Dans le cadre du Festival de Rocamadour, Tenebrae Choir et l’Ensemble La Sportelle se réunissent pour le programme inédit Cantus Missae, donné le 19 août à l’abbatiale Sainte-Marie de Souillac. Après la première venue des chanteurs britanniques en 2021, la collaboration des deux chœurs offre à chaque fois des moments d’une grande intensité. Cette année, le concert consacré à la musique chorale allemande a atteint une qualité absolument exceptionnelle.
Le programme est construit autour de Cantus Missae de Josef Rheinberger (1839-1901). Ce compositeur allemand originaire de Liechtenstein, encore méconnu du grand public, joue pourtant à la fin du XIXe siècle un rôle majeur dans la musique d’église catholique, notamment comme maître de chapelle de la cour de Bavière sous Louis II. Excellent pédagogue, il forme entre autres Engelbert Humperdinck et Wilhelm Furtwängler. Chef-d’œuvre de musique chorale a cappella, la Cantus Missae en mi bémol majeur op. 109, écrite en 1878 et dédiée au pape Léon XIII, fait dialoguer deux chœurs, souvent alternés selon le modèle de la composition liturgique de la Renaissance. Sous l’acoustique généreuse mais claire de l’abbatiale Sainte-Marie, cette alternance reste toutefois discrète.
Les harmonies sont ancrées dans leur époque : le post-romantisme est bien présent, mais c’est surtout la douceur qui domine. Le chef Nigel Short fait ressortir la moindre dissonance, créant une sorte de torsion ou d’accent qui manquerait à cette partition si paisible si l’interprétation était plus lisse. Ces frottements légers frappent ainsi l’oreille comme une étrangeté, voire une bizarrerie. C’est le cas dès le début du Sanctus. À la fin du mouvement, sur « Hosanna », il nuance les notes par un crescendo suivi d’un decrescendo, dans un jeu sonore qui suggère une ampleur spirituelle. Ce fut l’un des plus beaux moments de la soirée. Dans l’Agnus Dei, en ut mineur, la pièce la plus développée de l’œuvre, une grande sérénité se dégage des voix d’une extrême homogénéité. Ici encore, la puissance naît de la douceur : la solidité technique de chaque chanteur permet de soutenir avec perfection les notes longues et lentes, nous plongeant dans un bain sonore placide.
Autour de Cantus Missae, chacune des deux parties commence par un motet sacré de Max Reger : Der Mensch lebt und bestehet op. 138 n° 1 et Nachtlied op. 138 n° 3. De Mendelssohn (Mein Gott, warum hast du mich verlassen ?, Denn er hat seinen Enheln befohlen über dir) à Brahms (Warum ist das licht Gegeben ?, Drei Motetten), en passant par Wie liegt die Stadt so wust ? de Rudolf Mauersberger, ces musiques expriment une même intériorité méditative et une interrogation existentielle. Derrière une atmosphère en apparence calme affleure parfois une certaine souffrance, que l’interprétation transmet avec beaucoup de subtilité.
Au milieu de cette sérénité, Denn er hat seinen Engeln befohlen über dir, que Mendelssohn intègre plus tard à son oratorio Elias, apporte une certaine « gaîté » par sa tonalité majeure et une animation relative, que les chanteurs rendent toutefois avec retenue. À la fin de chaque partie, un motet de Johann Sebastian Bach, qui s’éloigne du romantisme, mais peut être considéré ici comme une source du romantisme et de la musique allemande, vient clore le programme : Komm, Jesu, komm BWV 229 et Singet dem Herm ein Lied BWV 225. Leur magnifique polyphonie, chantée avec vivacité et entrain, résonne sous les trois voûtes du transept et de la nef. Si l’espace se prête parfaitement aux pièces lentes, il ne permet pas toujours aux fugues de Bach de faire entendre distinctement chaque voix. Mais cette résonance foisonnante peut aussi être perçue comme le débordement du sentiment sacré.
Tout au long du concert, la voix céleste de la soprano Marie-Josée Matar se détache comme une lumière.
Marie-Josée Matar, soprano
Tenebrae Choir
Ensemble la Sportelle
Nigel Short : direction
Cantus Missae
Max Reger (1873 – 1916) Der Mensch lebt und bestehet, op.138 n°1
Félix Mendelssohn (1809 – 1847) Mein Gott, warum hast du mich verlassen?, op.78 n°3
Joseph Rheinberger (1839 – 1901) Messe en mi bémol majeur « Cantus Missae », op.109
Jean-Sébastien Bach (1685 – 1750) Komm, Jesu, komm, BWV 229
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Max Reger (1873 – 1916) Nachtlied, op.138, n°3
Johannes Brahms (1833 – 1897) Warum ist das licht Gegeben?, op.74 n°1
Rudolf Mauersberger (1889 – 1971) Wie liegt die Stadt so wust?Félix Mendelssohn Denn er hat seinen Engeln befohlen über dir, MWV B. 53
Johannes Brahms Drei motetten, op.110
Jean-Sébastien Bach Singet dem Herrn ein neues Lied, BWV 225
Concert du 19 août 2026 à l’Abbatiale Sainte-Marie de Souillac, dans le cadre du Festival de Rocamadour.

