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Mozart entre comédie, Orient et Lumières : un Enlèvement au sérail convaincant au TCE

par Jean-François Lavigne 6 juin 2026
par Jean-François Lavigne 6 juin 2026

© Vincent Pontet

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Die Entführung aus dem Serail (L’Enlèvement au Sérail), Théâtre des Champs-Élysées, Paris, mercredi 03 juin 2026

À travers une distribution remarquablement investie et la belle direction de Laurence Equilbey, ce nouvel Enlèvement au sérail proposé par le Théâtre des Champs-Élysées révèle toute la richesse du singspiel de Mozart.

« Répondre à l’injustice par des bienfaits est plus gratifiant que de rendre le mal pour le mal. » C’est là l’une des dernières répliques du pacha Selim, préférant le pardon à la vengeance – et elle prend une résonance poignante par les temps troublés que nous vivons.

Premier constat rassurant : on nous épargne la profusion de cubes et d’échelles de bien des productions contemporaines. La scénographie de Romain Fabre et les lumières de Nicolas Descôteaux nous installent au cœur d’un sérail très épuré, certes, mais suffisamment évocateur pour créer une illusion qui perdure. Les costumes de Jean-Daniel Vuillermoz, s’ils renoncent au XVIIIe siècle traditionnel, n’en bénéficient pas moins d’une belle stylisation, tant pour les choristes et figurants que pour les personnages. La mise en scène de Florent Siaud est spirituelle, enjouée, ouverte aux surprises et incluant avec brio autant les effets vidéo d’Eric Maniengui que les bruitages et les créations sonores de Samuel Hercule.

Amitai Pati, premier à intervenir, présente un Belmonte un peu timide sur son premier air, mais il adopte vite une assurance plus marquée qui ne le quittera plus, depuis « Konstanze, dich wiederzusehen, dich ! » (acte I), à son duo avec Constance à l’acte III, « Welch ein Geschick ! », superbe de délicatesse. Ses confrontations avec Pedrillo et Osmin démontrent ses qualités de comédien, par exemple quand la mise en scène très originale le change carrément en crooner sur l’aria « Ich baue ganz auf deine Stärke » (début du III).

Magnifique basse, Ante Jerkunica est chargé du rôle du méchant de service, le terrible Osmin, voulant infliger les pires tortures à tout le monde, puisque la sémillante Blonde se refuse à lui ! Beaucoup d’humour et belle prestance dans ses interventions, où, par ses attitudes belliqueuses (acte I « Solche hergelaufne Laffen » ou acte III « Ha, wie will ich triumphieren »), il évoque plus d’une fois Yul Brynner jouant Ramsès, notamment dans son irrésistible scène d’enivrement… Familier de l’opéra russe (Boris Godounov, Eugène Onéguine, Le Conte du Tsar Saltan) on l’imaginerait aisément dans une reprise du fameux Démon d’Anton Rubinstein… ?

Le rôle de Pedrillo est confié au bondissant Brenton Ryan, véritable lutin frondeur, mixte de  Figaro et Scapin ! Très expressif et d’une aisance scénique impressionnante, il fait entendre un  timbre clair et capable tant de nuances délicates (quand il s’adresse à Blonde) que d’élans martiaux à l’acte III.

Constance, c’est la soprano australienne Jessica Pratt, très applaudie dans le bel canto :  Lucia di Lammermoor, Norma ou plus récemment dans Lucrèce Borgia, notamment à Liège. A Paris, outre Lucia, on a pu l’apprécier dans Les Puritains et Mithridate. Très belle présence scénique et voix à l’expressivité impressionnante, semblant souvent flotter par-delà l’orchestre. Sa Constance est toute frémissante, combative et à aucun moment une tremblante agnelle. Elle subjugue et enchante, de son premier air (Acte I, « Ach, ich liebte… ») à son duo final avec Belmonte (acte III), sans omettre bien sûr, le très attendu « Martern aller Arten » à l’acte II.

Le personnage de Blonde nous permet d’apprécier une élève de Mireille Delunsch, la jeune Manon Lamaison. Des Noces de Figaro, elle a chanté Barberine et Suzanne : la douceur naïve de la première et l’abattage de la suivante se retrouvent dans sa caractérisation de Blonde. Son timbre fruité est parfait pour faire naître rouerie et insolence qui agaceront Osmin au plus haut point (acte II, « Durch Zärtlichkeit… »), dans le même temps que sa joie de vivre éclate lors de ses confrontations avec Pedrillo (acte II, « Welche Wonne… »)

Il reste un personnage, le pacha Selim, personnage parlé, assumé par Uli Kirsch. Originaire d’Allemagne, cet artiste est tout à la fois acteur, danseur, chorégraphe, voire acrobate : il a remporté deux titres de champion du monde en unicycle ! Dans ce spectacle, il donne corps à cette figure de « méchant » plein de sagesse, en privilégiant avant tout son aspect humain (capable de douceur autant que de colère), sans jamais sombrer dans la caricature.

Précisons en passant que les deux couples, Belmonte et Constance et Pedrillo et Blonde sont très judicieusement réunis sur scène, tant vocalement que physiquement. Les interventions chorales dans cet ouvrage sont modestes (Chœur des Janissaires) mais parfaitement assumées hier soir et, à la tête d’accentus et de l’Insula Orchestra, Laurence Equilbey dévoilait un bel engagement face à ce singspiel pour lequel elle a visiblement une grande affection.

La première de L’Enlèvement au sérail eut lieu le 16 juillet 1782, alors que Vienne s’apprêtait à célébrer le centième anniversaire de l’échec du siège turc. Le clin d’œil de Mozart, utilisant les instruments des Janissaires dès l’ouverture, est un rappel de ces musiques militaires, qui impressionnaient tant les Chrétiens lors des assauts ottomans. Malgré les cabales et les sifflets, on bissa bien vite les duos comiques de Blonde et d’Osmin et l’hilarante scène d’ivrognerie du gardien du harem. Cet ouvrage fut le succès d’un Mozart indépendant, assumé, fier de son métier et de ses capacités.

En 1721, Montesquieu a endossé l’habit oriental pour rivaliser d’esprit critique dans ses « Lettres Persanes ». L’Osman des Indes galantes de Rameau autant que le pacha Selim de l’Enlèvement au sérail relèvent tous deux de cette littérature des Lumières, soulignant les faiblesses du modèle dominant auquel on est soumis. Après Mozart, l’Orient frivole continuera d’inspirer les compositeurs : Joseph Martin Kraus (Soliman II ou les Trois Sultanes, 1789), Carl Maria von Weber (Abu Hassan, 1811), voire Charles-Simon Catel (Les Bayadères hindoues, 1810).

Quant à Mozart, au soir de sa vie, il aura de nouveau recours à l’Orient, par la lumière de la franc-maçonnerie : ce sera La Flûte enchantée…

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Les artistes

Constance : Jessica Pratt Belmonte : Amitai Pati
Osmin : Ante Jerkunica
Pedrillo : Brenton Ryan
Blonde : Manon Lamaison
Selim : Uli Kirsch

Chœurs accentus & Insula Orchestra, dir. Laurence Equilbey

Mise en scène : Florent Siaud
Scénographie : Romain Fabre 
Costumes : Jean-Daniel Vuillermoz 
Lumières : Nicolas Descôteaux 
Video : Eric Maniengui 
Création sonore, bruitage : Samuel Hercule

Le programme

Die Entführung aus dem Serail (L’Enlèvement au sérail

Singspiel en trois actes de Wolfgang Amadeus Mozart, livret de Johann Gottlieb Stephanie d’après une pièce de Bretzner, créé au Burgtheater à Vienne le 16 juillet 1782.

 Théâtre des Champs-Elysées, Paris, représentation du mercredi 03 juin 2026

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Brenton RyanLaurence EquilbeyJessica PrattAmitai PatiAnte JerkunicaFlorent Siaud
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Jean-François Lavigne

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