Alcina, Opéra de Lille, mardi 6 octobre 2026
Pour son ouverture de saison, l’Opéra de Lille retrouve Emmanuelle Haïm et son Concert d’Astrée dans une nouvelle production d’Alcina, absolu chef-d’œuvre de Haendel. En confiant le rôle-titre à Karine Deshayes, artiste de tous les défis, l’institution crée l’événement. Servie par une mise en scène sujette à débat, la distribution réserve de bien belles surprises.
Alcina sur l’île de Lesbos
Hasard des calendriers, après Orlando à l’Opéra Nice Côte d’Azur, Haendel fait également l’ouverture de l’Opéra de Lille avec Alcina dans une mise en scène à l’esprit comparable. Mariame Clément et Ewelina Marciniak ont placé leurs héros dans un univers contemporain, jouant sur la folie et les hallucinations dans le Sud et dans le Nord, en gommant les aspects féériques de l’opéra au profit d’une valse des sentiments. Alors que Mariame Clément a réussi à faire correspondre son intrigue moderne au livret, Ewelina Marciniak se livre à quelques contorsions pour installer une histoire où plane la confusion des genres. C’est tout d’abord en dressant un sourcil que les mélomanes habitués ont accueilli le spectacle où ils ont découvert que Melisso n’était plus le précepteur de Ruggero mais son époux, que Bradamante n’était donc plus l’épouse de Ruggero mais son amie (et même un peu plus que cela, comme on le découvrira plus tard).
Que les pères-la-vertu ne s’offusquent pas tout de suite, ici, le rôle du héros masculin (créé par le castrat Carestini) est dévolu à une mezzo-soprano qui garde les attributs de son sexe pour incarner une épouse docile. D’ailleurs dans la première scène, elle quitte son foyer et fuit un mari bien macho (Melisso) pour se réfugier dans les bras de la belle Alcina. Même si l’ambiguïté plane sur sa personnalité, la magicienne de légende n’est plus une enchanteresse mais une séductrice qui évolue dans un décor flashy de lupanar, si l’on en croit les accessoires utilisés tout droit sortis d’un sex-shop ou d’une boutique Le Passage du Désir. Il est cependant facile d’adhérer à une intrigue où une femme blessée (Ruggero) se réfugie dans les bras d’une autre femme. La situation se complique dès lors que l’on comprend, en suivant les surtitres, que son amie Bradamante est également sa maîtresse. Tout s’embrouille dans la deuxième partie quand l’épouse humiliée décide de revenir dans le foyer pourtant présenté comme toxique.
De la Falcon à la Strada, l’Alcina unique de la Deshayes
Même si Alcina et Ruggero se retrouvent à la toute fin, le chemin vers le dénouement est tortueux. Visiblement tombée en panne d’inspiration, Ewelina Marciniak peine à convaincre alors qu’elle aurait pu jouer -pourquoi pas- sur une relation amoureuse entre Bradamante et Ruggero pour rendre son histoire plus aboutie. Les connaisseurs de l’œuvre seraient retombés sur leurs pieds et les spectateurs lillois, dans une logique plutôt bienvenue en 2026 (où il est difficile d’imaginer qu’une femme qui s’émancipe dans les bras d’une autre retourne à la maison pour faire des gâteaux à son mari, fier représentant du patriarcat !). En plaçant Ruggero au centre de l’action, la metteuse en scène relègue Alcina, pourtant rôle-titre, au second plan et prive les spectateurs d’une émotion portée par la sublime musique. Karine Deshayes, immense voix française et artiste des défis, aura beau se démener, on ne s’intéresse que de loin à ses peines de cœur. Hélas peu aidée par la mise en scène, ses grands airs tournent trop souvent à vide et c’est dans la véhémence que le personnage trouve enfin ses couleurs. « Ombre pallide », rageur, fait oublier « Ah! mio cor ! Schemito sei » plus dramatique qu’élégiaque. Passant des rôles de type Falcon à celui créé par Anna Maria Strada (comme Partenope, Angelica, Ginevra…) la grande Karine dessine une Alcina unique également dans le raffinement de magnifiques pianissimos, d’un trille naturel (« Di, cor moi, quanto t’amai ») et d’une musicalité toujours présente même dans les débordements impressionnants.
Ruggero femme soumise !
La distribution réunie par Emmanuelle Haïm n’appelle que des éloges. A la tête de son Concert d’Astrée, la cheffe empoigne la partition avec une belle énergie et une attention aux détails, notamment pour les ornementations. Sur ce tapis sonore et théâtral, ne reste plus qu’à apprécier les nombreux numéros et les performances de chacun des artistes. Le Melisso d’Ashley Riches ne craint pas la surexposition de son rôle qu’il défend avec talent tant scénique que vocal. Même si son personnage n’est pas toujours des plus sympathiques, Ruggero ayant parfois un comportement sadique avec son amoureuse Alcina, Adèle Charvet excelle dans la vocalise et même si un grave ou deux sonne légèrement détimbré, le plaisir du chant est réellement communicatif. Dans le rôle de Bradamante, l’épouse bafouée de la vraie histoire et amie/amante dans la version d’Ewelina Marciniak, Jasmin White est spectaculaire. Vocalise en mitraillette (« Vorrei vendicarmi del perfido cor »), timbre chaud et ambitus vocal très large, la jeune contralto américaine est la révélation de la soirée qui, engoncée dans un costume rigide, arrive tant bien que mal à faire exister son personnage. Le rôle d’Oberto n’a pas été coupé comme il est malheureusement d’usage parfois. La charmante Camille Chopin fait un numéro remarquable de fraîcheur et d’allant avec son soprano clair et bien placé. Dans cette version, Morgana est bien la sœur d’Alcina et Oronte, son fiancé. Leurs chamailleries trouveront l’apaisement dans une scène de porno soft avec harnais de cuir et menottes ce qui n’empêche pas à Lilit Davtyan de convaincre grâce à son soprano charnu et haut placé. Comme elle, le ténor Josh Lovell possède un instrument plutôt sonore ce qui est particulièrement appréciable dans ce rôle où la beauté plastique de la voix ne fait pas tout. Les danseurs qui évoluent dans cet univers fluo (Natalia Mieczak à la scénographie et costumes) réservent de beaux numéros signés du chorégraphe Mikolaj Karczewski dont un de pole dance masculine, particulièrement fascinant. L’enchantement de cette Alcina nouvel ère, car enchantement il y a eu, est venu du formidable plateau d’artistes, l’un des plus complets entendu ces dernières années.
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Alcina : Karine Deshayes
Ruggiero : Adèle Charvet
Bradamante : Jasmin White
Oronte : Josh Lovell
Morgana : Lilit Davtyan
Oberto : Camille Chopin
Melisso : Ashley Riches
Mise en scène : Ewelina Marciniak
Scénographie et costumes : Natalia Mieczak
Lumières : Katarzyna Borkowska
Chorégraphie : Mikolaj Karczewski
Assistante mise en scène : Lea Theus
Dramaturgie : Miron Hakenbeck
Le Concert d’Astrée orchestre, dir : Emmanuelle Haïm
Nouvelle production de l’Opéra de Lille
Alcina
Dramma per musica en 3 actes de George Frideric Haendel, Livret anonyme ou d’Antonio Fanzaglia, adapté de L’Isola d’Alcina de Riccardo Broschi d’après Orlando furioso de Ludovico Ariosto, créé au Royal Theatre de Londres, Covent Garden le 16 avril 1735.
Opéra de Lille, représentation du 6 octobre 2026.

