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Les festivals de l’été –
« Tout est accompli » (Jean, XIX, 30) : la Cité de la voix réalise un sans-faute dans la programmation des 26e Rencontres musicales de Vézelay

par Nicolas Le Clerre 3 septembre 2026
par Nicolas Le Clerre 3 septembre 2026

(c) Vincent Arbelet

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Rencontres musicales de Vézelay, août 2026

Après la récente annonce du départ de François Delagoutte qui s’apprête à quitter la direction de la Cité de la voix au terme de deux mandats, on attendait beaucoup de ces 26e Rencontres musicales de Vézelay qui sont les huitièmes dont il assurait la programmation. Au terme de quatre jours de concerts et de dizaines d’heures de musique vocale partagées, force est de reconnaître que le pari est tenu : cette année encore, la voix a trouvé dans ce petit coin de Morvan l’écrin idéal pour la mettre en valeur.

Dona nobis pacem

Il existe des festivals dont on retient quelques concerts, et d’autres qui parviennent à créer, l’espace de quelques jours, un monde en soi. Les Rencontres musicales de Vézelay appartiennent depuis longtemps à cette seconde catégorie. Pour leur 26e édition, du 20 au 23 août, elles ont une nouvelle fois transformé la colline morvandelle et ses environs en un vaste territoire musical, où le chant pouvait surgir dès le matin, investir une église de village, gagner la terrasse de la basilique et trouver, le soir venu, sous les voûtes de la basilique Sainte-Marie-Madeleine, son accomplissement monumental.

Au cœur d’un été marqué par les catastrophes naturelles et un climat international toujours anxiogène, cette édition des Rencontres musicales avait pour fil conducteur la paix. Ce choix aurait pu conduire à une programmation démonstrative ou à quelque profession de foi trop appuyée, mais François Delagoutte, déjouant ces chausse-trappes, a préféré la suggestion au manifeste. Durant quatre jours, la paix s’est exprimée par le rapprochement des répertoires et des cultures, par l’attention portée à l’écoute et par cette faculté, devenue au fil des années l’une des signatures de Vézelay, de faire voisiner sans les opposer musique savante et traditions populaires, chefs-d’œuvre du patrimoine et création, professionnels et amateurs.

Si on chantait

Dès le jeudi, cette extraordinaire ouverture apparaissait dans toute son évidence. Dans le cadre privilégié de la collégiale Saint-Lazare d’Avallon, il revenait à Lucile Richardot et à l’ensemble Il Caravaggio d’ouvrir les Rencontres avec une sélection d’airs empruntés au vaste catalogue d’Antonio Vivaldi. À force d’entendre ce répertoire interprété par des contre-ténors, on trouverait presque old school l’idée de confier ces pages à une voix féminine mais c’est à la fois une agréable surprise et une sorte de madeleine de Proust de retrouver, en écoutant le timbre chatoyant de Lucile Richardot, les mêmes émotions que celles ressenties à la première écoute du Vivaldi album de Cecilia Bartoli paru chez Decca en … 1999 !

Moins d’une heure après que Lucile Richardot avait réussi à nous convaincre qu’elle pouvait aussi bien chanter la cantate « Cessate omai cessate » qu’Andreas Scholl, on pouvait découvrir un saisissant dialogue entre chants féminins bulgares et chant diphonique mongol à l’occasion de la réunion, sur la terrasse de la basilique, du Quatuor Balkanes et du Trio Diphonique.

Quelques heures plus tard, changement complet d’univers et de proportions : Christophe Rousset dirigeait Les Talens Lyriques et le Chœur de chambre de Namur dans le Requiem d’André Campra et la Missa Assumpta est Maria de Marc-Antoine Charpentier, deux monuments de la musique sacrée française appelés à prendre, dans l’acoustique et la majesté de la basilique, une dimension particulière. Pour leur première apparition aux Rencontres musicales, Christophe Rousset et ses musiciens confirment les affinités qu’ils cultivent de longue date avec la sévère beauté du grand style ludovicien et la place de premier plan qu’ils occupent dans la galaxie baroque.

La journée suivante prolongeait ce voyage dans le temps. Avec le programme Da pacem, Giulio Prandi et le Coro Ghislieri construisaient à l’église Saint-Germain-d’Auxerre, à Vault-de-Lugny, un parcours allant des antiennes grégoriennes à la création contemporaine de Davide Tramontano, en passant par Palestrina, Lotti et Jommelli. Toute l’idée du festival semblait contenue dans cette traversée : montrer que la quête de paix peut circuler d’un siècle à l’autre et qu’une tradition n’est véritablement vivante que lorsqu’elle continue à dialoguer avec le présent. Ce concert composé comme un office de vêpres dédié à la paix est indiscutablement l’un des moments les plus intenses des 26e Rencontres musicales : l’intensité vibrante du Miserere de Niccolò Jomelli a notamment fait passer sur le public un frisson d’émotion palpable.

Le soir, l’ensemble choral Aedes retrouvait la basilique Sante-Marie-Madeleine pour un anniversaire qui prenait à Vézelay une signification toute particulière. Vingt ans déjà que Mathieu Romano a fondé cet ensemble devenu au fil des ans l’une des références de l’art choral européen. Intitulé Résonances, le programme réunissait notamment Brahms, Britten, Poulenc et Hersant et a permis d’apprécier toute la ductilité du chœur Aedes, l’égale qualité de ses pupitres et le talent de ses meilleurs solistes à l’image de la soprano qui a illuminé de son timbre diamantin l’Agnus Dei de la Messe en sol majeur de Francis Poulenc ! Ce concert dépassait le simple anniversaire : il rappelait aussi les liens profonds tissés entre Aedes et la Cité de la Voix et, plus largement, cette politique de fidélité et de compagnonnage artistique qui a tant contribué à façonner les Rencontres.

Le samedi illustrait plus encore le refus des frontières. Les vers de Rūmī, portés par Aïda Nosrat, Keyvan Chemirani et The Modal Experience, ouvraient une fenêtre sur la poésie et les traditions musicales persanes. À l’heure de midi, sous les frondaisons de la terrasse de la basilique, la voix d’Aïda Nosrat portait en elle à la fois toute la douleur des femmes opprimées par le régime des ayatollahs et toute la fierté d’un peuple iranien déterminé à résister à l’obscurantisme.

À Vault-de-Lugny, Stephan MacLeod et Gli Angeli Genève réunissaient autour de la tradition de la prière du Salve Regina des pièces composées aux XVIII et XIXe siècles par Haydn, Werner, Albrechtsberger et Mendelssohn. Parmi elles, la découverte musicologique la plus enthousiasmante du concert est la Missa alla zoppa (la Messe bancale), pièce inédite jamais publiée de la collection Esterházy, composée par Gregor Joseph Werner lorsqu’il sentit pâlir son étoile au profit de Joseph Haydn. Truffée de difficultés et de changements de rythme piégeux, cette messe inconfortable était destinée à enquiquiner Haydn et à le pousser à la faute. Bon sang ne saurait mentir : Stephan MacLeod lui-même trébuche sur l’interprétation de l’Agnus Dei et gagne immédiatement la sympathie du public.

Plus tard, sur la terrasse de la basilique, Zachary Wilder et l’Ensemble Contraste faisaient revivre, dans leur Brooklyn Suite, l’univers musical d’une famille juive new-yorkaise, entre lied, opérette yiddish, jazz et comédie musicale. Pour qui ne connaissait que le Zachary Wilder contre-ténor, interprète talentueux de Monteverdi et du répertoire austère du seicento, ce fut une agréable surprise de découvrir sa voix naturelle et la sensibilité pudique avec laquelle il retrace l’histoire de sa propre famille qui est aussi le cheminement de sa propre vocation artistique.

C’est pourtant dans la basilique Sainte-Marie-Madeleine que cette troisième journée trouvait son point culminant. Léo Warynski y réunissait Les Métaboles, l’Africa Lyric Choir et l’Orchestre national de Metz Grand Est pour l’un des programmes les plus ambitieux des Rencontres. Les Litanies à la Vierge noire de Poulenc, le Te Deum d’Arvo Pärt, Guard my tongue de Julia Wolfe et les Chichester Psalms de Leonard Bernstein composaient un arc musical d’une remarquable cohérence. À l’intériorité et au dépouillement répondait progressivement une énergie collective dont Bernstein constituait l’aboutissement jubilatoire. La thématique de la paix trouvait là son expression la plus éloquente : non dans le discours, mais dans l’expérience physique de voix réunies.

Et Vézelay possède cette intelligence rare de ne jamais laisser la ferveur se transformer en solennité compassée. À la sortie de la basilique, la Tribu Zinzolin entraîne le public dans un bal folk sur la terrasse. Passer de Pärt et Bernstein à la danse populaire pourrait sembler, ailleurs, relever du grand écart mais à Vézelay la transition parait presque naturelle. La musique change de forme, mais conserve sa fonction première : rassembler.

Le dimanche devait ramener le festival vers Bach. Pour le dernier grand concert des 26e Rencontres musicales, Gli Angeli Genève et Stephan MacLeod revenaient dans la basilique pour la Passion selon saint Jean, avec notamment l’immense Werner Güra en Évangéliste. Après quatre jours de voyages, de confrontations et de découvertes, cette œuvre semblait reconduire toutes les voix entendues à l’une des sources les plus profondes de notre culture musicale. Avec Jean-Sébastien Bach, la douleur, le récit et la compassion ouvraient une dernière fois un chemin vers la lumière. Et sur quel meilleur guide compter que l’ensemble Gli Angeli pour arpenter ce chemin ? Dirigeant la Passion selon saint Jean comme si le Cantor en personne lui murmurait ses consignes à l’oreille, Stephan MacLeod est probablement l’un des meilleurs interprètes de Bach du moment.

Ce n’est qu’un au-revoir

Mais les Rencontres 2026 resteront également comme celles des adieux de François Delagoutte.

Lorsqu’il prend la direction de la Cité de la Voix en avril 2018, il n’a que trente et un ans. Huit années plus tard, le bilan est considérable. Sous sa direction, l’établissement a franchi une étape décisive de son histoire, jusqu’à obtenir en 2020 du ministère de la Culture le label de Centre national d’art vocal. La Cité de la Voix est désormais un lieu majeur de création, de résidence, de formation et de diffusion, accueillant chaque année des centaines d’artistes et déployant son activité bien au-delà du seul site de Vézelay.

La réussite de François Delagoutte tient cependant moins à l’accumulation de réalisations qu’à la clarté d’une vision artistique. Durant ces huit années, il aura contribué à donner aux Rencontres une personnalité qui les distingue immédiatement dans le paysage des festivals français. Vézelay ne cherche pas seulement à attirer de grands interprètes dans l’un des plus beaux édifices romans d’Europe. Le festival organise des rencontres : entre les siècles, entre les cultures, entre l’exigence musicale et la convivialité, entre ceux qui chantent professionnellement et ceux qui viennent simplement éprouver le plaisir de donner de la voix.

Il fallait une réelle liberté de programmation pour réunir au cours de quatre journées Campra, Charpentier, Bach, Poulenc, Pärt et Bernstein, mais aussi le khöömii mongol, les voix bulgares, la poésie soufie de Rūmī, le gospel, l’opérette yiddish ou le bal folk. L’essentiel est que cette diversité ne donne jamais l’impression d’un catalogue. Une même conviction la traverse : le chant est d’abord relation à l’autre.

C’est aussi pourquoi les Rencontres ne se résument plus aux grands concerts du soir. À Vézelay, on peut commencer la journée à huit heures avec du Qi gong en musique, poursuivre avec des ateliers, des rendez-vous participatifs et des concerts gratuits, avant de gagner la basilique puis de prolonger la soirée sur la terrasse. Pendant quatre jours, la musique cesse d’être un spectacle auquel on assiste à heure fixe pour devenir une manière d’habiter la colline.

En cela, l’édition 2026 apparaît presque comme un condensé des années Delagoutte. Elle témoigne d’une conception du festival à la fois ambitieuse et accueillante : exigeante sans intimidation, curieuse sans dispersion, profondément attachée au patrimoine mais jamais prisonnière de celui-ci. Plusieurs élus, institutionnels et artistes ont d’ailleurs tenu, au cours de ces Rencontres, à rendre hommage à celui qui s’apprête à quitter ses fonctions.

François Delagoutte transmettra donc une maison profondément renforcée et un festival dont l’identité semble plus singulière que jamais. Son passage aura durablement compté dans l’histoire de la Cité de la Voix.

Il y avait finalement quelque chose de particulièrement juste à ce que sa dernière édition des Rencontres comme directeur soit placée sous le signe de la paix. Face au tumulte du monde, Vézelay n’aura opposé ni grand discours ni proclamation, mais une réponse infiniment plus musicale : écouter, rapprocher, faire dialoguer et, surtout, chanter ensemble.

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Les artistes

Lucile Richardot, contralto
Ensemble Il Caravaggio, dir. Camille Delaforge
Quatuor Balkanes & Trio diphonique
Les Talens lyriques, dir. Christophe Rousset
Chœur de chambre de Namur
Coro e orchestra Ghislieri, dir. Giulio Prandi
Aedes, dir. Mathieu Romano
Ensemble The modal experience, Keyvan Chemirani dir. Aïda Nosrat
Zachary Wilder
Gli Angeli Genève, dir. Stephan MacLeod
Ensemble Contraste
Les Métaboles
Africa lyric choir
Orchestre national de Metz Grand-Est, dir. Léo Warynski
La Tribu Zinzolin

Le programme

Rencontres musicales de Vézelay 2026

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Il CaravaggioCamille DelaforgeLucile RichardotMathieu RomanoLéo WarynskiZachary WilderStephan MacLeodGiulio PrandiAïda NosratChristophe Rousset
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Nicolas Le Clerre

C’est un Barbier de Séville donné à l’Opéra National de Lorraine qui décida de la passion de Nicolas Le Clerre pour l’art lyrique, alors qu’il était élève en khâgne à Nancy. Son goût du beau chant le conduisit depuis à fréquenter les maisons d'Opéra en Région et à Paris, le San Carlo de Naples, la Semperoper de Dresde ou encore le Metropolitan Opera de New-York. Collectionneur compulsif de disques, admirateur idolâtre de l’art de Maria Callas, Nicolas Le Clerre est par ailleurs professeur d’Histoire-Géographie, Président de la Société philomathique de Verdun, membre de l'Académie nationale de Metz et Conservateur des Antiquités et Objets d'Art de la Meuse.

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