La Libreria Musicale Italiana, qui poursuit avec une remarquable constance son travail d’édition d’ouvrages consacrés à l’histoire et à la culture musicales, vient de publier un nouveau volume de la série « Sediziose voci. Studi sul melodramma » particulièrement stimulant : Écrivains mélomanes, scrittori melomani – XIXe siècle, placé sous la direction de Camillo Faverzani, Andrea Gialloreto et Michela Landi. L’ouvrage s’inscrit dans une thématique aussi vaste que féconde : celle des relations, souvent complexes, parfois conflictuelles, mais toujours profondément créatrices, entre littérature et musique – spécifiquement, pour ce qui est du présent volume, au XIXe siècle.
Car les rapports entre écrivains et musiciens ne sauraient se réduire à une simple fréquentation réciproque ou à une influence à sens unique. Ils sont aussi faits de fascination, d’admiration, d’émulation et, parfois, d’une forme de rivalité, voire de jalousie. Les musiciens peuvent envier aux poètes le pouvoir des mots et la capacité de la littérature à donner une forme durable aux émotions ; les écrivains, de leur côté, peuvent éprouver devant la musique le sentiment d’être confrontés à un art qui échappe précisément au langage et semble atteindre, par d’autres voies, une forme d’expression absolue. De cette tension naît une véritable dynamique de création : chacun des deux arts cherche chez l’autre ce qu’il ne possède pas tout à fait lui-même.
Le mérite de ce volume est précisément d’explorer cette relation sous des angles multiples, sans prétendre pour autant à une impossible exhaustivité. Le seul XIXe siècle, ici exploré, offre un champ d’investigation presque inépuisable, tant les écrivains ont écrit sur la musique, tant les musiciens ont nourri leur imaginaire de littérature et tant, surtout, les frontières entre les deux pratiques artistiques ont pu devenir poreuses. C’est effectivement la porosité des frontières qui constitue l’un des fils conducteurs les plus intéressants du volume. Les « écrivains mélomanes » ne sont pas simplement des écrivains qui aiment la musique : ils sont des artistes et des intellectuels pour lesquels l’expérience musicale devient une manière de penser la littérature, l’art, le sentiment, le génie créateur et même la société de leur temps. À l’inverse, la littérature offre aux musiciens et aux amateurs de musique des modèles, des récits, des personnages et des catégories permettant de penser leur propre pratique.
Les directeurs du volume ont donc choisi de privilégier un ensemble de figures et de trajectoires permettant de faire apparaître la diversité de ces échanges. Certaines des personnalités étudiées sont déjà bien connues des spécialistes. Béatrice Didier revient ainsi sur Stendhal et sur son activité de critique musical ou de musicographe, tout en consacrant une place essentielle à George Sand. Celle-ci constitue à elle seule un véritable laboratoire des relations entre littérature et musique. Son roman Consuelo demeure en effet l’un des exemples les plus accomplis du roman « musicolittéraire » du XIXe siècle : la musique n’y est pas un simple élément décoratif ou thématique, mais une véritable force structurante, qui engage tout à la fois les personnages, la narration et la réflexion sur l’art.
Claudia Colombatti prolonge cette réflexion en mettant en regard George Sand, Chopin et Delacroix, faisant apparaître tout un réseau de relations où les œuvres, les biographies et les représentations de l’artiste se répondent.
Est également abordée par Maria Beatrice Venanzi et Matthieu Cailliez la figure de Théophile Gautier, dont les écrits consacrés à la musique ont déjà suscité plusieurs travaux (notamment ceux de François Brunet). Ces contributions permettent de rappeler combien la critique musicale du XIXe siècle constitue un territoire privilégié où se rencontrent l’écriture littéraire, la réflexion esthétique et l’expérience de l’écoute.
Mais l’un des grands intérêts du volume réside sans doute dans l’attention portée à des figures moins connues et/ou moins fréquemment étudiées sous l’angle spécifique des rapports entre littérature et musique. C’est notamment le cas d’Étienne Jean Delécluse, peintre, critique d’art, écrivain et italianiste, auquel Maria Beatrice Cevenanzi consacre une étude en tant que « mélomane classiciste ». Dans ses écrits, Delécluse confronte le souvenir des chanteurs de la tradition du premier Ottocento aux gloires nouvelles qui s’imposent progressivement sur les scènes européennes, de Tamberlick à Patti. Ce jeu de mémoire et de comparaison permet de saisir, à travers le regard d’un mélomane particulièrement attentif, les transformations profondes que connaît l’opéra italien au cours du XIXe siècle. Il ne s’agit plus seulement d’une évolution des voix ou des pratiques d’interprétation : c’est aussi une transformation de l’écoute elle-même, des attentes du public et des critères à partir desquels une génération de mélomanes reconnaît et juge le talent lyrique.
Notre collaboratrice Ivone Begotti s’intéresse quant à elle aux affinités de Carlo Lorenzini, le célèbre « Collodi », avec l’opéra italien et, plus particulièrement Rossini. Cette contribution ouvre une perspective particulièrement intéressante sur l’arrière-plan musical d’un écrivain dont l’œuvre est généralement abordée sous d’autres angles. (Nous ignorions tout, pour notre part, de l’amour de Collodi pour le genre lyrique…). Ivone Begotti évoque également Felice Romani, figure particulièrement révélatrice de cette circulation entre les arts. On connaît surtout Romani comme l’un des grands librettistes de son temps. Mais le réduire à cette seule fonction serait méconnaître une activité intellectuelle beaucoup plus large. Romani pratiqua différents genres littéraires et fut également critique lyrique, occupant ainsi une position privilégiée à la frontière de la création littéraire, de l’écriture critique et de la pratique musicale.
Il faut encore citer les riches études qu’Alessandro Decadi, Francesco Cento, Angelo Pagliardini, Daniela Bombara et Charlotte Segonzac consacrent à Mozart et Kierkegaard, Giuseppe Giocahino Belli, Ferdinando Fontana, Catulle Mendès, Colette et Zola : Écrivains mélomanes, scrittori melomani propose ainsi une constellation d’études qui, mises en regard, dessinent un paysage intellectuel et artistique d’une grande richesse. En faisant dialoguer des figures célèbres avec d’autres, plus rarement étudiées, l’ouvrage contribue à renouveler une problématique ancienne tout en ouvrant de nouvelles pistes de recherche.
On saluera pour finir, comme c’est toujours le cas avec les publications de la Libreria Musicale Italiana, la qualité éditoriale et le soin apporté à la réalisation de l’ouvrage. Par la diversité de ses contributions, la précision de ses analyses et l’attention portée à des personnalités parfois demeurées dans l’ombre, ce volume constitue une contribution précieuse à l’étude des rapports entre littérature et musique au XIXe siècle. Il intéressera naturellement les spécialistes de la littérature et de la musicologie, mais aussi tous ceux qui souhaitent comprendre comment, au siècle de l’opéra, du romantisme et de l’essor de la critique musicale, deux arts réputés irréductibles l’un à l’autre n’ont cessé, en réalité, de se chercher, de se confronter et de s’enrichir mutuellement.
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Écrivains mélomanes, scrittori melomani – XIXe siècle / XIX secolo (sous la direction de Camillo Faverzani, Andrea Gialloreto et Michela Landi). Sediziose voci. Studi sul melodramma, n°17
Lucca, Libreria Musicale Italiana, 2026. 333 pages, 35 euros
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