particulièrement touchant).
Le chœur Orfeón Donostiarra, préparé par José Antonio Sáinz Alfaro, sera longuement acclamé par le public. Sa justesse est remarquable et sa précision impeccable. Il sert au mieux les intentions du compositeur… comme celles du chef d’orchestre, avec une implication, un sérieux et une émotion qui se lisent à chaque instant sur le visage des choristes. Dès le murmure initial du Requiem aeternam, leur engagement contribue de manière essentielle à cette atmosphère de recueillement qui ne se démentira jamais, même au cœur des épisodes les plus spectaculaires.
Quatre solistes, une même ferveur
Le quatuor de solistes ne comporte pas de noms extrêmement connus du public français ; il s’avère être pourtant un excellent choix. Les quatre chanteurs ont été placés humblement devant les choristes, entre ces derniers et l’orchestre, et non à l’avant-scène, où leur présence aurait pu prendre une dimension plus opératique que religieuse : une configuration relativement rare (ce fut celle retenue par Giulini lors d’une superbe interprétation de l’œuvre salle Pleyel en 1998, avec la participation d’une Julia Varady bouleversante), rendant la tâche des chanteurs plus ardue – leur voix doit franchir la masse orchestrale – mais faisant d’eux d’humbles serviteurs du compositeur, ou de Dieu, ou des deux, sans les ériger en stars du chant.
De fait, les quatre chanteurs se fondent si naturellement dans l’interprétation d’ensemble que distinguer individuellement leurs prestations peut presque sembler contraire à l’esprit de cette lecture. Notre métier de critique nous impose néanmoins de nous y essayer !
La mezzo-soprano polonaise Agnieszka Rehlis a tout récemment été appréciée par notre confrère Hugues Rameau au Capitole de Toulouse dans le rôle de Ježibaba de Rusalka. La voix, richement timbrée, possède des couleurs qui, notamment dans le registre grave, ne sont pas sans rappeler parfois celles d’Elena Obraztsova. La projection, assurée et généreuse, lui permet de conférer au Liber scriptus toute l’autorité requise. La chanteuse sait toutefois alléger ses moyens et assouplir son émission pour donner au Lux aeterna les couleurs éthérées et la sérénité qui lui conviennent.
La soprano australienne Eleanor Lyons est encore relativement peu connue du public français (elle s’est pourtant déjà produite aux Chorégies d’Orange dans la Missa solemnis de Beethoven, à Montpellier dans les Scènes du Faust de Goethe de Schumann, ou à la Seine Musicale, dans le Requiem allemand de Brahms).
Elle possède un beau soprano lyrique, dont elle exploite les ressources avec émotion et délicatesse. Son chant, lumineux, capable de belles envolées lyriques, se distingue également par la poésie de ses nuances piano. Elle délivre du Libera me une interprétation habitée : le récitatif monocorde, saisissant d’intensité, précède une reprise du Requiem aeternam pleine de sérénité et d’émotion, couronnée par un beau si bémol aigu, pas tout à fait pppp cependant. Bravo, en tout cas, à la chanteuse et au chef pour avoir su préserver leur concentration malgré la toux intempestive d’une spectatrice particulièrement indélicate, qui les a contraints à interrompre leur élan à l’instant même où ils s’apprêtaient à aborder cette page…
Après avoir apprécié Andrei Danilov dans son Alfredo de La traviata, nous retrouvons avec beaucoup de plaisir le ténor dans ce Requiem. Loin des épanchements lyriques hors de propos dans une œuvre de cette nature, il privilégie une sobriété exemplaire (son approche ne cherche jamais à surcharger l’expression), servie par un timbre particulièrement agréable et une technique parfaitement maîtrisée.
On retiendra notamment un superbe Hostias, dans lequel le recours à la voix mixte confère à la ligne vocale une poésie remarquable.
Mais la belle surprise de la soirée est, à nos yeux, la basse britannique William Thomas. Son timbre chaud, profond, suscite naturellement l’émotion. Le chanteur dispose de cette ampleur et de cette densité vocales qui permettent de donner au chant verdien toute son autorité, sans jamais sacrifier la noblesse de la ligne. Il se montre ainsi parfaitement à la hauteur des accents impérieux du Confutatis, tout en déployant le large cantabile du Lacrimosa avec une remarquable générosité.
Plus encore, le jeune chanteur possède ce don rare de faire naître des émotions contradictoires : faire frémir, faire pleurer, susciter l’effroi… Il le démontre notamment dans le Requiem aeternam du Lux aeterna, où la profondeur de son émission et l’intensité de son expression confèrent à sa partie les couleurs sinsitres d’un glas… Tenons-nous ici une future basse verdienne de premier plan ? Il est peut-être un peu tôt pour l’affirmer, mais la prestation de William Thomas, très supérieure à d’autres entendues récemment jusques et y compris sur notre première scène nationale, autorise assurément cet espoir…
Après trois réussites incontestables dans le répertoire verdien — Rigoletto, La Traviata et, désormais, ce Requiem —, nous attendons avec beaucoup d’impatience la lecture que Jérémie Rhorer proposera du Trovatore. Et nous espérons que ce travail de redécouverte du répertoire verdien ne s’arrêtera pas en si bon chemin. Simon Boccanegra ou Otello semblent en effet tendre les bras au Cercle de l’Harmonie et à son chef : autant de perspectives enthousiasmantes pour prolonger une exploration qui, jusqu’à présent, n’a cessé de nous passionner !
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Eleanor Lyons, soprano
Agnieszka Rehlis, mezzo-soprano
Andrei Danilov, ténor
William Thomas, basse
Le Cercle de l’Harmonie, dir. Jérémie Rhorer
Chœur Orfeón Donostiarra, dir. José Antonio Sáinz Alfaro
Guiseppe Verdi
Messa da Requiem
Paris, Philharmonie, concert du dimanche 11 octobre 2026.

